Éducation et culture

L'économie au lycée : peut mieux faire

Les lacunes de l'enseignement en science économique et sociale au lycée

06 avril 2012 • Simon Bouteloup

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Avec la réforme initiée en 2010, deux options d'orientation en 2de (parmi 18) sont désormais au choix des détenteurs du brevet des collèges dont une au minimum doit être la « science économique et sociale » (SES) ou « principes fondamentaux d'économie et de gestion » (PFEG). En 2011, 85% des élèves ont choisi les SES comme enseignement d'exploration, alors que 15% ont préféré les PFEG et environ 10% ont pris les deux matières. Il nous faut saluer ce regain d'intérêt des élèves.

Mais il faut rester vigilant car l'APSES (Association des professeurs de SES) est allée jusqu'à publier en ligne son « manuel de contournement » dont l'ambition est de se substituer au programme officiel. On y trouve la description de l'entreprise, comme une organisation étant avant tout, un lieu de conflits : « Dans ce dernier cas, s'exprime alors un conflit jusqu'à ce que l'une des parties cède. Dans les entreprises capitalistes, les intérêts des propriétaires et ceux des salariés s'opposent en ce qui concerne le partage de la valeur ajoutée. Lorsque les uns ou les autres estiment que les conditions de travail ou de rémunération leur sont défavorables peut alors survenir un conflit social […] en réalité, les entreprises où se tiennent le plus de négociations sont aussi celles où surviennent le plus de conflits (et réciproquement) ». Charles Beigbeder (Fondateur de Poweo, et secrétaire national de l'UMP) avait réagi en réclamant « que s'instaure un réel dialogue, régulier, entre les enseignants et les chefs d'entreprise, notamment au sein de la commission des programmes […], contre la vision négative de l'entreprise qui transparaît dans certains manuels ».

Malgré la réforme, le manque de microéconomie des manuels comme base d'analyse reste criant, il est par exemple rarement fait mention de courbe d'arbitrages ou de tous les types de coûts. D'ailleurs, la maison d'édition Nathan dans sa dernière version de 2011, n'inclut pas les outils de base tels que le coefficient de corrélation ou le lien de causalité, pourtant essentiels à la discipline.

Avec la réforme du lycée, est désormais banni tout type de sujet qui pousse à répondre sous forme de débat. C'est une chose étonnante et regrettable. Désormais, les sujets du type « Faut-il instaurer une TVA sociale ? », « Les banques centrales doivent-elles financer les dettes publiques ? » ne seront plus donnés au profit de sujets techniques tels que « Quelles sont les causes du commerce international ? ». Une vision de l'économie assez technocratique alors qu'il conviendrait, pour instruire une jeunesse innovante, de développer l'alchimie de savoirs et d'outils (théories & concepts). Il ne faut pas ensuite s'étonner qu'en 2011, après la session d'oral de ses candidats, l'ENA ait souligné le manque d'originalité des postulants.

De plus, le particularisme français veut que la science économique soit croisée avec des sciences sociales. A ce sujet, on peut trouver sur le site du gouvernement, « L'enseignement de sciences économiques et sociales permet de s'approprier progressivement les concepts, méthodes et problématiques essentiels des trois sciences sociales : la science économique, la sociologie et la science politique [1] ». On regrette d'abord, d'un point de vue pratique, qu'en 5h (quotas des nouveaux programmes) les élèves abordent de la sociologie, de la science économique et de la science politique alors que pour les scientifiques (S), il y a 6 heures de mathématiques, 5h de physique et 3h30 de SVT. Car, au demeurant, ces disciplines (sciences économiques et sociologie) ont des rapports très conflictuels depuis fort longtemps.

Aujourd'hui, 36% des bacheliers (ES) inscrits en licence de science économique et de gestion (SEG) obtiennent leurs L1 contre 49% pour ceux issus d'un baccalauréat scientifique (Faculté d'Angers). Il y a aussi davantage de bac (S) (48,3%) dans les CPGE (classes préparatoires aux grandes écoles) économiques et commerciales que de bac (ES) (43,3%) . La SES ne prépare donc pas assez aux filières scientifiques. Il devient donc impératif, si l'enseignement de l'économie veut être compétitif, de l'enseigner en travaux pratiques (TP) et non plus seulement en travaux dirigés (TD). Les élèves découvriraient la science économique expérimentale avec l'utilisation des mathématiques et des modèles en plus des théories.

Ainsi, bien que l'engouement dès la 2de pour l'économie soit réel avec 85% des élèves qui choisissent l'option, et que le rétablissement de la gestion et la réactualisation de la micro-économie soient des succès (au moins dans les programmes mais pas encore dans les manuels) il ne faut pas pour autant perdre de vue les nombreux efforts restant à faire. L'enseignement de l'économie est à améliorer. Par exemple en enseignant d'abord les concepts fondamentaux pour ensuite aborder les théories (et pourquoi pas en TP !). L'enseignement serait renversé (on partirait du particulier pour aller vers le général). Améliorer l'enseignement de l'économie passe donc non seulement par davantage d'ancrage dans le réel, mais aussi par l'acceptation du développement chez les élèves des compétences et des outils conceptuels permettant de susciter curiosité et questionnements. Cette nouvelle approche pédagogique devrait permettre à terme de faire reculer la part des 44% de Français qui préfèrent « se protéger davantage du monde d'aujourd'hui ».

Économie ou Science économique ?

Il est intéressant d'aller encore plus loin en abordant les enjeux du développement de la SES et en la comparant aux autres disciplines. En effet la science économique, comparée aux autres sciences qualifiées de « dures » (la physique, les mathématiques et la biologie) est récente. Son institutionnalisation remonte à 1750 (grâce au courant de la physiocratie avec Quesnay et Turgot). La science économique a par la suite emprunté, par analogie avec d'autres sciences, le concept d'équilibre des corps (pour le prix d'équilibre), l'idée de circuit sanguin (pour le circuit économique), la biométrie (pour établir dans les années 1930, l'économétrie) etc. L'économie est donc pensée et est enseignée comme si elle était une véritable science dans les institutions et en faculté. Alors à quand au lycée ?

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