Emploi et politiques sociales

Pacte de responsabilité : modération salariale obligatoire !

30 janvier 2014 • Bertrand Nouel

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On attend généralement de la baisse des charges à hauteur de 30 milliards environ, un effet sur l'emploi dont l'importance reste d'ailleurs à chiffrer. Gouvernement et syndicats sont mobilisés pour exiger du patronat des engagements sur les embauches, de peur que la baisse des charges soit utilisée par les entreprises pour augmenter les dividendes distribués aux actionnaires. Mais la véritable question est ailleurs, elle est de savoir dans quelle mesure cette baisse des charges ne se retrouvera pas dans une augmentation des salaires, comme cela est régulièrement le cas en France, et comme d'ailleurs le réclame d'ores et déjà la CGT, pour laquelle la solution au chômage réside dans l'augmentation des salaires. Avec pour résultat un effet nul ou quasiment sur les embauches. Cette question n'a jusqu'à présent absolument pas été abordée publiquement par les partenaires sociaux. Etrange n'est-ce pas ? Au-delà, se pose encore la question de savoir si l'augmentation de la marge des entreprises servira à investir ou à embaucher, avec des effets sur le chômage plus solides mais plus tardifs dans la première hypothèse.

Augmentation des salaires ou embauches ?

Les entreprises françaises, c'est bien connu, privilégient la paix sociale, ce qui leur permet d'éviter les grèves, autrefois nombreuses et coûteuses, et maintenant rares dans le secteur privé. Elles préfèrent donc augmenter les salaires dès que c'est possible, comme le montrent les statistiques.

Niveau et évolution du coût en euros de l'heure de travail (ensemble industrie et services marchands)

2000 3ème trimestre 2013 3ème trimestre 2013/2000 (%)
Zone euro 20,8 29 39,5
Allemagne 26,3 32,7 24,1
Espagne 14,2 20,9 46,6
France 24,4 35,4 (36,1)* 45,0
Italie 19,0 28,8 49,4
Pays-Bas 23,0 31,6 37,3

Source : Eurostat et COE Rexécode

*Le chiffre de 35,4 prend en compte l'effet du CICE enregistré par l'INSEE et Eurostat dès le premier trimestre 2013, donc par anticipation d'une année, avec pour résultat de diminuer de 1,9% le coût du travail par rapport à ce qu'il aurait été sans cette prise en compte, soit 36,1.

On sait que dans la réalité environ un vingtième seulement des bénéficiaires potentiels ont usé de la faculté d'anticipation.
Comme on le voit, le niveau élevé du coût horaire en 2000 n'a pas empêché sa progression d'être particulièrement forte sur 13 années. L'impact du CICE ne modifie pas fondamentalement la situation, et augmenter de 10 milliards la baisse de cotisations, soit 50% de ce qui a déjà été accordé par le CICE, ne la modifiera pas non plus.

On retrouve ici les commentaires de Moody's à sa décision du 24 janvier dernier de ne pas modifier la notation de la dette souveraine française. L'institut met en effet en cause la « réduction continuelle de la compétitivité » de la France, en relevant que « depuis plus de cinq ans la hausse des salaires nominaux a dépassé celle de la productivité, et le désir des exportateurs français de maintenir la compétitivité des prix a conduit à faire tomber leur taux de marge ».

[**Salaires horaires et salaires unitaires*]

Afin de mesurer la compétitivité de la France comparée à celle de ses voisins, il est nécessaire de prendre en compte, outre les salaires horaires, la productivité du travail. Le coût unitaire mesure ainsi le coût moyen de la main-d'œuvre par unité produite. Une récente étude du FMI (juillet 2013) a ainsi calculé l'évolution de ce coût unitaire dans dix pays sur douze années.



Source FMI

Lecture : En Espagne, entre 2000 et 2007 le coût salarial unitaire augmentait de plus de 10%, mais diminuait de 3% entre 2008 et 2012, en grande partie à cause de ses gains de productivité. En France, il était presque stable (+ 2%) entre 2000 et 2007, mais augmentait de 5% pendant la période récente. ATTENTION, ce graphique ne mesure que l'évolution, pas le niveau du CSU.

L'évolution de la compétitivité dans les différents pays montre qu'il faut distinguer deux périodes. A partir du milieu des années 1990 environ, la productivité augmente de la même façon en France, Allemagne et Autriche, mais en France les salaires augmentent au même rythme que la productivité alors que dans les deux autres pays le coût réel du travail est en baisse (réformes Hartz/Schröder en Allemagne au milieu des années 2000), si bien qu'au total le coût unitaire baisse fortement. A partir de 2008 la situation change. La productivité cesse d'augmenter dans les pays dits nordiques, France compris, alors qu'elle augmente très fortement dans les pays dits du Sud, particulièrement en Espagne et sauf en Italie. Les salaires quant à eux augmentent de façon à peu près identique dans les pays du Nord, qui doivent faire un effort en jouant sur la baisse de leurs marges, ce qui s'applique à la France, mais aussi à l'Allemagne dans une moindre mesure.

Pour résumer, les évolutions sont depuis 2008 parallèles entre la France et les pays comme l'Allemagne du point de vue du coût du travail et de la productivité. Mais l'Allemagne avait engrangé pendant la période précédente de quoi faire face à cette conjoncture. Et maintenant la France ne peut plus compter sur sa productivité dont les gains ont disparu pour faire face à la concurrence des pays du Sud qui ont réalisé des gains spectaculaires de productivité. C'est notamment ce qui explique le développement des usines automobiles en Espagne (Renault et PSA y ont fabriqué plus de 700.000 voitures en 2013, soit presque la moitié de leur production française) cependant que la production automobile du Royaume-Uni connaît elle aussi, cette fois pour des raisons de coût du travail, un essor remarquable. Schématiquement la France a joué perdant pendant les deux périodes, d'abord vis-à-vis des pays du Nord, pour se trouver maintenant menacée par les pays du Sud. Voilà qui explique les commentaires de Moody's sur la situation de la France, si on y ajoute comme le fait l'institut, son niveau record de fiscalité couplé à une dette souveraine elle aussi très haute. Et voilà pourquoi la France n'a pas d'autre choix que d'associer la modération salariale à la baisse des charges, sous peine de voir l'effet de cette baisse complètement absorbé comme par le passé par la hausse du coût du travail. Cela réclame un vrai changement de la part des partenaires sociaux et n'est pas gagné d'avance.

[**Des « contreparties » nécessairement conditionnées*]

Le gouvernement a l'intention de ne laisser que très peu de temps aux partenaires sociaux pour s'entendre sur les fameuses contreparties demandées aux entreprises. C'est tant mieux compte tenu du dialogue de sourds qui paraît s'instaurer. Le gouvernement semble d'ailleurs vouloir sortir de la difficulté en renvoyant le dialogue au niveau des branches, voire des entreprises, on l'espère sans retarder pour autant la mise en œuvre de la baisse des cotisations.

Qui ne voit que les promesses d'efforts des entreprises en faveur de l'emploi, dont le gouvernement reconnaît qu'il peut prendre plusieurs formes (incluant les contrats d'alternance par exemple, ce qui serait une excellente chose), devront nécessairement être conditionnées par des accords portant sur l'évolution des salaires ? La discussion sera certainement rude, notamment avec la CGT, qui comme nous l'avons vu revendique déjà la hausse des salaires comme part du gâteau pour les salariés en poste (les syndicats ne défendent pas les intérêts des chômeurs). Si le gouvernement veut vraiment faire du pacte de responsabilité un instrument de lutte contre le chômage, il lui reste beaucoup à faire et le mieux n'est probablement pas de s'en remettre aux partenaires sociaux. Après tout, le chef de l'État a insisté dans son discours sur la reconstitution des marges des entreprises. C'est l'essentiel et le préalable à tout du point de vue économique (les profits d'aujourd'hui font les investissements de demain et les emplois d'après-demain, disait le chancelier Schmidt). N'empêchons pas en tout cas la reconstitution des marges.

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