État et collectivités

Hamon : répartir la pénurie de travail, un projet pour la France ?

26 janvier 2017 • Bertrand Nouel

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Le débat s’est bien engagé mercredi soir entre Benoît Hamon et Manuel Valls sur la société du travail et notamment les conséquences que tire le premier sur la nécessité du partage du travail dans un volume promis à la stagnation. Dans une discussion opposant deux candidats du même bord politique, certains sujets ne pouvaient que rester tabous. C’est ainsi que, regrettablement, le débat est resté exclusivement hexagonal, passant sous silence le fait que les pays comparables à la France ne sont pas logés à la même enseigne. En particulier, la France est sur les 28 pays européens celui où la durée du travail annuelle à temps plein est la plus basse (elle est 24 ème sur 28 tous salariés confondus). Que peut donc signifier dans un pareil contexte une répartition encore plus prononcée de la pénurie ? Mais Manuel Valls restait hélas prisonnier de ce tabou socialiste que constitue le temps de travail…

Nous y ajoutons quelques précisions sur les effets de désincitation à l’embauche que l’augmentation inéluctable des prélèvements obligatoires touchant entreprises comme consommateurs ne pourrait manquer de provoquer.

Comment une croyance sans fondement ni espoir peut-elle devenir un projet pour la France ?

La « raréfaction du travail », hypothèse de base de la politique préconisée par Benoît Hamon, s’approprie les théories économiques de la stagnation séculaire. Mais ce n’est au fond rien d’autre qu’une croyance toujours démentie. Certes le progrès technique engendre des pertes d’emploi : L’exemple moderne souvent cité est celui des caissières de supermarchés, autrefois c’était la révolte des canuts lyonnais devant l’invention du métier à tisser. Mais le progrès a dans l’histoire toujours créé plus d’emplois qu’il n’en a détruits. Et, si les matières premières sont effectivement en quantité limitée sur terre, les emplois créés par la découverte du « puits sans fond de la connaissance » sont inchiffrables. En témoigne l’essor d’un pays comme la Corée, qui ne possède pas de matières premières sur son territoire, mais qui a fait le pari de la connaissance et dont le PIB, au niveau de celui du Cameron en 1960, rejoint maintenant celui de la France. Et ne voit-on pas en ce moment même les emplois nouveaux augmenter fortement en France même, et la croissance revenir ? Toutefois, en restant loin de la croissance mondiale : l’organisme COE Rexecode prédit pour 2017 une croissance française de 1,1% après 1 ,3% en 2016, contre respectivement 3,2% après 2,9% pour le monde. La stagnation ne serait-elle valable que pour la France ?

Retenir l’hypothèse d’une croissance en berne pour toujours n’est pas seulement décourageant, c’est une incitation à la résignation qui ne peut que faire reculer la richesse de la France. Vraiment, on se demande comment il se fait que les électeurs d’un parti à l’heure actuelle au pouvoir puissent plébisciter un tel projet pour la France.

Que peut signifier le partage du temps de travail dans un contexte de durée du travail déjà exceptionnellement basse en France, comparée aux autres pays européens ?

Si l’on met à part la Norvège et sa rente pétrolière, les pays européens ne sont pas riches en matières premières, et la France ne fait pas exception. La richesse du pays, et donc les possibilités dont elle dispose pour la redistribuer, dépend au premier chef du volume de travail fourni par ses travailleurs. Or la France est très mal placée sur ce critère : 28ème et dernière sur les 28 pays de l’Europe pour ce qui est de la durée annuelle moyenne de travail à temps plein en 2015, 4ème sur 28 pour ce qui est de la durée du travail à temps partiel, et au total 24ème sur 28 tous salariés ensemble[1].

Source : COE Rexecode.

Dans un tel contexte, que peut signifier le partage d’un temps de travail déjà très faible, sinon une répartition encore plus importante de la pénurie de travail ? On pourrait comprendre l’opportunité, pour raison de solidarité par exemple, de répartir davantage le temps de travail dans les pays connaissant à la fois un temps de travail et un chômage importants. Mais ce n’est pas du tout le cas de la France. Dès lors, répartir sur un plus grand nombre de salariés un volume de travail au total insuffisant ne peut que maintenir la France dans un étiage très faible et exclure toute possibilité d’accroître la richesse du pays en favorisant sa croissance, et donc les facultés de redistribution entre ses habitants. C’est organiser par avance la pénurie en déclarant s’en accommoder au lieu de tenter d’y remédier par tous les moyens que la France n’a pas tenté d’appliquer. En un mot une capitulation devant les efforts susceptibles de remettre la France au niveau de ses partenaires qui sont aussi ses concurrents. Une politique désastreuse, d’autant plus qu’elle est nécessairement coûteuse comme on va le voir.

Un malthusianisme coûteux

Benoît Hamon se défend de vouloir imposer une durée légale inférieure à 35 heures, qui resterait la règle. Néanmoins, il entend bien inciter à la baisse du temps de travail généralisée et à l’embauche corrélative des personnes privées de travail, ce qui constitue avec le revenu universel la pierre angulaire de sa politique du travail.

Le candidat énonce plusieurs sources pour le financement nécessaire à l’incitation à la baisse de la durée du travail. Bien que les intentions de Benoît Hamon ne soient pas encore très fixées, la première source paraît être le conditionnement du CICE à l’embauche de salariés, dont on ne sait d’ailleurs pas si ces embauches devraient se coupler nécessairement avec une baisse du temps du temps de travail. Quoi qu’il en soit, comme nous l’avons déjà indiqué, il s’agit d’un véritable retrait de la disposition principale du quinquennat Hollande en faveur des entreprises- une vingtaine de milliards. A supposer que cela ne pose pas de problèmes constitutionnels, la mesure ne pourra que se traduire par un coup d’arrêt aux embauches, ou par des effets d’aubaine qui ne tiendront en rien à la « vertu » citoyenne des entreprises, mais aux opportunités de développement qui se présenteront à elles.

Il semble aussi que partie des compensations salariales versées aux salariés travaillant en dessous de la durée légale (maintenue par le candidat à 35 heures), pourrait provenir de la taxation des robots, rendus responsables de la disparition des emplois. Mais a-t-on réfléchi un instant sur ce que cette taxation signifie ? Qu’est- ce qu’un robot, sinon un outil programmé ? Or ces robots se trouvent partout dans notre vie, et même dans notre corps (les pace-makers). Et il est question de cerveaux bientôt connectés ! Va-t-on taxer les ordinateurs pour l’usage qu’on peut en faire dans la vie professionnelle en plus de la vie courante ? Quel sera le critère de soumission à l’impôt ? Les robots ne sont pas que des outils intermédiaires, l’automobile elle-même, produit fini, va devenir un robot en nous conduisant etc.

Par ailleurs, les robots sont déjà imposés, par la TVA que les entreprises acquittent lors de leur acquisition et que les contribuables finissent par supporter, sans compter la CVAE, avatar de la défunte taxe professionnelle dont François Mitterrand disait déjà qu’elle était l’impôt le plus stupide du monde, pesant sur les coûts de production qui sont en France parmi les plus élevés. Une taxation qui éloignera la France de la modernisation des équipements, pour laquelle le pays accuse déjà un retard important, et qui renchérira le prix final pour le consommateur. Cessons de délirer.

En résumé, un parti pris de départ reposant sur une croyance malthusienne dont on n’a pas encore constaté de manifestation empirique, comme si l’on pouvait justifier ce parti pris au seul niveau de la France alors que les autres pays connaissent à la fois une croissance plusieurs fois supérieure et un taux de chômage généralement très inférieur. Notons en effet le raisonnement purement hexagonal de Benoît Hamon, que l’on n’a jamais vu sauf erreur prononcer le terme de compétitivité ou replacer la France dans un cadre mondial. Un parti pris conduisant à seulement répartir la pénurie en s’accommodant d’une capitulation devant une prétendue fatalité, à l’inverse de la recherche des moyens d’une croissance nouvelle. Un parti pris, enfin, qui ne peut que désinciter les entreprises à se développer, qu’augmenter drastiquement leurs coûts de production et en fin de compte les prix à la consommation finale.


[1] Source : COE Rexecode et calculs effectués par Eurostat à sa demande, en tenant compte pour tous les pays des absences pour jours de congés, maladie ou autres et en intégrant les semaines à zéro travail. Du point de vue du coût du travail, le travail à temps partiel, même nettement plus développé en France, présente l’avantage de n’être rémunéré qu’au prorata du travail effectué, alors que le coût du travail à temps plein doit être recalculé en tenant compte de la durée légale de 35 heures qui est une exception française. A durée de travail identique dans tous les pays, en moyenne 39 heures, le coût du travail doit donc intégrer pour la France celui des heures supplémentaires au taux majoré. L’effet est particulièrement important au niveau du salaire minimum, comme nous l’avons souvent souligné dans nos études. Enfin, signalons que, malgré l’importance du temps de temps partiel en France, le pays est celui où le temps partiel est le plus déclaré comme subi.

 

 

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