Emploi et politiques sociales

La course en avant du Smic et des salaires médian et moyen

19 décembre 2013 • Bertrand Nouel

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Le Smic augmentera le mois prochain de 1,1% pour atteindre 9,53 euros l'heure. Donc pas de « coup de pouce » au-delà de l'application de la loi. Ainsi en a décidé le gouvernement sur le conseil du comité d'experts, malgré l'opposition des syndicats. Il a bien fait – même Benoît Hamon l'admet, mais cela ne doit pas occulter le fait que les salaires français du bas en haut de l'échelle sont engagés dans une course en avant qui paraît sans fin, certes favorable au pouvoir d'achat, mais inquiétante dans la mesure où elle montre une évolution radicalement contraire à celle des pays concurrents.

Le comité d'experts, appelé à donner son avis à chaque évolution du Smic, a fait valoir que ce dernier était « aujourd'hui très nettement au-dessus des niveaux constatés dans les autres pays de l'OCDE », et que l'objectif de compétitivité devait interdire d'aller au-delà de l'application de la formule légale. Rappelons d'ailleurs que cette formule prévoit que le Smic évolue en fonction non seulement de l'inflation, mais aussi de l'évolution des salaires ouvrier et employé. L'inflation ayant été de 0,5% pendant la période considérée, le Smic a été augmenté, du seul fait de la formule légale, de 0,6% au-dessus de l'inflation, ce que n'a pas manqué de souligner le ministre du travail.

Les syndicats étaient certes dans leur rôle traditionnel en affichant leur déception, mais certains de leurs arguments surprennent. La CFDT, fidèle à sa ligne habituelle depuis François Chérèque, est la seule centrale à n'avoir pas communiqué. Pour la CFTC, « les salariés français ne réclament pas l'aumône, mais la juste rémunération de leur travail et la nécessaire anticipation des hausses à venir [1] », et « la relance de la politique salariale constitue le seul moyen de lutter » contre le « fléau de la déflation ». La CGT fait valoir que « 75 % des salariés au smic ne sont pas sur des secteurs exposés à la concurrence internationale », et rappelle sa revendication d'un smic mensuel à 1700€ (il est actuellement à 1.430 euros pour 35 heures par semaine). Quant à FO, Jean-Claude Mailly a affirmé que son objectif était de parvenir à un Smic égal à « 80% du salaire médian » !

La réalité montre qu'à la fois Smic et salaires médian et moyen sont engagés dans une progression que la France ne partage avec aucun autre pays : écrasement des salaires, hausse continuelle et généralisée de tous les salaires malgré la crise, et en particulier du Smic.



Source : Statistiques de l'OCDE.

Ce tableau montre à quel point la France se distingue par l'écrasement des salaires entre le salaire minimum et le salaire médian : 62% contre 51% pour la Belgique, et une moyenne de pays autour de 45%. Nous n'avons pas fait figurer le salaire minimum en proportion du salaire moyen, qui montrerait aussi l'existence d'un écrasement important, puisque en 2012 la proportion est de 50%, contre 43% pour l'Irlande et la Belgique, les deux pays où la proportion est la plus forte.

On remarque enfin qu'en France cette proportion augmente entre 2000 et 2012 (de 56 à 62% pour le salaire médian et de 45 à 50% pour le salaire moyen), alors que dans les autres pays où la proportion était élevée en 2000, elle a au contraire tendance à baisser. Dans un tel contexte la revendication de FO – un Smic à 80% du salaire médian, est parfaitement incompréhensible.

On pourrait penser que l'écrasement des salaires entre Smic et salaire médian et moyen seraient dus à une évolution défavorable de ces salaires médian et moyen. Il n'en est rien [2]. Le tableau suivant montre qu'à part un pays émergent comme la Pologne (nous n'avons pas inclus l'Irlande que la crise a touchée de façon particulière), les salaires moyens annuels de la France ont monté de 12,9% en 12 ans, le pays comparable le plus proche étant les États-Unis avec 9,4%.



Source : Statistiques de l'OCDE.

Enfin, puisque le Smic évolue plus vite que les salaires médian et moyen, lesquels évoluent nettement plus vite que la plupart des salaires des pays comparables, notre salaire minimum évolue beaucoup plus vite que ceux des pays comparables où il existe, d'autant plus que la tendance générale est plutôt à la baisse. En termes réels, le Smic valait 10,2 dollars en 2012, très nettement au-dessus de tous les autres salaires minimums (sauf le Luxembourg, que nous n'avons pas fait figurer et qui n'est guère comparable).



Source : Statistiques de l'OCDE.

La conclusion s'impose clairement. La France est isolée dans sa politique des salaires. Une telle évolution est intenable dans un contexte de recherche de compétitivité. Tout coup de pouce mis à part, les conséquences de la formule d'indexation automatique annuelle, qui conduit à des augmentations supérieures à celle de l'inflation, sont inquiétantes. A cet égard, le salaire minimum allemand qui va être instauré restera probablement très différent de notre Smic : le chiffre de 8,50 € avancé restera inchangé jusqu'en 2017, aucune périodicité ni automaticité d'évolution ne seront instaurées, cette évolution sera du ressort exclusif des partenaires sociaux, et il y aura des exceptions, notamment pour les travailleurs saisonniers ou certaines professions.

[1] Cela paraît nouveau, mais la CFDT n'a pas inventé le concept de « coup de pouce par anticipation ». C'est le gouvernement qui l'avait pratiqué en juillet 2012 et se trouve pris à son propre piège. Cela risque de se reproduire.

[2] Nous avons inclus dans ce tableau l'Allemagne et l'Italie qui n'ont pas de salaire minimum et ne peuvent donc pas figurer dans les autres tableaux.

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