Emploi et politiques sociales

Coût du travail, beaucoup reste à faire

29 octobre 2015 • Bertrand Nouel

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Avec l’étude de l’Insee datée du 28 octobre, l’actualité a remis sur le devant de la scène la question du coût du travail. La présence d’un indice indiquant que, dans les industries manufacturières, ce coût serait identique pour la France et l’Allemagne fait couler pas mal d’encre. En fait, rien d’étonnant à cela, si l’on tient compte du CICE en France et de la forte augmentation des salaires industriels outre-Rhin, contrepartie de la stagnation qu’ils ont connue précédemment. En élargissant la recherche, on voit malheureusement que, si l’on considère l’ensemble des salaires, le coût du travail reste, malgré le CICE, très élevé en France par comparaison avec la zone euro, et que tous les « pactes » engagés ou promis parviendront probablement à replacer la France dans la situation d’avant la crise, mais pas au-delà, ce qui est manifestement insuffisant du point de vue de sa compétitivité. 

Première observation, l’Insee intègre d’office le CICE dans l’indice du coût du travail (ICT).

L’Insee fait en effet précéder ses explications sur le CICE et l’ICT par l’avertissement suivant : «  Depuis le premier trimestre 2013, le crédit d'impôt compétitivité emploi (CICE) intervient dans le calcul de l'indice du coût du travail au titre de subvention au bénéfice de l'employeur ». Or le CICE ne constitue justement pas une baisse du coût du travail, mais une baisse de l’impôt sur les sociétés, dont on ne sait pas a priori comment elle va être utilisée par les entreprises qui en bénéficient. Ce n’est pas parce que la particularité de ce crédit est d’être assis sur les salaires (en dessous de 2,5 Smic seulement) que sa nature en est changée. Il s’agit d’un crédit d’impôt comme n’importe quel autre et qui devrait être traité comme tel[1]. La méthodologie est fondamentalement critiquable et manifestement faite pour accommoder les souhaits de l’État qui tient à montrer que le coût du travaiI a baissé. D’ailleurs les organisations patronales demandent régulièrement à assurer la pérennité du traitement comme baisse du coût du travail et non comme crédit d’impôt, et le président de la République l’a même promis… mais rien n’a été fait, et on entend en permanence les députés de la majorité proposer de remettre en cause ou de conditionner le CICE. Il y a de toute évidence de fortes réticences pour considérer la mesure comme une baisse du coût du travail, au-delà d’un moyen trouvé pour reporter d’une année la charge[2].

Deuxième observation, au premier semestre 2015 et dans la zone euro, la France a toujours, malgré le CICE, le coût du travail le plus élevé, derrière la Belgique, à quasi-égalité avec le Luxembourg.

Ce sont des chiffres calculés par COE Rexecode[3] qui nous montrent l’évolution du coût horaire du travail en Europe, tous secteurs confondus (industries et services). Voici cette évolution pour la zone euro entre 2012 et 2015.

Source : Coe-Rexecode.

On y voit effectivement que seule la Belgique connaît un coût horaire du travail nettement supérieur à celui de la France, qui est à égalité avec le Luxembourg. En dehors de la zone euro, la Norvège, la Suède et le Danemark connaissent des coûts (très) supérieurs à ceux de la France.

Troisième observation, en ce qui concerne la comparaison avec l’Allemagne, l’Insee considère que le coût du travail dans l’industrie est quasiment identique dans les deux pays (37,10 euros en Allemagne contre 37 euros en France). Mais pour l’ensemble des secteurs industries, construction et services marchands, la différence serait en 2014, et toujours selon l’Insee, de 2,3 euros en « défaveur » de la France. C’est le même écart que l’on retrouve dans le tableau ci-dessus.  COE-Rexecode commente ainsi ce résultat en ce qui concerne l’effet du CICE : « En 2013 et 2014, le CICE a permis une réduction de 3,3% de l’indice du coût du travail dans les secteurs marchands selon l’Insee. Il a contribué à réduire l’écart franco-allemand de coût du travail dans les secteurs marchands de 10,2% en 2012 en défaveur de la France, à 8,3% en moyenne en 2014. D’ici 2017, avec la mise en œuvre des mesures du Pacte de responsabilité, cet écart se réduirait à 7%, sous l’hypothèse d’une progression comparable des salaires en France et en Allemagne ».

En revanche, on signalera que les calculs de Rexecode en ce qui concerne le coût du travail dans les seules industries manufacturières placent la France 2 euros en-dessous de l’Allemagne, alors que comme on vient de le voir, l’Insee place les deux pays à égalité. De toutes façons, il est évident que le coût du travail en Allemagne a connu un parcours très particulier. Ce coût baisse d’ailleurs depuis le début de la première décennie, et donc avant les réformes Schröder, et particulièrement dans l’industrie les salaires ont fortement augmenté depuis 2012 sous la pression de syndicats puissants comme IG Metall.

Quatrième observation, l’évolution des coûts comparée de la France et de la zone euro dans son ensemble n’est pas favorable à la France, et ce malgré le CICE.

En effet (source Rexecode), les écarts ont augmenté avec la zone euro : +9 euros pour l’ensemble de la zone sur la période 2000-2015, mais +12 euros pour la France (ensemble des industrie et services). La différence étant particulièrement importante avec l’Espagne surtout et l’Italie, deux concurrents importants. Pour les seules industries, les écarts ont aussi augmenté : +10 euros pour la zone, + 13 euros pour la France.

Le CICE est pris en compte mais pas la totalité des mesures fiscales : « L’impact du CICE sur l’EBE des sociétés non financières est estimé à 9 milliards d’euros en 2014. L’excédent brut d'exploitation a ainsi cessé de reculer mais ne s'est pas encore redressé. D’ici 2017, la montée en puissance du CICE et les mesures fiscales du Pacte de responsabilité permettront une économie de 23,5 milliards d’euros pour les seules sociétés non financières (7,5% de l’EBE de 2014). À partage de la valeur ajoutée inchangée, le taux de marge des sociétés non financières regagnerait 2,2 points pour s’inscrire à 31,7% en 2017 contre 29,5% en 2014. Il resterait cependant inférieur à son dernier point haut atteint en 2007 (33,5%) », nous dit COE-Rexecode. Ce qui est encore plus étonnant, si l’on considère l’évolution entre 2012 et 2015, marquée particulièrement par le CICE en France, on est étonné de voir que les écarts zone euro/France restent cette fois les mêmes, de l’ordre de 1 euro pour l’ensemble des industries et services, un peu plus pour les seules industries. On est amené à s’interroger sur cette stabilité des écarts, qui normalement devraient diminuer. Serait-ce que le CICE n’a pas eu d’effet, ou plutôt que cet effet a été  neutralisé par la hausse « naturelle » des salaires ? Ce qui ne laisse pas d’être inquiétant.

Cinquième observation, l’Insee nous montre l’évolution du coût salarial unitaire ou CSU (unité de travail par unité de valeur ajoutée), indicateur qui permet d’intégrer le facteur productivité. Il  n’évolue pas favorablement en France, surtout par comparaison avec l’Espagne et l’Allemagne. Depuis 2009, la France est même le pays où ce CSU augmente. Ceci est un signe de moindre productivité[4], donc de moindre compétitivité-coût indépendamment du seul coût du travail.

Enfin, dernière observation, selon une étude Trésor Eco de 2014[5], les entreprises françaises ont sacrifié leur taux de marge pour rester compétitives. Les différents pactes, avec un effet de 30 milliards au total pour cette étude, devraient selon eux permettre juste de revenir au taux de marge d’avant la crise (32,5%), mais en restant encore très loin des taux de nos voisins. C’est d’ailleurs une remarque identique que l’on a trouvée sous la plume  de COE-Rexecode, qui pense que ce taux de marge « resterait cependant inférieur en 2017 à son dernier point haut atteint en 2007 ». Il reste donc beaucoup de chemin à faire pour retrouver une compétitivité qui puisse se comparer à celle de nos voisins [6].


[1] Est-il acquis que les organismes internationaux comme Eurostat ou l’OCDE acceptent cette méthodologie ?

[2] Voire plus longtemps, si l’entreprises est en perte : celle-ci peut reporter le crédit pendant trois années et ce n’est qu’à défaut de profits suffisants et à l’expiration de cette période que l’État rembourse le montant du CICE

[3] Coe-Rexecode prolonge chaque trimestre les résultats de la dernière enquête sur les coûts de la main d'œuvre (ECMO) à partir des indices du coût de la main-d'oeuvre publiés par Eurostat.

[4] Ce que confirme une étude de Trésor Eco No 131, de juin 2014, intitulée « Le décrochage du PIB par habitant en France depuis 40 ans : pourquoi ? ». Cette étude conclut que « depuis le milieu des années 1990, les gains de productivité horaire en France ne suffisent plus à compenser le recul des heures travaillées et la moindre productivité par tête explique l'essentiel du déficit de croissance par rapport à la moyenne des pays de l'OCDE depuis vingt ans (0,5 point) ».

[5] No 134, septembre 2014

[6] Le taux de marge n’est évidemment pas dépendant du seul coût du travail. Il y a lieu d’incriminer aussi la fiscalité des entreprises, et particulièrement celle qui pèse au niveau de la production.

Commentaires

  • Par Patrice ROUSSEL • Posté le 01/11/2015 à 17:18 L'étude de l'INSEE sur le coût du travail en Europe, publiée le 28 octobre, porte sur les données 2012. Il ne peut en être autrement. Les données Eurostat qui permettent les comparaisons européennes, le temps qu'elles soient collectées, traitées, homogénéisées, analysées et restituées, exigent 3 ans. Je ne comprends toute cette agitation journalistique autour de cette étude de l'INSEE et des effets supposés du CICE. Nous connaitrons les premières mesures effectuées par l'INSEE, fin 2016. N'y aurait-il pas une désinformation gouvernementale à ce sujet ? le fait de mélanger les simulations de COE-Rexecode avec cette étude de l'INSEE, ne relèverait-il pas d'une manipulation de l'information ?

    Patrice ROUSSEL
    Réponse de l'auteur : Il y a deux parties dans l'étude. La première ne traite effectivement que des données 2012, mais pas la dernière (Pages 114 et s) qui traite les données jusqu'à 2014, et intègre le CICE. Il n'y a donc pas manipulation comme vous le craignez. Mais les sources ne sont pas les mêmes, et les données récentes de COE rexecode utilisent, probablement pour l'Insee aussi, les enquêtes ECMO pour l'Europe qu'il n'y a pas de raison de contester.

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