État et collectivités

"Pentagone français" : pourquoi l'Hôtel de Brienne n'est-il pas à vendre ?

16 avril 2014 • Julien Vieira

arton14088.jpg

Près de 48 millions de dollars (35 millions d'euros) vont être encaissés par l'État français grâce à la vente de la résidence de l'ambassadeur de France aux Nations unies, 740 Park avenue à Manhattan. Acheté 600.000 dollars en 1979 (2 millions de dollars actuels), l'État peut déjà se vanter de faire un belle affaire. La vente du duplex de 18 pièces, 6 chambres et 7 salles de bains, situé dans le prestigieux "immeuble des gens les plus riches du monde", se fera dans le cadre du plan d'économies du Quai d'Orsay. Dans le cadre de ce plan, 152 biens immobiliers (environ 307 millions d'euros) jugés « dispendieux » seront cédés. Pour reloger l'ambassadeur, l'État devrait acheter une nouvelle résidence dans le quartier de Sutton Place, pour un coût bien moins important que la vente.

Le déménagement du ministère de la Défense est, quant à lui, prévu pour 2015. Dans la continuité du vaste projet de « Pentagone à la française », initié par Nicolas Sarkozy en 2007, et dans le cadre de la première réunion du conseil de la modernisation des politiques publiques, le ministre de la Défense présentait, en janvier dernier, le chantier de ses futurs locaux à Balard (XVème arrondissement de Paris). Seulement voilà, l'hôtel de Brienne n'est pas en vente car le ministre ne désire pas quitter ses locaux, arguant la proximité géographique avec l'Assemblée nationale et Matignon.

Racheté par l'État en 1817, le luxueux Hôtel particulier devient à partir de cette date la demeure du ministre de la Guerre. Haut lieu politique depuis plus de deux siècles, le ministère renferme une symbolique toute particulière. C'est là que Georges Clémenceau organise la victoire en 1917, tandis que le Général de Gaulle y siège, d'abord en juin 1940, en tant que secrétaire d'État à la guerre, puis comme chef du gouvernement provisoire, de 1944 à 1946.

Le "Balardgone" en construction doit accueillir et regrouper l'ensemble des états-majors et des services rattachés au ministère de la Défense (12 au total, actuellement dispersés dans Paris), à l'exception de la Direction générale de la sécurité extérieure et de la Direction de la protection et de la sécurité de la défense. Cette rationalisation, indispensable à l'interarmisation des opérations militaires modernes, permet de réunir en un même lieu l'état-major des armées, de l'armée de terre, de la marine et de l'armée de l'air. Cette proximité physique sera appuyée par le reliement de chacun des départements aux grands pôles fonctionnels par des voies de circulation transversales.


Bilan financier

Ce projet d'envergure (le site accueillera près de 9.300 militaires et civils) s'inscrit dans une volonté de simplification et de rationalisation de l'État. La conception du site permettra une synergie et une nouvelle cohésion de travail, améliorant substantiellement l'efficience du fonctionnement de la défense française.

Comme la plupart des projets actuels, la construction est permise dans le cadre d'un partenariat public-privé. Et c'est Bouygues Bâtiment Île-de-France qui est retenu pour la coordination, la conception et la construction du projet. Le recours au contrat unique permet l'optimisation du coût de l'opération, les coûts de délais étant enserrés dans une contrainte globale plutôt que dans une multitude de marchés publics et de procédures enchaînées. Une fois le projet livré en 2015, l'État versera un loyer annuel de 130 millions hors taxes (HT) pendant 27 ans, pour un coût total de 3,5 milliards d'euros. Au terme de cette période, il sera le propriétaire des lieux. Les ressources nécessaires au financement de cette redevance sont assurées par le redéploiement des crédits budgétaires actuels, grâce aux économies réalisées par l'effet de regroupement sur un site unique ainsi que les effets de l'externalisation.

Par ailleurs, l'installation de l'administration à Balard permet l'aliénation des emprises actuelles avec comme conséquences budgétaires majeures :

  • D'une part, le fruit des cessions : 700 millions (principalement l'Îlot Saint Germain, Saint Thomas d'Aquin, Bellechasse, Penthemont, La Pépinière), qui seront consacrés au financement des programmes d'équipement compensant la réduction des dotations budgétaires.
  • D'autre part, l'économie sur les dépenses de rénovation des sites actuellement occupés. Ces travaux étaient chiffrés à 600 millions HT à repartir sur 5 à 7 ans.

En plus des nouveaux bureaux de la Défense française, les travaux prévoient sur les 3 hectares de la Corne Ouest la construction de bureaux additionnels, destinés ensuite à être loués pendant 60 ans. Ce projet de valorisation immobilière est un apport financier décisif. Il permet de réduire directement le montant financier de 220 millions d'euros HT. L'investissement initial s'élève à 1,08 milliard d'euros HT et est réparti entre : l'informatique (130 millions) ; les investissements mobiliers et immobiliers (630 millions) ; les honoraires de maitrise d'œuvre (architectes, bureaux d'étude, etc.) et des bureaux de contrôle (98 millions) ; le coût de la gestion et des aléas (75 millions) ; l'actualisation des coûts de construction (60 millions) ; et les frais financiers en période de construction (72 millions). Aussi, le financement est assuré par les fonds propres des investisseurs et leurs emprunts bancaires (785 millions, remboursés par la suite grâce à la redevance de l'État), par le versement correspondant aux droits fonciers de la Corne Ouest (220 millions) et par des versements directs du ministère finançant la seconde phase de rénovation d'une partie de la Cité de l'Air en 2014-2016 (75 millions).


Concernant l'Hôtel de Brienne, 2 problèmes se posent :

  • L'Etat n'a jamais prévu de vendre l'Hôtel de Brienne qui doit être transformé en lieu pour les réceptions officielles du ministère. Pourtant, difficile d'imaginer que sur les 420.000 m2 du "Balardgone", rien ne soit prévu à cet effet.
  • Le ministre de la Défense refuse actuellement de déménager.

Quelles conséquences aurait ce non déménagement ? Concernant l'intention initiale de constituer une meilleure interopérabilité entre les différentes entités, le choix du ministre engendre automatiquement un bouleversement dans les plans organisationnels de l'État. Le gain d'efficience escompté découlant de la concentration des 12 sites est, dans une certaine mesure, compromis. Aussi, les recettes anticipées des nouvelles fonctions de l'actuel ministère de la Défense sont abandonnées. Pour le Canard enchaîné, le retard annoncé par Bouygues concernant la rénovation des bâtiments, initialement prévue fin 2014 et achevée seulement en avril 2015, serait directement lié à cet événement. En effet, les locaux destinés au ministre et à son cabinet devraient être transformés en « bureaux de passage », nécessitant des travaux supplémentaires. Pourtant, selon Bouygues Construction, le « report de la livraison du chantier » serait imputable aux discussions entre la Ville et l'État. En 2012, la mairie de Paris attaque en justice le permis de construire du « Pentagone français » empêchant la Ville de construire des logements sociaux. Ces allégations sont alors démenties par l'Hôtel de ville : « les recours exercés par la Ville n'étaient pas suspensifs et n'ont donc eu aucune incidence sur la durée des travaux ».

Le mystère reste donc entier concernant la raison et le coût de la non domiciliation du ministère au Balardgone. Alors que le ministre de la Défense affirme lui-même que le projet « est un modèle de maîtrise des dépenses publiques » et se félicite que « tous les acteurs vont se retrouver sur le même site, avec des conditions de travail optimales et une incitation à l'action en commun », l'hebdomadaire satirique ironise sur le fait que le ministre, préfère, « et c'est humain – rester au milieu des boiseries dorées, des marbres multicolores et des lustres en cristal du magnifique hôtel de Brienne, qu'agrémente un charmant jardin ».

Le 15 août 2013, c'est Jean-Louis Dumont, président du Conseil de l'immobilier de l'État et député PS, qui dévoile le gaspillage de 28 millions d'euros suite au déménagement avorté du ministère de l'Agriculture, rue Picpus [1]. Le ministre de l'Agriculture ayant renoncé à quitter ses quartiers pour l'Est parisien. Ses collègues du Logement, des Transports et de l'Écologie, quant à eux, « s'accrochent aux splendeurs de l'Hôtel de Roquelaure (…) alors que leurs services sont installés dans les tours du quartier de la Défense ».

Et c'est sans se rappeler le déménagement du ministère de l'« Économie, des Finances et de la privatisation » de l'époque, de l'aile Richelieu du Palais du Louvre à Bercy. L'épisode est édifiant. En 1986, ce sont les travaux du Grand Louvre qui précipitent le déménagement du ministère. Pourtant Édouard Balladur, alors nouveau ministre, s'oppose fermement à François Mitterrand et à son projet. Pour les hauts fonctionnaires de l'époque, le Louvre est plus qu'un ministère : au cœur du 1er arrondissement, au centre géographique du pouvoir, à proximité de l'Élysée, de Matignon et des principaux ministères, il est le symbole et l'expression physique de la toute-puissance du ministère des Finances [2]. Caricaturé par Plantu en marquis à perruque, le ministre use une rhétorique similaire à celle d'aujourd'hui : « les 1.700 fonctionnaires qui sont en liaison permanente avec les autres ministères ne peuvent pas s'exiler à l'autre bout de Paris » [3]. Malgré des travaux commencés par l'ancien gouvernement de façon à rendre irréversible le déménagement (destruction du corridor, démontage du toit), les locaux du Louvre sont réinvestis tant bien que mal par le ministre en 1987, entraînant dans son sillage le Budget. Roger-Gérard Schwartzenberg, ancien ministre socialiste, écrira plus tard : « la réinstallation temporaire au Louvre aurait coûté quatre-vingts millions de francs à l'État » [4], soit 20 millions d'euros actuels. Et ce n'est qu'un an plus tard et à la fin de l'alternance que le déménagement peut reprendre. Le ministère des Finances possède aujourd'hui 230.000 m2 de bureaux à Bercy et les splendides salons Napoléons III sont accessibles au grand public depuis 1993.

[1] Le Point du 15 août 2013 : Quand l'État bazarde ses bijoux de famille.

[2] Le Nouvel Observateur du 27 mars 1987 : Léotard attaque, Balladur s'accroche

[3] ibid

[4] Schwartzenberg, Roger-Gérard. 1998. La politique mensonge. Paris : Odile Jacob, 180.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.