Emploi et politiques sociales

Le Smic à 1 700 euros, un signe inquiétant.

13 avril 2012 • Bertrand Nouel

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C'est une revendication phare du candidat Mélenchon, suivi par ses émules, Marine Le Pen (200 euros d'augmentation en dessous de 1.500 euros), Philippe Poutou (avec une semaine de 32 heures sans diminution de salaire), Nathalie Artaud, Jacques Cheminade, soit au total la moitié des candidats à l'élection présidentielle !

Les effets quantitatifs et qualitatifs de la mesure si elle était appliquée, sont évidemment frappants, mais ils démontrent aussi de manière caricaturale l'égoïsme de ceux qui, disposant d'un emploi, écartent en fait du marché du travail ceux qui en sont éloignés.

Chiffrage du coût du travail, comparatif avec la situation actuelle

Nous nous intéressons au coût du travail. Il y a trois éléments dans la proposition Mélenchon : le Smic brut tout de suite à 1.700 euros, la suppression de l'exonération de certaines charges patronales sur les bas salaires, et le Smic net à 1.700 euros à l'échéance 2017. Nous prenons comme référence le Smic annuel sur une base conservatrice de 12 mois, donc hors 13ème mois et toutes autres primes, et hors prime pour l'emploi, et nous comparons avec la situation au 1er janvier 2012, soit 19.460 euros (1.398 euros (base 35 heures) x 1,16 (cotisations sociales bas salaires) x12) [1].

Hypothèses Coût annuel Différence de coût du travail
Smic brut 1.700 euros, exonération maintenue 23.664 euros +21% (23.664/19.460)
Smic brut 1.700 euros, exonération supprimée 29.376 euros +51% (29.376/19.460)
Smic net 1.700 euros, exonération supprimée 37.185 euros +91% (37.185/19.460) [2]

Qui serait concerné ?

Le rapport pour 2012 du Groupe d'experts qui, selon la loi, est chargé de se prononcer chaque année sur l'opportunité d'un « coup de pouce » au Smic au-delà de l'augmentation automatique due à l'inflation et à l'évolution du salaire moyen, indique qu'au 1er janvier 2011, 1,6 million de salariés, soit 10,6% du total, ont été « directement » (c'est-à-dire automatiquement) concernés par la hausse de 1,58% décidée à cette date. Ceci représentait 23,6% des salariés des entreprises de moins de 10 salariés, plus de 30% de ceux des entreprises d'au plus 2 salariés, mais seulement 4,4% des entreprises de 500 salariés et plus.

Par ailleurs, en 2008 le salaire net du premier quartile (25%) des salariés était inférieur à 15.490 euros, et le salaire net médian (50%) était inférieur à 19.160 euros. Sur la base de 1.700 euros brut mensuels, le salaire net annuel serait donc de 16.116 euros, et sur la base de 1.700 euros net, ce salaire annuel serait de 20.400 euros. En conséquence, le Smic à 1.700 euros concernerait d'emblée et directement plus de 25% des salariés français ou plus de 50% de ces salariés suivant que le minimum en question est brut ou net. A ceci s'ajoute le fait que les augmentations du Smic se répercutent bien au-delà du Smic lui-même et entretiennent l'augmentation du salaire moyen (qui est nettement plus élevé que le salaire médian) [3].

Il est évidemment difficile d'estimer combien de salariés seraient au total concernés par l'augmentation du Smic à 1.700 euros. Selon les différentes hypothèses il apparaît néanmoins que plus de la moitié des salariés le seraient, et plus vraisemblablement les trois quarts.

Il faut encore ajouter qu'il serait impossible de ne pas réviser en même temps toutes les prestations sociales, et notamment les minima sociaux, et que la question se poserait pour les retraites. Mais ici nous entrons dans un processus d'appréciation de l'effet dû à l'inflation.

En résumé l'augmentation du Smic à 1.700 euros, à supposer qu'elle soit envisageable, serait de nature à bouleverser la quasi-totalité des revenus français, ceux du travail comme les revenus sociaux et les retraites.

Effets sur l'emploi et le pouvoir d'achat

On peut à vrai dire parier sans beaucoup de risque d'erreur, que pas un économiste sérieux ne se hasardera à modéliser les effets que pourraient entraîner le passage immédiat du Smic à 1.700 euros brut et à terme à 1.700 euros net. Une étude de l'INSEE (Laroque et Salanié, 2000) estime à 290.000 les pertes d'emplois induites par une augmentation de 10% du Smic. Il y a quelques mois, le rapport du Groupe d'experts rappelé ci-dessus s'est ainsi exprimé : « Nous rappelons, à ce titre, les effets positifs sur l'emploi de la politique d'exonérations de charges sur les bas salaires. Avec le recul, un consensus s'est formé pour considérer que ces allègements ont un effet favorable sur l'emploi très élevé (800.000 personnes). Cette politique est sans doute l'une des plus efficaces en termes de coût par emploi créé. En outre, aucun élément empirique probant ne vient attester un impact négatif sur la dynamique salariale et le déroulement des carrières. Cette politique doit être maintenue dans la durée, la stabilité étant d'ailleurs une condition essentielle de son efficacité ».

Ces estimations déjà prudentes se fondent sur des hypothèses d'augmentation du coût du travail de 10 à environ 20%. La seule augmentation du Smic de 21%, sans suppression des exonérations, ferait perdre 800.000 emplois. C'est dire que – dans une période de crise au surplus – aucune estimation ne peut être faite sur la base d'augmentations allant de 51 à 91%.

Sachant que les TPE seraient les premières entreprises visées comme on l'a vu, un nombre considérable de faillites serait prévisible au même titre que les pertes d'emplois sans faillite, par licenciements et surtout par absence d'embauches. Un deuxième effet de disparition d'emplois se produirait par un recours accéléré à la robotisation (cf. par exemple le remplacement des caissières dans les grands magasins).

L'effet sur l'inflation est une autre inconnue. Mais il serait normal de penser que, soit la mesure ne pourrait même pas prendre effet en raison de la récession immédiatement induite, soit elle entraînerait par répercussion de la hausse du coût du travail sur les prix une inflation qui annulerait les effets de l'augmentation des salaires, soit encore les deux à la fois suivant les secteurs… et si on pensait, comme certains, aider les entreprises pour qu'elles absorbent sans dommage les hausses de salaires, non seulement les sommes à mobiliser seraient considérables et évidemment pas dans les possibilités d'un État déjà contraint de réduire ses dépenses publiques, mais il faudrait en contrepartie monter les prélèvements fiscaux d'autant, ce qui annulerait une nouvelle fois les avantages de la mesure.

Un signe inquiétant

A l'évidence, la mesure que nous avons analysée n'a pas de chance d'être mise en œuvre. Il n'en reste pas moins que voir la moitié des candidats à l'élection présidentielle la préconiser est un signe très inquiétant. Depuis longtemps les hausses du Smic provoquent chez les économistes des réactions que nous avons maintes fois signalées dans ces colonnes : configuration insiders/ousiders, exclusion du marché du travail des personnes non qualifiées et jeunes en particulier, par l'égoïsme de ceux qui disposent d'un emploi et referment en quelque sorte la porte derrière eux en forçant à la hausse le salaire minimum pour améliorer leur propre rémunération.

Nous avons ici un exemple caricatural de cette situation, qui serait donc encore plus dramatique pour les non-qualifiés que pour l'ensemble des salariés et l'économie. Parallèlement, les revendications actuelles sur l'interdiction des licenciements répondent au même objectif et accentuent le phénomène d'exclusion en empêchant le renouvellement des générations au profit du maintien dans l'emploi de personnes dont les compétences ne correspondent pas ou plus à celles dont a besoin l'entreprise.

Si l'on ajoute enfin que tout ceci se produit dans un contexte de chômage grandissant dû à la crise mais aussi à des phénomènes plus profonds comme le développement de la mécanisation et de la robotisation, il y a vraiment de quoi s'inquiéter.

[1] Nous chiffrons à 44% du salaire brut les cotisations patronales, à 28% les exonérations sur les bas salaires et à 21% les charges salariales.

[2] Cette estimation différentielle ne tient pas compte de l'évolution naturelle du Smic qui se produirait entre 2012 et 2017.

[3] Selon le groupe d'experts, « les revalorisations du SMIC ont un impact significatif sur les deux indicateurs de salaire moyen, plus fort cependant sur le SHBO que sur le SMPT. L'effet est plus important à long terme qu'à court terme. Selon leurs modalités, les relèvements du SMIC n'ont pas les mêmes effets sur le salaire moyen. En particulier, selon l'indicateur de salaire retenu (SHBO ou SMPT), 20% à 30% des relèvements qui prennent la forme de coups de pouce se reporteraient à long terme sur le salaire moyen. Les relèvements du SMIC qui ont pour origine son indexation sur la moitié du
pouvoir d'achat du SHBO ont un effet très différent selon l'indicateur de salaire moyen retenu : à long terme, ces relèvements se reportent pour 14% sur le SMPT et pour 65% sur le SHBO. Il en résulte, selon les auteurs, que le lien entre SMIC et SHBO joue dans les deux sens : les augmentations du pouvoir d'achat du SHBO nourrissent, à hauteur de la moitié, les
hausses de SMIC du fait même des règles de revalorisation ; dans l'autre sens, les relèvements du SMIC entretiendraient la croissance du salaire horaire de base ouvrier à hauteur de 65%.
Par cet effet de « circularité », un coup de pouce sur le SMIC de 1 point va générer une progression du SHBO de 0,65 point qui, elle-même, induira un relèvement plus important du SMIC de 0,325 point et ainsi de suite ».

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