Éducation et culture

Réformer le métier d'enseignant : entretien avec David Mourey, prof de Sciences-éco

02 juillet 2014 • Timothée Schnapper

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La Fondation iFRAP a recueilli le témoignage de David Mourey, professeur de sciences économiques et sociales et fondateur en 2005 des « Rencontres économiques », de Pontault-Combault (77) et de Paris, qui rassemblent chaque année des économistes réputés et autres grandes personnalités. Ce dernier revient sur les défaillances du système éducatif et sur le manque de valorisation du travail des enseignants.

La Fondation iFRAP : Que pensez-vous de l'actuel système d'évaluation des enseignants ?

David Mourey : D'abord, les évaluations sont très rares, le délai entre deux évaluations peut atteindre dix, voire même quinze ans dans certains cas… Des professeurs peuvent donc n'être évalués que deux fois en 30 ans de carrière. Dans ces conditions, comment savoir si l'enseignant fait son travail sérieusement ? Les évaluations sont si exceptionnelles que j'ai dû en réclamer une en 2013 après sept ans d'attente.


En plus d'être rares, les évaluations des enseignants sont partiellement inadaptées et ne permettent pas d'apprécier fidèlement l'engagement ni la compétence professionnelle des professeurs. Ces derniers connaissent à l'avance la date de leur inspection-évaluation et peuvent donc davantage préparer leur séquence de cours, quitte à donner aux inspecteurs une image qui ne correspond pas à la réalité de leur travail quotidien. L'Éducation nationale devrait s'inspirer du sport de haut-niveau en mettant en place des évaluations inopinées tous les deux ans à l'image des contrôles antidopage auxquels sont soumis aléatoirement les sportifs. Par ailleurs, juger de la compétence professionnelle d'un enseignant n'est pas chose aisée et mériterait que l'on y consacre du temps, ce qui est loin d'être le cas : l'évaluation dure environ deux heures (1h d'observation et 1h d'entretien) et ne rend pas compte des actions souvent « invisibles » des enseignants (rencontres avec les parents, discussions avec les élèves hors de la salle de classe) ni des activités extra-scolaires pertinentes, et étroitement liées aux programmes, qu'ils organisent…

La Fondation iFRAP : Les efforts que vous avez multipliés pour intéresser vos élèves, notamment l'organisation des « Rencontres économiques », ont-ils été valorisés ?

David Mourey : Très peu, et pas spontanément. Au niveau du lycée, la direction a toujours été très sensible à ce travail. En revanche, et contrairement à des enseignants organisant le même type de rencontres bien plus tard, ma hiérarchie pédagogique a complètement ignoré ce travail entre 2005 et 2013.

J'ai clairement dû multiplier les courriers au ministre de l'Éducation nationale pour que mes initiatives soient enfin reconnues. Le recteur d'académie, que j'ai rencontré en 2011 grâce à l'intervention de l'un de mes invités, était plus qu'étonné de ne pas avoir été averti de ces initiatives par l'inspecteur pédagogique régional.

Pourtant, les « Rencontres économiques » ont un réel intérêt pédagogique : j'ai permis à des étudiants de rencontrer des économistes de renom [1] sans que ces efforts aient été encouragés. Ce système est démotivant, il m'a fait perdre mon enthousiasme. Si je n'avais pas reçu des centaines de messages par des voies diverses de la part d'élèves et anciens élèves, j'aurais sans doute arrêté l'enseignement. Le système actuel refuse d'admettre la grande hétérogénéité des professeurs. Pourtant, reconnaître réellement le mérite individuel n'empêche en rien la valorisation d'activités collectives et la reconnaissance de complémentarités. Il y a un réel manque d'incitations ! J'ajoute que sans tous les soutiens et partenaires externes à l'Education nationale que j'ai pu convaincre dans la durée (depuis 2005), je n'aurais rien pu faire car le système n'apporte aucune aide.

La Fondation iFRAP : Les enseignants devraient-ils être évalués par les chefs d'établissement ?

David Mourey : Pas uniquement, mais davantage. Les proviseurs sont généralement d'anciens professeurs qui ont décidé de passer le concours de chef d'établissement, ils n'ont pas le bagage scientifique ou disciplinaire requis dans toutes les matières enseignées : un ancien professeur d'histoire n'a pas les connaissances nécessaires pour évaluer un enseignant de mathématiques. En revanche, je suis d'accord pour dire que la note administrative établie par le chef d'établissement qui représente actuellement 40% de la note totale devrait être revalorisée à au moins 50%. Après plusieurs années dans un établissement, tout le monde (direction, professeurs, élèves et parents) sait qui sont les meilleurs professeurs. Dans la durée, il n'y a plus beaucoup de place pour l'erreur.

La Fondation iFRAP : Les enseignants doivent-ils travailler un plus grand nombre d'heures ?

David Mourey : Bien sûr ! Il est urgent de réformer le statut des enseignants en commençant par mettre fin aux exemptions horaires dont bénéficient les enseignants agrégés. Quelle logique justifie qu'un agrégé, ayant réussi un concours une année « n », travaille durant toute sa carrière trois heures de moins par semaine qu'un enseignant certifié pour faire le même travail, dans les mêmes conditions, tout en étant payé plus ? Les enseignants, qu'ils soient agrégés ou certifiés, devraient donner 20h de cours par semaine. C'est tout à fait possible. Je le fais depuis 15 ans et de surcroît j'organise ces rencontres économiques diverses qui demandent un énorme travail supplémentaire… Bien entendu, les professeurs qui enseignent déjà 20h par semaine en faisant des heures supplémentaires ne devront pas voir leur salaire diminuer si l'évolution statutaire fait passer la limite à 20h minimum.

La Fondation iFRAP : Que faire pour mieux contrôler le travail des enseignants, leurs connaissances et compétences ?

David Mourey : Je propose que des contrôles des connaissances disciplinaires et pédagogiques des professeurs soient organisés tous les deux ou trois ans. Réussir le Capes ou l'agrégation l'année « n » et avoir donc le niveau à ce moment-là, ne signifie pas que ce niveau est acquis pour toujours. Les connaissances et la pédagogie progressent quand on travaille régulièrement et ne dépendent pas d'un titre obtenu à un moment donné ! Pourquoi ne pas instaurer une sorte de permis probatoire d'enseigner, un permis à points …. ? Ceux qui ne sont plus au niveau devraient, soit repasser le concours, soit suivre des formations de remise à niveau validées par un examen. Posons les questions sans tabou, ni idéologie, pour le bien de tous, professeurs et élèves d'abord !

La Fondation iFRAP : Faut-il abroger l'emploi à vie ?

David Mourey : Sans aucun doute. Dans une entreprise privée lorsqu'un employé ne fait plus correctement son travail, ses supérieurs ont la possibilité de le licencier. Pourquoi la Fonction publique fait-elle exception à la règle ? Les professeurs inefficaces, démotivés, absentéistes qui ne méritent plus d'enseigner devraient pouvoir être licenciés ou remis à niveau avec une période d'essai.

La Fondation iFRAP : Comment réussir à faire accepter ces réformes aux enseignants ?

David Mourey : C'est une question importante. C'est pourquoi je propose, en contrepartie de ces réformes, l'ouverture sans plafond du statut d'autoentrepreneur aux enseignants. Un professeur devrait pouvoir être autoentrepreneur dans une activité proche de son métier d'enseignant sans plafond de revenus. Cela permettrait de mieux voir qui est entreprenant, qui réussit, qui sait rebondir… Cela aurait par ailleurs pour avantage d'encadrer légalement les cours particuliers.
Une autre réforme importante me semble indispensable et complémentaire du plus grand degré d'exigence vis-à-vis des professeurs : c'est le retour d'une vraie et stricte discipline imposée aux élèves et à leurs parents. Il est impossible de bien travailler quantitativement et qualitativement dans une collectivité si les règles de base de la vie en communauté ne sont pas respectées. Il ne s'agit pas de revenir en arrière vers un autoritarisme stupide et de caricaturer la proposition mais plutôt d'une forme de pacte de responsabilité.

Les professeurs doivent être davantage et mieux encadrés, contrôlés, dans leur travail mais en contrepartie, ceux qui veulent vraiment faire des efforts, doivent pouvoir le faire dans un cadre qui le permet. N'oublions jamais que dans une classe, ceux qui sont le plus pénalisés par les perturbations disciplinaires diverses sont les élèves en difficulté. En effet le cours perd en quantité et en qualité et année après années, cela fait des différences majeures !

[1] Jean-Paul FITOUSSI, Daniel COHEN, Pierre CAHUC, Christian de BOISSIEU, Michel PEBEREAU, Jean PISANI-FERRY, Agnès BENASSY QUERE, Eric HEYER, Xavier TIMBEAU, Guillaume DUVAL, Liem HOANG NGOC, Danielle MITTERRAND, Jean-Joseph BOILLOT, Michel GODET, Patrick ARTUS, Erik ORSENNA, Jacques LE CACHEUX, Guy GILBERT, Michel TALY, Jérôme GAUTIE, Michel AGLIETTA, Pierre JAILLET, Mathieu PLANE, Jean-Paul BETBEZE, Philippe AGHION, Thomas PIKETTY, Elie COHEN, Olivier PASTRE, Jacques ATTALI, Robert OPHELE, Jean TIROLE.

Commentaires

  • Par Muscadou • Posté le 08/07/2014 à 21:32 Je souhaite dire à "ne tirez pas sur l'ambulance" qu'un lieu de stage à moins de 70 km de son domicile, voilà bien une exigence choquante, à la seule portée des habitants de la région parisienne. Quand on travaille dans une région décentrée on n'a pas le choix. On veut cette formation ? alors on y va. On n'en veut pas ? alors on reste chez soi.
  • Par florespie • Posté le 08/07/2014 à 18:06 Le point de vue est légèrement partial. Les professeurs sont souvent désireux d'une formation continue et disciplinaire et pédagogique, mais les contraintes diverses (organisation du temps, éloignement géographique, offre interne de formation) ne les facilitent pas. Quel salarié accepterait de faire 70 km pour se rendre sur le lieu de formation et -parfois- de payer son stage ? Par ailleurs, le problème de la démotivation est réel: absence publique de reconnaissance du travail effectué (souvent par méconnaissance de la nature du travail de l'enseignant, jugé par le public d'après les souvenirs de sa propre scolarité), appréciation hâtive fondée sur des rumeurs puis solidement implantée (mais on a le droit d'évoluer et de chercher de nouvelles pistes de pratique au cours de cette longue carrière!), quasi-impossibilité de changer d'emploi (alors que cela est possible dans d'autres secteurs de la fonction publique), voilà autant de causes qui peuvent expliquer la nécessité de "rebooster" (excusez l'anglicisme) la motivation de nombre d'enseignants, tout à fait méritants, mais dont l'enthousiasme a fini par s’essouffler...
  • Par collet christian • Posté le 04/07/2014 à 12:14 Ce type prend des risques et doit être considéré par de nombreux enseignants comme un provocateur. Courageux !
  • Par Alain • Posté le 04/07/2014 à 11:04 Une interview très intéressante. On ne peut qu'être d'accord avec ce professeur. J'ajouterai qu'il faut peut-être aussi se poser le mode de recrutement des enseignants, en ne se basant pas seulement sur l'aspect purement académique (les notes), mais essayer de tenir compte de la motivation, des capacités pédagogiques, des capacités de communication. Ce sont des choses que l'on peut aussi évaluer, et pas seulement lors du recrutement, mais tout au long de la vie professionnelle.

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