Emploi et politiques sociales

"Silver Economy" : pour le maintien en activité des seniors

15 janvier 2015 • Professeur Guy Delande

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Alors que, antérieurement, les sociétés humaines étaient très majoritairement composées de personnes jeunes (d'où la représentation de la structure de la population par une pyramide), depuis le 2d tiers du XXe siècle une partie sans cesse croissante de l'humanité est confrontée à ce phénomène nouveau qu'est le vieillissement, fruit de la conjonction des progrès de l'espérance de vie et du déclin de la natalité. De ce fait inéluctable, peut-on faire une chance, ou au moins une opportunité avec la "Silver Economy" ? Certainement, à condition d'identifier les trois clés du sujet :

- la réorientation des ressources du secteur sanitaire hospitalier
- le développement de l'assurance-dépendance privée
- le maintien en activité des seniors

Face à ce constat et aux évolutions prévisibles, les réflexions relevant de la gérontologie sociale reflétaient traditionnellement une vision pessimiste du vieillissement. Sans remonter aux conceptions catastrophistes de la vieillesse de la fin du XIXe siècle, on rappelera cette phrase du fameux Rapport Laroque de 1962 : Politiquement et psychologiquement, le vieillissement se traduit par le conservatisme, l'attachement aux habitudes, le défaut de mobilité et l'inadaptation à l'évolution du monde actuel… .

Une nouvelle perspective

Transcendant cette conception « résiduelle » de la vieillesse, a surgi, au cours des dernières années, le paradigme de la « Silver Economy » qui traduit un renversement de perspective : il s'agit de promouvoir une vision dynamique du vieillissement en mettant en exergue la valeur économique qu'il peut générer ainsi que le souligne Laurence Rossignol, Secrétaire d'État aux personnes âgées : la silver économie, plus que répondre à de nouveaux besoins, c'est proposer de nouvelles réponses économiques et industrielles aux besoins des seniors, de façon à créer de la richesse.

Certes, de prime abord, la démarche peut paraître contre-intuitive, tant il est généralement admis qu'un pays vieillissant est plus sûrement voué au déclin et à l'appauvrissement qu'à la croissance et à la prospérité. Mais le changement d'approche se fonde sur le surcroît de croissance que pourrait engendrer la seniorisation de la société en intégrant l'effet de masse résultant de la mutation démographique en cours : un effectif de 15 millions de plus de 60 ans, un revenu disponible de l'ordre de 450 milliards d'euros, un taux d'épargne élevé, la détention de l'essentiel du patrimoine physique et financier font que les seniors orientent, déjà, une large part de la consommation et disposent de capacités financières susceptibles d'alimenter une dynamique continue de croissance pour tous les secteurs visant au soutien de l'autonomie tels que les services et technologies de santé et de bien-être, l'adaptation et la sécurisation du logement, les loisirs, les transports et les équipements divers.

Un marché en devenir

Dès lors, existe potentiellement un marché pour les produits et services dédiés aux conséquences du vieillissement dans la vie quotidienne afin de « faire entrer la politique de l'autonomie à l'ère du numérique » (cf. : Plan Maladies Neurodégénératives du 18/11/2014) ; ainsi que des perspectives de développement prometteuses pour des activités aussi variées que la robotique, la domotique, la e-santé, la m-santé (dispositifs médicaux d'autocontrôle ou Quantified Self, la e-autonomie (ensemble des TIC permettant à la personne âgée de rester autonome dans un domicile connecté) tant il est vrai qu'au défi démographique s'ajoute le défi épidémiologique de l'expansion et de la prise en charge des maladies chroniques. Encore faut-il reconnaître qu'il s'agit encore largement d'un marché en gestation dont il convient d'évaluer la viabilité en analysant ses composantes : offre, demande et financement.

1. Du côté de l'offre, il s'agit, à la suite des expérimentations et propositions qui ont foisonné ces dernières années pour appréhender les multiples composantes des gérontechnologies, d'entrer dans une phase d'industrialisation qui permette aux différents sous-secteurs de développer un marché domestique (et ultérieurement extérieur) de taille opérationnelle. Ce qui suppose que soient prises en compte plusieurs exigences : tout d'abord, que soit accompli un effort d'implication des utilisateurs potentiels (bénéficiaires, aidants, soignants) dans un processus de co-conception et/ou d'adaptation des produits aux besoins ; c'est la finalité des living labs qui constituent des structures participatives associant acteurs du champ médical et médico-social, industriels et consommateurs dans la conception et le développement de solutions technologiques innovantes. La deuxième exigence porte sur l'amélioration de la lisibilité de l'offre en dispensant une information plus dense et plus intégrée, en favorisant l'appropriation des nouvelles technologies grâce à un processus de labellisation garant de qualité et de fiabilité, en promouvant enfin une formation adaptée des personnels relevant des métiers du « care ».

2. L'appréhension de la demande est étroitement liée à celle de son financement. Le fait que le marché de la Silver Economy soit loin de la maturité malgré un revenu disponible moyen des seniors globalement important, appelle plusieurs explications : en premier lieu, les réticences psychologiques à la nouveauté et/ou au changement qu'il ne faut pas sous-estimer mais également les implications économiques de la réponse essentiellement assistancielle apportée jusqu'à présent aux charges du vieillissement ; la solvabilisation de la demande par la voie de la redistribution présente l'inconvénient de peser lourdement sur les actifs et de brouiller le signal prix perçu par les personnes âgées ; d'où un relatif attentisme du secteur privé en matière d'investissement face à l'incertitude quant aux places respectives de l'intervention publique et/ou associative et quant à la dimension finale de la demande subventionnée.

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La Silver Économie, une opportunité de croissance pour la France

Dans cette perspective, le CGSP [1] (Commissariat Général à la Stratégie et à la Prospective, ou France Stratégie) propose de procéder à une segmentation de la demande dans la perspective d'un gain de croissance impulsé par la Silver Economy : l'éventail irait ainsi des marchés les plus subventionnés (pour les consommateurs les plus fragiles et les plus pauvres) jusqu'à un secteur privé concurrentiel, ciblant la clientèle la plus solvable, qui pourrait jouer un rôle moteur dans l'émergence de la filière, avant le passage à un marché de masse.

Le financement

Reste posée la question des moyens financiers supplémentaires à dégager pour assurer une solvabilisation efficace de la demande potentielle permettant un développement significatif des débouchés des gérontechnologies, condition indispensable à la baisse de leurs prix et à l'intensification des flux translationnels des innovation vers l'aval industriel.

a. L'état languissant de l'économie nationale et, par suite, des finances publiques et sociales, ne laisse que très peu de marge pour une hausse des prélèvements obligatoires – au-delà de l'introduction de la contribution additionnelle de solidarité pour l'autonomie (CASA) et de l'alignement à venir des taux de CSG des retraités. Ainsi on ne peut guère compter sur une extension – à la dimension de la population concernée – de la prise en charge des nouveaux dispositifs par l'Assurance-maladie plombée à la fois par des déficits récurrents et une grande viscosité des financements des prestations qu'elle rembourse. Il en est largement de même pour les départements – tel la Creuse ou l'Isère – qui ont subventionné ponctuellement la mise en œuvre de projets ou de plateformes essentiellement liés au numérique dans le médico-social. Mais l'ampleur des charges financières déjà assumées par ces collectivités territoriales, principalement au titre de l'allocation pour l'autonomie (APA) et la prestation de compensation du handicap (PCH) hypothèquent très largement la pérennité de ces initiatives.

b. D'autres pistes sont donc à envisager autour de plusieurs axes de réflexion qui vont de simples restructurations dans les financements sociaux jusqu'à des mesures incitant la génération des seniors à participer davantage à sa propre prise en charge.

- La réorientation des ressources du secteur sanitaire hospitalier – globalement hypertrophié et fonctionnellement inadapté aux besoins – vers le médico-social : ainsi les expérimentations déjà entreprises dans le cadre des PAERPA (Personnes Agées en Risque de Perte d'Autonomie) ont permis une baisse notable des journées d'hospitalisation des personnes accueillies en EHPAD (Etablissements d'Hébergement des Personnes Agées Dépendantes) ; encore faudrait-il que l'instauration d'une fongibilité des enveloppes autorise le transfert entre les deux secteurs des économies réalisées sur le sanitaire.

- Le développement de l'assurance-dépendance privée pourrait être facilité en agissant sur les deux principaux obstacles auxquels il se heurte : du côté de la demande, actuellement assez frileuse, une information plus incisive sur les faibles capacités d'intervention financière à venir de la puissance publique en la matière ; du côté de l'offre une tarification optimisée pourrait être atteinte en réduisant l'incertitude quant à l'évolution à long terme des probabilités d'occurrence du risque de perte d'autonomie grâce à l'introduction d'un marché de titrisation du risque de longévité ; ce qui abaisserait le coût de la production bancaire et/ou assurantielle de produits financiers destinés aux seniors.
La mise au service de la création de richesse et de la satisfaction des besoins en santé et autonomie d'une partie de l'épargne nationale et internationale actuellement disponible. On observe en effet une progression du taux d'épargne avec l'âge, mais cette épargne reste largement passive parce qu'elle est principalement immobilisée dans la résidence principale et qu'elle évite les placements à horizon jugé lointain en raison de l'accroissement, naturel avec l'âge, de l'aversion au risque. La recherche d'une efficacité économique et sociale accrue conduit donc à privilégier deux objectifs : d'une part, inciter à une consommation accrue, notamment à travers l'acquisition/location de ces biens et services nouveaux issus des filières de la Silver Economy ; d'autre part, promouvoir des innovations financières susceptibles d'orienter plus efficacement l'épargne vers le financement de la croissance : ainsi le Rapport du CGSP évoque les possibilités de meilleure liquéfaction du patrimoine constitué par le logement grâce à la création (en cours) d'un fonds semi-public en charge de faciliter et de sécuriser les ventes en viager ainsi que l'instauration du « viager intermédié partiel » (dans lequel l'intermédiaire financier ne devient que cohéritier du bien immobilier) ; ou encore la conception de livrets d'épargne « argentés » conjuguant sécurité et relative liquidité avec une gestion plus dynamique (que les livrets traditionnels) en faveur de la croissance.

- Au delà de ces trois pistes, l'inévitable et sans doute la plus désirable, reste le maintien en activité des seniors qui le peuvent, le plus longtemps possible, à temps complet ou à temps partiel, dans leur ancienne activité ou dans une nouvelle. Non seulement cela leur permettra de financer les services et produits de la Silver économie dont ils auront besoin, mais repoussera aussi la date à laquelle ils en auront besoin.

[1] La Silver Economy, une opportunité de croissance pour la France, Commissariat général à la stratégie et à la prospective. Décembre 2013

Commentaires

  • Par jaffry • Posté le 16/01/2015 à 09:46 Bonjour,

    le sujet est très bien posé.

    L'autre frein au développement de la filière "Silver economie" est le clivage public/privé. Depuis longtemps en France on oppose le « privé lucratif », c’est à dire les entreprises ayant pour objectif de réaliser des bénéfices, au « public bienveillant », mû par la seule volonté d’aider les citoyens et dénué de toute intention de profit. A croire qu’il y aurait d’un côté les méchants profiteurs et de l’autre les gentils bienfaiteurs.

    Rappelons à toutes fins utiles que sans le secteur privé, point d’économie et point d’existence. Et qu’il est possible de réaliser des bénéfices sans pour autant sacrifier son éthique.

    Il est aujourd’hui temps d’envisager sérieusement l’avenir des seniors, et de le faire bien entendu en mode collaboratif en intégrant l’ensemble des acteurs présents, qu’ils soient privés ou publics, professionnels ou associatifs, afin d'apporter une réponse globale et durable, en vue de mieux et bien vieillir à domicile.

    Christophe Jaffry

    Fondateur Les Clés du Choix
  • Par Smetanophile • Posté le 15/01/2015 à 23:00 En réalité il faudrait revoir les "modèles" pour le permettre. A ce jour il est inacceptable de réduire le salaire d'un ancien pour trop de raisons, mêe si l'ancien voudrait bien accepter moins de temps de travail, moins de responsabilité. C'est pas gagné!

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