État et collectivités

Sécurité privée, quelle présence sur la voie publique ?

Que font elles en France et comment nos voisins européens opèrent-ils ?

01 mars 2017 • Marie Tetard

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Avec la vague d’attentats en Europe, les entreprises de sécurité privée, ou ESSD, bénéficient d’un essor de leur profession. Ce secteur a quelques caractéristiques particulières ; un taux de marge assez faible sur ses services, un taux de rotation du personnel élevé, et un niveau de qualification des salariés assez faible. Les activités de la sécurité privée sont régulées par le CNAPS, Conseil National des Activités Privées de Sécurité. Celui-ci procède à la délivrance des agréments, et à des missions de conseil et de formation en collaboration avec l’État. Quel est l’état de l’art de la profession en France, au niveau économique, quelles missions de sécurité remplit-elle, et comment son utilisation diffère dans l’Union Européenne et à l’étranger.

Le secteur de la sécurité privée en France

Ci-dessous figurent des schémas récapitulatifs des effectifs et budgets estimés des salariés de la sécurité privée et publique en France en 2013, d’après un rapport du pôle interministériel de prospective et d'anticipation des mutations économiques, ou PIPAME[1]. Le marché global de la sécurité représente 60 milliards d’euros pour un million de personnes employées, divisé entre services publics et secteur marchand ou privé. Les effectifs du public représentent ainsi 68% du total de la filière, mais créent seulement 48% de la valeur de la filière sécurité, considérant le fait que les revenus relevant de la sécurité aux activités marchandes se concentrent dans le privé.

Les activités des ESSD au niveau de la sécurité publique

Le ministère de l’Intérieur liste différents types de métiers dans la sécurité intérieure : le gardiennage, le transport de fonds, la protection physique de personnes, les agents cynophiles, la sûreté aéroportuaire, et les agents de recherches privées[2].  Le gardiennage se chiffre au plus haut dans les estimations à hauteur de 70%[3], avec une répartition des agents comme suit.

Figure 1 : Le secteur de la sécurité privée. Rapport Erreform. Janvier 2016.

Il est intéressant d’étudier de plus près ses différents rôles en matière de protection de cibles : qu’elles soient des bâtiments ou des évènements, afin d’aider aussi au désengorgement des tâches policières. L’État a ainsi délégué à la sécurité privée pour protéger l’entrée de lieux publics ou de bâtiments officiels comme à Alfortville après les attentats[4], ou des musées, ministères, ambassades et écoles avec des entreprises comme DS Sécurité[5]. La société Seris s’occupe, elle, de protéger l’État-Major des Armées à Balard, au niveau de l’accueil, et du filtrage, soit du passage des portiques de sécurité et du contrôle des sacs[6]. Dans certaines banlieues ; des patrouilles d’agents de sécurité privée travaillent en collaboration avec les polices municipales pour faire de la surveillance en rondes ; comme MIGSS. Un des agents agressés à Viry-Châtillon fin 2016 était un « adjoint de sécurité », appartenant en fait aux forces de sécurité privées. Également important puisque centré sur la protection les « cibles molles », et donc liées au risque d’attaques de masse comme celle que le Stade de France aurait dû être, ces entreprises protègent aussi les évènements. Une centaine de PME ont mobilisé pour l’Euro 2016 quelque 15.000 agents à cet effet, soit presque 15% du total d’agents présents[7].

Un autre lieu à risque est la sphère internet, qui concentre énormément de données avec des enjeux économiques et politiques majeurs. Avec 24.000 attaques déjouées en 2016 en France[8], la cyberdéfense est bien un volet important de la sécurité privée. D’après la DGRIS, 60% des infrastructures sensibles sont donc gérées en France par le privé[9]. De nombreuses ESSD proposent leurs services en matière de protection cyber, et ce secteur a une croissance importante, égale à 4,8% en 2014[10].

Les transports et leur sûreté est un autre sujet majeur pour lequel l’entreprise privée de sécurité est sollicitée, et elle est ainsi présente dans les aéroports. À l’aéroport de Roissy par exemple, ICTS fait partie des quatre sociétés qui sont chargées de la sécurité dans celui-ci, avec Securitas ou Brinks. Au niveau de la sécurité maritime, l’armement a été autorisé aux effectifs de la sécurité privée présents en zones de piraterie, comme pour l’entreprise Prorisk International[11]. Très récemment, des entreprises comme Aspida et Prorisk International ont été agréées pour de la prévention et dissuasion à quai et en escale.

Des contractuels s’occupent aussi de la sécurité à l’étranger à l’entrée de nos bâtiments officiels ou privés. La LFI 2017 donne par exemple un total de crédit de paiement pour la sécurisation des implantations diplomatiques de 78,08 millions, dont 60% sont attitrés à la sécurité passive[12], car des manquements avaient été détectés en 2011. En effet, 110 représentations françaises sur 271 à l’étranger n’avaient pas de gardes de sécurité cette année-là[13]. Les ESSD françaises sont présentes à l’étranger pour le privé aussi, comme Gallice Security et Anticip, qui aident en collaboration avec le ministère de l’Intérieur irakien à la protection de bâtiments et de sites industriels (français entre autres)[14].

L’utilisation de la sécurité privée en Europe

Alors que son utilisation se généralise doucement en France, on peut aussi observer comment cela se passe dans d’autres pays de l’Union. Dans le modèle anglo-saxon, la sécurité privée a pris une place première avec une renommée importante. L’entreprise G4S, experte en sécurité, a pu mettre en place la sécurité des Jeux Olympiques de la ville, et gère la prise en charge médicale de centres d’accueil de migrants. Cette société, ainsi que Serco, ont la responsabilité de 10 des 122 prisons du Royaume-Uni, avec un total d’environ 12% de la population carcérale[15] ; et font également de la garde de personnes arrêtées[16]. Serco a certaines missions spéciales et normalement souveraines à l’État comme le transport et le contrôle de contrats militaires ou encore d’armes nucléaires[17]. À un niveau international, le gouvernement anglais a récemment passé commande à des entreprises privées pour de la surveillance et de la fouille de biens et de personnes à l’Eurotunnel, et dans les ports de Calais et Dunkerque pour 3 ans[18].

En Belgique, plusieurs aspects de la sous-traitance sécuritaire sont en place depuis plusieurs années ; l’accompagnement de convois exceptionnels, ou le traitement intermédiaire d’appels d’urgence à la police[19]. En 2012, il avait été établi que 70% des hôpitaux y avaient un service de sécurité interne, ou de gardiennage, en cas d’agressions ou de fuites[20]. Certaines nouvelles fonctions ont été adoptées en première lecture par le gouvernement fin 2016 sur la privatisation de la gestion des radars, ou pour faire de la fouille préventive de locaux pour rechercher des explosifs ou du matériel d’espionnage. D’autres points comme les drones, les brigades canines, ou encore l’armement des agents qui contrôlent les flux de zones militaires ou ambassades et institutions, ont également été intégrés au projet de Jan Jambon, ministre de l’Intérieur[21]. Les conditions de fouille s’aligneront sur celles actuellement en vigueur en France, avec une recherche systématique possible dans le cadre du contrôle aux frontières (aéroports, gares…).

En Italie, et ce depuis mai 1940, les activités peuvent faire appel à la sécurité privée si elles touchent aux : transports collectifs, d’armes et de fonds, aux inteventions mobiles, à la surveillance d’infrastructures énergétiques et de telecoms, ou encore à la protection des tribunaux[22]. Des entreprises italiennes, comme en France et en Irlande, gèrent également des centres pour migrants en voie de régularisation[23].

Contrairement à d’autres pays comme la France, l’Espagne, elle, a 25% de ses agents qui sont armés, dont ceux pour la protection de bijouteries et de magasins de la grande distribution. Au Pays Basque, les escortes de juges et d'élus, ainsi que les gardes statiques (aussi observé en Catalogne) sont effectuées par de la sécurité privée. Les détectives y ont un rôle très important puisque huit informations sur dix apportées à la police viennent du privé, alors qu’ils bénéficient d’une formation estimée comme bien plus poussée que celle des forces de l’ordre publiques[24].

Ci-dessous figure un récapitulatif afin de comparer les heures de formation minimales et l’état de la formation pour un agent de la sécurité privée dans différents pays européens.

Heures de formation légales[25]

Allemagne

Belgique

Espagne

France

Italie

Royaume-Uni

40 heures de base, avec 80h additionnelles 

169 (127h de base + 42h spécifiques aux gardes ; 70h seulement pour la surveillance d’alarmes)

40h (pour une licence de 4 mois) + 60 heures pour licence permanente

140h

Pour les gardes le total est de 48h, le reste est en cours d’écriture

20,5 heures minimum, avec ajoutés par exemple à 145,5h pour la garde rapprochée

Modèle de réglementation

Souple – législation intermédiaire

Poussée – législation assez aboutie

Poussée et stricte (sauf sur les questions d’armement)

Souple - législation intermédiaire

Très peu de législation

Souple - législation intermédiaire

Afin de conclure sur les différentes pratiques observées dans l’Union, il parait intéressant de comparer comme le montre ce graphique les effectifs du privé et du public.

Ainsi, la France, bien qu’à un niveau identique dans ses effectifs du public à l’Allemagne, et ceux du privé presque deux fois plus importants que ceux du Royaume-Uni au prorata de la population, se trouve bien derrière d’autres voisins. En la matière, la Belgique a ainsi un agent du privé pour 17 habitants, et un officier de police pour 39 habitants en 2013, alors que la France en avait respectivement un pour 149 et 246 la même année.

Le futur du secteur de la sécurité

La sécurité privée et les ESSD ont une importance certaine en France, et qui vont continuer de croître étant donné les enjeux de la sécurité publique et les demandes du privé. Il est possible de mettre en exergue l’importance de ce secteur et de ce marché en comparant les investissements publics dans celui-ci, mais aussi les différences public – privé.  La sécurité représente également 1,3% de la croissance du PIB pour la France, et pourra ainsi prendre encore plus de poids dans les années futures. Les services de conseil et le cyber sont les filières qui devraient augmenter le plus d’ici à 2020, accompagnés d’une création totale de 52.000 emplois, dont 24.000 dans les systèmes, 12.000 dans le cyber, et 16.000 dans les services. Avec une croissance à 2,3% minimum[26], la sécurité privée va continuer de prendre une place importante dans la sécurité publique dans les années à venir en termes d’emploi.


[7] Source : Dispositif de sécurité de l’Euro 2016. Ministère de l’Intérieur. SG/DICOM.

[9] Source : Observatoire du Monde Cybernétique. Lettre n°40. Juillet 2015. DGRIS

[19] Source : Rapport de mission. Délégation Interministérielle à la Sécurité Privée. « La sécurité privée en Belgique ». 21 – 22 Février 2012. Ministère de l’Intérieur

[22] Source : Rapport de mission. Délégation Interministérielle à la Sécurité Privée. « La sécurité privée en Italie ». 24 – 25 Juillet 2012. Ministère de l’Intérieur

[24] Source : Rapport de mission. Délégation Interministérielle à la Sécurité Privée. « La sécurité privée en Espagne ». 6 – 8 Juillet 2012. Ministère de l’Intérieur

[25] Source : Private Security services in Europe. CoESS Facts and Figures 2013. Confederation of European Security Services

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