Emploi et politiques sociales

Alfred Sauvy, ses enseignements sur le logement, le travail et le chômage

2014 : moins de 300.000 logements construits, plus de 400.000 faux emplois aidés

08 janvier 2015 • Pierre Lépinoy

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En 1975, deux ans après le premier choc pétrolier et la fin des trente glorieuses, Alfred Sauvy, économiste, démographe, sociologue, professeur au Collège de France, dénonçait dans son livre « L'Economie du Diable » les contresens économiques qu'il sentait de plus en plus menaçants. Face à un nouvel environnement inconnu, et notamment à la montée du chômage, les Français inquiets, et les gouvernements de tous bords désemparés, étaient des proies faciles pour les marchands de solutions illusoires. Après quarante années de poursuite des mêmes erreurs de politique économique, la lecture (ou relecture) de ce livre permet d'en mesurer toute l'actualité.

Alfred Sauvy [1] : L'erreur fondamentale reste la même : action directe sur les résultats, sans agir sur les causes.

Le logement et le travail sont deux sujets centraux dans la vie des Français, notamment en période de crise économique. Deux domaines particulièrement maltraités par les gouvernements avant et après la parution de ce livre.


Un siècle de logement : 1914-2014

Au sujet de la politique du logement, Sauvy écrit :

En 1914, la loi a décidé un moratoire des loyers et un blocage, également valables pour l'ouvrier parti au front et le fabricant de munitions à gros bénéfices. Ce principe antisocial a été appliqué ensuite avec rigueur : les locataires ont bénéficié d'un maintien dans les lieux, quelle que fut leur situation. De cette cristallisation a résulté une longue crise du logement, le gaspillage de l'espace, l'arrêt de la construction et, par-dessus tout, l'éviction des jeunes.

La guerre de 1914-1918 a en effet ravagé une partie de la France, appauvri les Français et très fortement ralenti la construction. En plus d'une pénurie de logement, de nombreux locataires ont de grandes difficultés à payer leurs loyers. Dans une démarche classique de s'attaquer aux conséquences et non pas aux causes, le blocage des loyers décidé en 1914 n'est jamais remis en cause. Comme le décrit Wikipedia, « Cette décision va entraîner une paralysie quasi totale de l'investissement locatif privé. Obérant toute rentabilité de ce type d'investissement, les propriétaires de logements existants cessent de les entretenir, faute de revenus suffisants. Pareillement, la perspective de rendements faibles réduit la construction de nouveaux logements. Ainsi, entre les deux guerres, la France a construit 2,5 fois moins de logements que la Grande-Bretagne, et deux fois moins de logements que l'Allemagne, pourtant affligée par une crise monétaire grave. Entre les logements manquants et les unités insalubres, la pénurie avant guerre est estimée à 2 millions d'unités. »

1948

La crise du logement et le blocage de la construction sont tels que le gouvernement libère les loyers dans les immeubles neufs tout en entérinant la situation précédente dans les existants. Une confirmation de la prévision de Sauvy : des loyers très élevés pour les jeunes qui s'installent et des loyers très faibles pour les personnes en place.

1982

Cette situation injuste pour les locataires et pour les propriétaires va perdurer pendant toute cette période, mais sans entraver la construction neuve. En 1982, le gouvernement voulant offrir aux locataires une plus grande sécurité, la loi Quillot rétablit un régime de contrôle des loyers basé sur l'indice INSEE de la construction et accroît le droit au maintien du locataire dans les lieux, même en cas de défaut de paiement. Toujours le traitement du symptôme, pas de la cause. La crainte de voir les tribunaux cautionner les locataires irresponsables, et le rendement des investissements immobiliers chuter, a provoqué un véritable marasme du secteur du logement, notamment de l'investissement locatif. Les mises en chantier de collectif neuf ont immédiatement baissé de 30%, celles de logements destinées à la location encore plus brutalement [2]. Il faudra attendre la loi Méhaignerie de 1987, assouplissant le contrôle des loyers et rééquilibrant les relations entre locataires et propriétaires, pour que les mises en chantier et les offres de location retrouvent un niveau proche de 1980.


Cette expérience désastreuse pour les Français, confrontés pendant 6 ans à une pénurie des logements, a frappé d'abord les locataires provenant des classes moyennes et modestes, atteignant ainsi avec une remarquable efficacité l'objectif exactement opposé des intentions affichées par le gouvernement.

1990-2013

À partir de 1990, un encadrement « adouci » est remis en place et jusqu'en 2013 les règles sont régulièrement modifiées au gré des gouvernements et des crises. La tentation de manipuler l'indice d'indexation des loyers est notamment irrésistible. Il était assez logique d'indexer les loyers sur le coût de la construction, mais en deux étapes (2005 puis 2008) cette référence a été supprimée et l'indexation est désormais basée sur l'index général des prix hors coût du tabac et de la construction. Une instabilité inquiétante pour les investisseurs, notamment institutionnels, qui vendent massivement leurs biens. La pénurie de logement se poursuit.

Dans les HLM aussi

Curieusement, aucune leçon n'a été tirée de ces multiples expériences pour le secteur du logement social (HLM et intermédiaire). Le droit au maintien dans les lieux à vie a recréé une situation similaire à celle résultant de la loi de 1914, favorisant les personnes en place par rapport aux nouveaux candidats, même quand le niveau de vie des locataires existants s'est nettement amélioré ou quand leurs besoins familiaux se sont réduits.

2014

À nouveau, face à la crise du logement, l'objectif de la loi ALUR (Loi pour l'accès au logement et à un urbanisme rénové) est de réduire le coût du logement pour les locataires, de développer l'offre de logements locatifs et de réformer la gestion des copropriétés. Elle prévoit en particulier que, dans les agglomérations où le marché du logement locatif est tendu, les loyers ne dépassent pas le loyer médian majoré de 20%, et que ce loyer médian n'augmente pas plus vite qu'un indice. La stabilité du loyer médian de référence est supposée permettre de contenir efficacement la progression des prix des logements, particulièrement dans les zones où il existe un déséquilibre important entre l'offre et la demande, zones qui représentent 70% du parc de logements. Ici aussi, le législateur s'attache aux résultats (pénurie de logement) sans intervenir sur les causes, un marché empêché de fonctionner faute de liberté de contracter.

Conséquence logique et immédiate : l'équilibre du marché se déplace dans le sens d'une diminution de l'offre, ce qui conduit au résultat exactement opposé à l'objectif visé par le législateur. Moins de 300.000 logements ont été mis en chantier en France en 2014, loin de l'objectif de 500.000.

Comme l'écrivait Sauvy :

Au maintien dans les lieux des protégés a correspondu un “maintien hors des lieux” des générations réprouvées.


Le travail

Au sujet de la semaine de 40h instaurée en 1936, Sauvy écrit :

En arrêtant une reprise économique brillante, une mesure maladroite, non étudiée, a fait perdre au Front Populaire une victoire politique sans précédent, sans pour autant réduire le chômage. Dans l'idée que le travail doit être partagé, le gouvernement subventionne et nourrit l'improductivité, dans l'idée naïve de « créer » des emplois.

Les politiques pour l'emploi depuis lors relèvent très généralement du même point de vue, il faut « partager le travail », comme le prônent l'instauration de la retraite à 60 ans pour tous en 1982, les pré-retraites massives à partir de 1993, l'aménagement du temps de travail en 1996 et les 35 heures en 2000. Ces mesures, loin de permettre un partage du travail, diminue en réalité le travail offert à la population, en créant des goulots d'étranglement qui nuisent, en amont et en aval, à tous les secteurs de l'économie.
Pourtant, Alfred Sauvy avait largement communiqué les leçons tirées d'une expérience précieuse dans ce domaine.

1938. Paul Reynaud, conseillé par Alfred Sauvy, intervient :

« Nous sommes à la fin d'octobre 1938, un mois après le sursis de Munich. L'économie française est fort basse : la production industrielle est inférieure à celle de mai 1936, qui a précédé l'avènement du Front populaire, alors que la production allemande est de 26% plus élevée (a frontières constantes). Les prix montent, le chômage augmente. Tous les gouvernements ont échoué et sont tombés là-dessus. Il ne reste plus que 11 jours pour rédiger les décrets-lois, lorsque Daladier demande à Paul Reynaud de prendre les finances et l'économie. (…)
Les mesures prises, en matière économique, sont à l'opposé de ce que chacun croit être le bon sens . Elles entendent, en effet :
1. Pour faire repartir les affaires, accroître les impôts et réduire les dépenses publiques ;
2. Pour ralentir la hausse des prix, libérer les prix non cartellisés ;
3. Pour réduire le chômage, allonger la durée du travail ou, du moins, autoriser son allongement, partout où il est possible. »

Ces mesures provoquent l'unanimité contre elles. Léon Blum écrit, le 11 novembre :
« Des mesures portant sur la durée légale du travail ou la majoration contractuelle des heures supplémentaires de travail ne peuvent exercer une action réelle sur l'économie française. »

Les résultats :

  • Reprise rapide de la production (+20,5% en huit mois) ; industrie du bâtiment : +35%, vente de véhicules neufs : +8%, textiles +23%, etc. ;
  • Réduction sensible du chômage, atteignant le niveau le plus bas depuis 1934 ;
  • Fort ralentissement de la hausse des prix (…)

Dès que les entreprises bloquées sur le butoir des 40 heures ont eu le droit de travailler plus longtemps, elles ont payé plus de salaires, désengorgé le circuit en amont et en aval, donné du travail aux entreprises en difficulté. La reprise s'est faite de proche en proche…

2008-2014 : les emplois visibles et les emplois invisibles

Avec la crise, et même bien avant, la politique des gouvernements pour traiter les situations de faillite industrielle ou de cessations d'activités, s'inspire de la même erreur, s'acharner à « sauver » des emplois condamnés plutôt que de reconnaître le manque de productivité de ces sites de production, de consacrer ses efforts à traiter le problème social des salariés perdant leur emploi et d'engager des efforts en faveur du développement de nouvelles activités disposant d'atouts concurrentiels. L'objectif est toujours de maintenir les emplois visibles, sans prendre en compte les emplois qui pourraient être créés si les mêmes efforts étaient déployés en faveur d'activités a plus haute productivité, ce que Sauvy nommait les emplois invisibles. Exemples pour les plus connus : SNCM, Fret SNCF, Grandrange, Florange, Petroplus, Goodyear Amiens, PSA Aulnay…

Arnaud Montebourg n'étant que le plus récent acteur de cette politique : « Notre politique a été constante : négocier âprement avec les multinationales pour qu'elles fassent des concessions et les amener à tempérer leurs excès financiers pour mieux prendre en compte les intérêts industriels de la France et des salariés ». L'exigence de productivité du capital, qui constitue l'un des moteurs de la prospérité nationale depuis la révolution industrielle il y a près de deux siècles, est ici condamnée comme un « excès financier ». Inversement, le fait de viser une faible rentabilité du capital est favorisé comme étant favorable à l'intérêt national. Une idée reprise par la récente Loi d'avenir pour l'agriculture qui juge que deux exploitations agricoles de 50 hectares sont préférables à une de 100… de façon à créer plus d'emplois.

L'intérêt économique national serait, dans cette logique, de décourager l'innovation technologique car susceptible d'engendrer des progrès de productivité et donc du chômage.

Ces épisodes malheureux illustrent à nouveau ces paroles de Sauvy :

Au départ, même souci d'humanité que pour le logement : épargner aux victimes l'exclusion hors de la société ; c'est le maintien dans les lieux. et :
Toute somme, publique ou privée, consacrée à payer des improductifs, paraît réduire le chômage, alors qu'elle l'entretient au comptant et l'augmente à terme proche.


Une condamnation sans appel des programmes d'emplois aidés, depuis les emplois jeunes de 1997 jusqu'aux emplois d'avenir de 2014, dans des activités souvent sans consistance réelle et pourtant utilisés de façon continue depuis trente ans (450.000 en 2015) pour traiter le symptôme (des personnes sans emploi) au lieu de s'attaquer aux causes (formation, fiscalité, dépenses publiques).

Conclusion

Les politiques de tous bords, soucieux à juste titre de lutter contre les injustices sociales, en s'attaquant régulièrement aux effets visibles au lieu de s'attaquer aux causes, ont aggravé ces injustices au niveau global.

  • En protégeant les locataires en place, l'offre de logements s'est réduite, touchant dans un deuxième temps les futurs locataires ;
  • En cherchant à maintenir des emplois existants mais peu productifs, en réduisant le temps de travail et en créant de faux emplois, ils ont engendré une baisse de la productivité et de l'activité, entraînant le chômage d'autres salariés.

Ces propos d'Alfred Sauvy restent décidément d'une cruelle actualité, à travers ces quarante dernières années :

La soumission générale au visible, au superficiel, dans une époque scientifique, qui entend partout pénétrer le fond des choses, atteint ici une intensité exceptionnelle.

Le visible, c'est le soleil qui tourne autour de la terre…

Poussée par l'opinion, par les syndicats, par l'ignorance générale et, malheureusement par des experts, la politique dévie dans le sens de la pauvreté.

Comment avons-nous pu tomber si bas, dans la non-connaissance ?

En 2014, les chercheurs ont été capables de faire atterrir le jour prévu la sonde Philae sur une comète distante de 468 millions de kilomètres de la Terre. Parce qu'ils ont respecté les lois physiques dont la validité avait été confirmée par de nombreuses expériences. Comme le dénonce Sauvy, il est étonnant et choquant que nos responsables en soient encore à nier des lois économiques et sociales maintes fois vérifiées et aussi scientifiques que celle de la gravité, et à appliquer au contraire des méthodes qui conduisent à coup sûr à l'échec.

Stéphane Le Foll, ministre de l'Agriculture, 2013, entretien accordé au Figaro : Nous voulons encourager l'élevage car il s'agit d'une production qui emploie davantage de main-d'œuvre que celle des céréales et dont la rentabilité du capital investi est plus faible.

Alfred Sauvy, sociologue, 1974, n'ayant certainement pas imaginé que sa phrase serait prise au premier degré : En remplaçant les chauffeurs de camion par des conducteurs de brouettes, l'emploi serait multiplié par deux mille cinq cents.

[1] Pierre Lépinoy : j'ai eu le privilège de faire ma thèse sous la direction d'Alfred Sauvy.

[2] C'est à partir de cette date (1984) que des niches fiscales ont dû être mises en place par tous les gouvernemsnts pour soutenir le logement locatif (Plans Quillot, Perissol, de Robien, Borloo, Besson, Scellier, Duflot, Pinel)

Commentaires

  • Par Noegreb • Posté le 18/01/2015 à 16:47 Je vous félicite pour cette analyse.Je suis un grand admirateur d ´A.Sauvy.il a forgé ma pensée d urbaniste sur la place de l'automobile en ville par son livre "les quatre roues de la fortune " .

    La crise du logement n'est pas terminée en France.Tant que l offre restera notoirement insuffisante par rapport à la demande le couvercle mis pour contenir Le prix des loyers n en finira pas de déséquilibrer la production.
  • Par ams • Posté le 13/01/2015 à 13:37 Monsieur Le Foll raisonne comme une grosse caisse.
    L'emploi découle de la bonne affectation des ressources par le système économique,ce n'est pas l'objectif premier.
    Raisonnement typique de responsable d'une économie administre ou c'est le Ministre depuis son bureau Paris qui actionne des leviers de l’économie
  • Par Reiller • Posté le 10/01/2015 à 17:32 Votre article est excellent, à lire dans toutes les écoles, et à apprendre par cœur par chaque parlementaire!
  • Par onnoucachtou • Posté le 10/01/2015 à 12:17 Monsieur Le Foll a-t-il pensé qu'en remplaçant la culture des céréales par de l'élevage, il allait créer de la surproduction de viande que l'on ne pourra pas exporter, car produite à des coûts non compétitifs par rapport au marché mondial.

    Il aura donc réussi l'exploit de détruire la filière céréalière qui exporte et créer à terme de nouveaux chômeurs puisque les éleveurs feront faillite faute de pouvoir vendre leur bêtes.

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