Éducation et culture

Les enseignants méritent une meilleure procédure d'évaluation

22 novembre 2011 • Philippe François

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Un projet de réforme de l'évaluation et de l'avancement des enseignants du primaire et du secondaire prévoit de transformer l'actuel système de double notation (administrative par le chef d'établissement et pédagogique par l'inspecteur) par une évaluation via un entretien professionnel, tous les trois ans, par le "supérieur hiérarchique direct", en l'occurrence le chef d'établissement en collège et lycée.

Ce projet du ministère va dans le sens des réformes que la Fondation iFRAP demande depuis longtemps : donner une véritable autonomie aux chefs d'établissement. Cela passe selon nous, non seulement par l'évaluation des enseignants mais aussi par une autonomie dans le recrutement et la gestion des salaires de ses personnels. Comme nous l'écrivions dans une tribune en juillet 2011 dans Le Figaro, « Après les universités, l'autonomie des établissements scolaires des premier et second degrés pourrait être au cœur des débats de 2012. A juste titre car c'est par un recrutement plus libre des professeurs et une gestion moins centralisée, voire même déléguée, que la qualité de l'Enseignement progressera. »

Le projet du ministère de l'Éducation nationale

Il s'agit d'un décret « portant dispositions statutaires relatives à l'appréciation et à la reconnaissance de la valeur professionnelle des personnels enseignants, d'éducation et d'orientation relevant du ministre chargé de l'éducation nationale » et d'un arrêté, dont l'application est prévue pour la rentrée 2012.
D'après ce projet de réforme, l'enseignant serait évalué sur ses compétences dans sa discipline, mais aussi sur d'autres critères comme la progression des élèves ou encore « la qualité du cadre de travail » (lutte contre le chahut scolaire…). Il s'agit d'un véritable progrès car cette évaluation professionnelle, plus fréquente, serait aussi beaucoup plus large que l'inspection actuelle en prenant davantage en compte la globalité du métier d'enseignant.

Article 5 du projet d'arrêté

Le processus d'évaluation est engagé par une démarche d'auto-évaluation qui s'appuie principalement sur les compétences définies à l'annexe de l'arrêté du 12 mai 2010 portant définition des compétences à acquérir par les professeurs, documentalistes et conseillers principaux d'éducation. Il s'agit notamment pour l'agent d'évaluer sa capacité à faire progresser :
- chaque élève ;
- les compétences dans sa discipline ou ses domaines d'apprentissage ;
- sa pratique professionnelle dans l'action collective de l'école ou de l'établissement, en lien avec les parents d'élèves et les partenaires. Cette action se situe conformément aux orientations validées par les instances de l'école ou de l'établissement par la mise en place notamment de projets pédagogiques transversaux et pluridisciplinaires assurant la cohérence d'un enseignement collectif ;
- la qualité du cadre de travail afin qu'il soit propice aux apprentissages et au partage des valeurs de la République, notamment le respect mutuel et l'égalité entre tous les élèves.


Cette évaluation aurait aussi un véritable effet sur l'évolution du salaire. Une évolution qui serait moins rapide, car l'avancement accéléré dont bénéficiaient les enseignants et qui faisait qu'ils plafonnaient au maximum de salaire au bout de 20 ans, est ralenti, et le système d'avancement accéléré (appelé « au choix » ou, encore plus rapide, « au grand choix ») est supprimé. En plus de l'évaluation régulière par le supérieur hiérarchique [1], seul est conservé le critère d'avancement à l'ancienneté [2]. Ce nouveau système permettra de récompenser plus vite les jeunes enseignants (moins de 5 ans d'expérience), qui pourraient avoir un avancement plus rapidement que ce que prévoit le système actuel. Ainsi, ce nouveau système permettra de lutter contre le mécanisme automatique qui veut que l'avancement soit proportionnel à la fréquence des inspections et non point uniquement à la qualité des enseignants. Avec cette réforme, les incitations exceptionnelles qu'étaient les avancements accélérés ne sont plus nécessaires puisque tous les enseignants bénéficient d'un suivi et d'une évaluation au quotidien. Ce projet supprime aussi l'avancement automatique pour les enseignants ayant atteint la hors classe (le summum en matière de salaire, réservé à l'élite des enseignants en théorie). Mais en prenant acte des négociations de 2007 avec les syndicats pour que l'ancienneté soit davantage prise en compte dans cette promotion « hors classe ».

Le nombre d'enseignants pouvant recevoir de l'avancement sera aussi plus restreint (80% du corps maximum au lieu de 100%), afin d'éviter que tous les enseignants ne se voient attribuer un avancement plus rapide. Cela devrait permettre une plus forte responsabilisation des évaluateurs et éviter les avancements quasi automatiques.

L'inspection à l'ancienne a-t-elle vécu ?

La qualité du cours professé et le respect des instructions ministérielles (pas de lecture globale si ce n'est plus la mode, avancement conforme du programme traité suivant la date) décrivent les limites de ce que l'inspecteur peut actuellement évaluer au cours de l'heure à l'heure trente qu'il passe dans la classe d'un enseignant. Cette inspection en classe est suivie d'un entretien avec l'enseignant, censé lui indiquer les bonnes pratiques à mettre en œuvre dans son métier. Mais ces inspections sont à la fois trop rapides, et surtout trop rares : elles n'ont lieu que tous les trois ou quatre ans (voire moins fréquemment). Juger de ce que les élèves retiennent de cet enseignement est pratiquement impossible. Difficile aussi d'évaluer les relations entre l'enseignant et les élèves dans cette ambiance artificielle [3]. En outre, dans la pratique, l'inspection se révèle être un exercice passablement artificiel durant lequel l'inspecteur ne s'appuie pas uniquement sur les observations in situ mais également sur le ressenti du proviseur.

Sans compter que le rôle du professeur ne se limite pas à faire son cours. L'objectif le plus important est dans les résultats de ses élèves mais doivent aussi compter les relations avec les parents, les relations avec ses collègues, la participation à la vie de l'établissement, la sureté de son jugement sur le potentiel de ses élèves. Des critères essentiels que le malheureux inspecteur est dans l'incapacité d'évaluer.

Le directeur d'établissement scolaire est accusé – a priori − par les syndicats de ne pas être capable d'évaluer les enseignants "faute de compétence pédagogique et technique dans chacune des matières enseignées". Mais, sauf dans des cas extrêmes, les professeurs sont largement libres de leurs méthodes et doivent être jugés sur leurs résultats. Et les chefs d'établissements sont très bien informés des résultats de chacun de leurs professeurs : par les élèves, par les parents, par les autres enseignants et par les contacts qu'ils ont avec chacun des enseignants, soit individuellement soit au cours des conseils de classe ou autres réunions au niveau de l'établissement. L'absentéisme de certains enseignants, la motivation principale de certains autres pour leur emploi du temps (pas de cours le lundi ni le vendredi par exemple) sont des exemples des nombreux signaux de démotivation qui peuvent alerter le responsable. Pour s'en persuader, il suffit de voir le soin méticuleux avec lequel les proviseurs constituent l'équipe pédagogique de chaque classe, dosant les professeurs expérimentés et les novices en fonction des enjeux de l'année scolaire (une classe qui passe le bac ou le brevet par exemple).

L'évaluation des enseignants par les chefs d'établissement est donc naturelle et en pratique déjà effective. Mais il faudrait qu'elle ait des conséquences significatives sur la carrière et les salaires des intéressés. Cette évaluation rend aussi indispensable le droit pour les directeurs de constituer leurs équipes d'enseignants comme ils le souhaitent et donc de recruter eux-mêmes leurs enseignants sur des listes de personnes désirant changer d'emploi et après entretiens d'embauche comme cela se pratique déjà en partie dans l'enseignement privé.

Un nouveau rôle pour un corps réduit d'inspecteurs

Dans ce cadre, le rôle des inspecteurs d'académie pourrait être réduit et concentré sur la solution des cas de conflit entre l'enseignant et son directeur. Mais, au lieu de ne consacrer que deux heures à un enseignant, l'inspecteur mènerait un véritable audit de la situation, étudiant les résultats des élèves sur une longue période et rencontrant parents, collègues et élèves. Un travail de fond, à risque pour les intéressés, et qui devrait limiter la fréquence des contentieux. L'évaluation des enseignants par les chefs d'établissements ne résout pas complètement le problème de la solitude de l'enseignant tout au long d'une carrière de 40 ans. Les enseignants débutants ont besoin d'être étroitement guidés, les enseignants en poste mais qui rencontrent des difficultés de discipline ou de compétence pédagogique ou technique ont besoin d'être aidés. Tous ont besoin d'une animation propre à leur discipline, un rôle que les inspecteurs ne peuvent plus jouer, étant déjà trop pris par des tâches bureaucratiques, et par leurs tournées d'inspection.

Conclusion

Le projet du ministère et certains programmes électoraux proposent un renforcement de l'autonomie des établissements scolaires. C'est enfin la reconnaissance de la position des chefs d'établissement, qui avant d'être des gestionnaires, sont aussi les seules personnes en position de faire la synthèse des différents aspects du métier d'enseignant. Une nouvelle étape vers l'autonomie ?

[1] le chef d'établissement en collège et lycée et l'inspecteur pour les professeurs des écoles (le directeur d'école n'ayant pas d'autorité sur ses collègues).

[2] Les bons enseignants recevront des mois de réduction d'ancienneté pour prétendre plus tôt à un changement d'échelon.

[3] Soit le meilleur élève est interrogé par le professeur, soit l'élève choisi au hasard est terrorisé par la circonstance. Soit la classe choisit d'être plus calme qu'à l'habitude parce que le professeur est sympathique, soit plus chahuteuse par mesure de rétorsion.

Commentaires

  • Par QUIETUS • Posté le 28/11/2011 à 18:45 IL y a une erreur dans votre exposé :

    Le système actuel permet de faire carrière du 1er au 11e échelon de la classe normale en 20 ans si elle se fait au grand choix TOUT LE TEMPS, en 24 ans si elle se fait au choix TOUT LE TEMPS et en 30 ans à l'ancienneté si elle se fait TOUT LE TEMPS. Mais ce n'est évidemment pas le cas ; la plupart des professeurs mettent en moyenne 25 ans avant d'arriver au 11e échelon.

    Par ailleurs, seuls 30 % des professeurs dans un échelon donné avancent au grand choix, 50 % au choix et 20 % à l'ancienneté.

    Votre exposé est donc erroné et induit en erreur les lecteurs qui ne connaissent pas le métier.

    Ensuite, vous parlez de la hors-classe. Seule une minorité parvient à accéder à la hors-classe pour la bonne raison que c'est BERCY qui notifie à chaque ministère le contingent de promotions possible en fonction des crédits budgétaires disponibles. Et la plupart de ceux qui y parviennent le font alors qu'ils sont déjà au 11e échelon et pour beaucoup d'entre eux au 11e échelon depuis plusieurs années.

    Il s'en suit qu'ils sont alors nommés au 6e échelon de la hors-classe, s'ils ont passé au moins 3 ans dans le 11e échelon de la classe normale ; et de toute façon au 6e échelon avec une ancienneté nulle même s'ils ont passé plus de 3 ans dans le 11e échelon.

    Il s'en suit donc qu'il n'est nullement scandaleux qu'on passe automatiquement au 7e et dernier échelon de la hors-classe au bout de 3 ans.

    Enfin, étant donné que le système actuel fait que l'on n'entre pas dans les corps de professeurs avant l'âge de 25 ans en moyenne, ces professeurs n'arriveront au 11e et dernier échelon de la classe normale qu'aux alentours de 50 ans et même un peu plus tard. Trouvez-vous scandaleux que l'on gagne la somme fabuleuse de 3 046 € brut au 11e échelon par mois à l'âge de 50-55 ans ? Vous-même gagnez combien au même âge ?

    Quant au valeureux professeur qui accède au 7e et dernier échelon de la hors-classe (traitement brut 3625 € !) plus près de l'âge de 60 ans, au bout de plus de 40 ans de travail, on voit bien que vous ne connaissez pas l'atmosphère qui règne dans les classes de collège et de lycée : vous verriez dans quel état ils y arrivent !

    Il reste un point que la plupart des députés et sénateurs ignorent et veulent ignorer : pourquoi un pourcentage trop élevé d'élèves arrivent-ils en 6e sans savoir lire, ni écrire, ni compter ?

    Pourquoi doit-on désormais lire les copies de baccalauréat à haute voix pour comprendre ce qu'a voulu écrire le candidat ?

    Pourquoi les candidats ne savent-ils plus où situer les pays, les villes du monde ?
    Parce que, quels que soient les "moyens" que l'on donne ou l'on donnera à ce ministère, les "pédagogistes" ont pris le pouvoir dans ce ministère depuis des décennies et continuent à y faire régner la terreur, empêchant que les professeurs fassent leur métier qui est et reste celui de transmettre des connaissances.

    Savez-vous qu'un doyen d'inspecteurs a donné la consigne à toute une promotion de stagiaires IUFM de ne faire que de l'éducation pour 70 % et de transmettre des connaissances pour 30 %

    Savez-vous qu'un autre Inspecteur a osé s'en prendre à un professeur de mathématiques surpris en train d'apprendre à calculer à ses élèves ?

    Savez-vous qu'on interdit aux professeurs de lettres ou de langues vivantes d'apprendre la grammaire aux élèves ?

    Savez-vous qu'un inspecteur a osé dire à une centaine de professeurs de lettres qu'il était temps d'avoir "une épuration biologique" ? c'est-à-dire qu'il était temps que les professeurs acquis aux bonnes méthodes disparaissent par départ à la retraite pour laisser la place à des collègues moins têtus ?
    Voilà les vrais problèmes dont vous devriez vous occuper en priorité plutôt que de crier haro sur les professeurs.
  • Par LN • Posté le 24/11/2011 à 18:01 S'il est de la responsabilité de l'état de fixer les programmes et contrôler et garantir leur application (sous peine de sanctions), il n'appartient pas à l'état de se substituer à l'initiative d'exécution et de vouloir manager d'un seul tenant le monstre dénommé par un ministre lui-même de mammouth (amplement justifié). Voir les résultats toujours plus décevants et coûteux de la France en ce domaine "essentiel" pourtant.

    Il est plus que temps de déléguer l'exécution complète aux établissement avec autorité globale (budget, recrutement, objectifs etc...) au chef d'établissement (peut-être conviendrait-il de créer un corps ou une formation complémentaire spécifique). C'est une condition sine qua non du progrès dans ce domaine.

    La déception continue doit servir la réflexion et la correction des erreurs.

    Tant pis pour le corporatisme exacerbé et égoïste des "nouveaux enseignants" qui ont, hélas, abandonné les valeurs d'antan dont l'exigence désintéressée...
  • Par Energy • Posté le 24/11/2011 à 16:47 Oui bien sur. A condition que le chef d'établissement soit choisi sur des critères qui assurent une impartialité, qu'il soit compétent en matière d'enseignement, qu'il soit formé à la direction financière et humaine, qu'il oublie son appartenance syndicale, ....

    Il serait bon qu'une enquète impartiale soit faite dans ce domaine.

    Il semblerait qu'il y ait beaucoup à dire et à redire.
  • Par gilco2 • Posté le 24/11/2011 à 15:29 L'évaluation des enseignants est indispensable, d'une part bien sur par le directeur de l'établissement qui connait tout de même son personnel et par l'inspection pour confronter les jugements.

    Il est en fait anormal que les bons et les mauvais soient tous traités de la même façon par une révision périodique générale des indices.

    Ceci est vrai dans toutes les administrations et conduit au laxisme qui y règne. Tant qu'il en sera ainsi : le résultat sera le même : manque de personnel, manque de moyens et bla bla bla....

    PAR AILLEURS, le vrai problème de l'enseignement, des difficultés dans les collèges et lycées est tout simplement lié à un problème de recrutement.

    Un enseignant qui a pour mission premère de manager sa classe, doit au recrutement présenter des qualités de "manager" et, ce n'est pas le cas

    Cependant il faut :e dire qu'être manager ne s'improvise pas !

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