Éducation et culture

Ecole indépendante : le test du Cours Alexandre Dumas

12 février 2015 • Manon Meistermann

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L'école privée hors contrat, Cours Alexandre Dumas, de la ville de Montfermeil détonne dans le paysage éducatif français, à la fois par sa gestion et par ses méthodes. Mais deux ans après l'ouverture de l'école, les premiers (bons) résultats se confirment alors que la liste d'attente pour rejoindre l'établissement s'allonge. Management, pédagogie, bivalence, gestion financière, la Fondation iFRAP a posé au directeur de l'établissement, Albéric de Serrant, et à un professeur de français et d'histoire-géographie, Niels Villemain, 5 questions à chacun afin de mieux comprendre le fonctionnement de cette école affranchie de l'Éducation nationale.

5 questions à Albéric de Serrant, directeur du Cours Alexandre Dumas

Fondation iFRAP : Quel est votre rôle, vis-à-vis des enseignants, en tant que directeur d'un établissement privé hors contrat (management et surtout recrutement,…) ? Et comment l'absence de lien avec un rectorat ou une académie se fait-il ressentir ?

Le directeur Albéric de Serrant : Le statut hors contrat de notre école pilote me donne la liberté de recruter moi-même le corps professoral de mon école. C'est une liberté professionnelle fondamentale. Mais je suis conseillé dans cette responsabilité puisque chaque candidat doit aussi rencontrer le président de la Fondation Espérance banlieues, un ancien directeur d'établissement coach en recrutement ainsi que le président de l'association de l'école Alexandre-Dumas. J'ai vraiment la responsabilité et la liberté de composer mon équipe par rapport aux besoins bien concrets des enfants qui me sont confiés. Je peux faire évoluer cette équipe pour coller au plus près des besoins du terrain. Pour limiter les risques d'erreur de casting, je ne recrute que des personnes qui ont fait un stage d'observation de plusieurs semaines dans notre établissement. Cela leur permet de venir en connaissance de cause et moi de les observer à loisir dans l'environnement professionnel qui sera le leur.

Notre école pilote ayant vocation à essaimer, je pense aussi lorsque je recrute ou confie des responsabilités à préparer mes professeurs à leurs futures fonctions. Je les forme à devenir de futurs piliers pour les prochaines écoles Espérance banlieues.

Mais si nous sommes réellement libres, cela ne veut pas dire que nous n'avons aucun lien avec l'Académie et le Rectorat. Nous sommes inspectés et devons respecter le socle commun des connaissances fixé par le législateur et toutes les lois relatives à la sécurité physique et morale des enfants. Nous avons la chance d'avoir de bonnes relations avec le rectorat du 93 et nos collègues du public. Nous travaillons vraiment en complémentarité pour le bien des enfants et il n'est pas rare que l'école publique nous appelle pour nous confier un élève.

Si notre établissement est inspecté pour vérifier qu'il remplit bien sa mission d'instruire les enfants et que cela se passe dans un cadre propice à l'épanouissement des enfants et dans le respect de la loi, nos professeurs en revanche ne sont pas inspectés dans leur pratique pédagogique. Nous sommes libres des moyens à mettre en œuvre pour faire réussir l'enfant mais comptables des résultats devant les parents, l'Education nationale et la société. Je trouve que c'est un bon système qui pourrait d'ailleurs être étendu avec profit aux autres écoles publiques ou sous contrat. Ce serait plus respectueux de la liberté professionnelle des professeurs et plus motivant il me semble.

Fondation iFRAP : Vos enseignants n'étant pas fonctionnaires, comment se détermine votre politique salariale ? S'inspire-t-elle des exemples britanniques avec une rémunération « à la performance » ?

Les professeurs titulaires du public ont en effet le statut de fonctionnaire, et ceux du privé sous contrat celui d'agent public. Dans les écoles hors contrat, les professeurs ont un contrat de droit privé en CDI (sauf remplacement d'un collègue). Ce statut est banal à l'échelle mondiale. C'est notamment le cas des professeurs des écoles publiques britanniques et cela ne choque pas les syndicats d'enseignants britanniques.

La politique salariale des écoles indépendantes comme Alexandre-Dumas est encadrée par la convention collective des écoles hors contrat, dont la grille des salaires est actualisée chaque année par avenant. Les salaires minima de départ sont très comparables à ceux des écoles publiques mais la progression à l'ancienneté est plus faible qu'à l'Education nationale, faute de moyens. Certaines écoles paient leurs professeurs nettement au-dessus des minima conventionnels. Enfin, toutes ont la possibilité d'adapter librement (au-dessus du minimum bien sûr) leurs salaires au regard de la qualité du travail effectué et de l'importance des responsabilités assumées au sein de l'établissement. Mais ce qui fait la force du hors-contrat, ce n'est généralement pas ses salaires mais la liberté stimulante dont jouissent les professeurs et la bonne ambiance de travail qui règne en général dans la salle des professeurs.

Fondation iFRAP : La bivalence est-elle encouragée dans le corps enseignant ?

Dans le cadre des écoles Espérances banlieues, tout à fait. Le professeur doit être capable d'assumer à la fois les volets instruction et éducation de leurs activités. Et en tant que professeurs, outre leur matière principale, ils doivent être capables d'enseigner ou de tutorer les élèves dans d'autres matières. Mais la bivalence n'est pas forcément indispensable dans des écoles de type différent. Elle peut être néfaste si elle conduit à un niveau de maîtrise des connaissances moindre dans les matières enseignées. Tout est une question de profil des professeurs recrutés. Nous cherchons à recruter des personnes à la solide culture générale et curieuses et passionnées de différents arts. Ce type de professeur a plaisir à enseigner plusieurs matières, et l'on note en général que c'est aussi le type d'enseignant qui sait passionner son auditoire.

Fondation iFRAP : Comment expliquez-vous la différence de coût (par élève) entre votre école et l'Éducation nationale ? (Vous parlez de 3.658 euros par an dans votre école, contre 5.730 pour le primaire public, et 9.670 pour le collège public).

Partout dans le monde, les structures de gestion privée sont gérées plus économiquement que les structures publiques. Notre école n'échappe pas à cette règle. Il y a aussi un effet de taille. Notre école est petite et n'a à subir aucune pesanteur administrative. Et puis… il y a l'esprit. Les élèves sont concernés par la viabilité de leur école. Ils y mettent du leur pour qu'elle vive parce qu'ils l'aiment. Ils entretiennent eux-mêmes les bâtiments à tour de rôle, gèrent le chauffage. Il n'y a jamais de dégradation volontaire à l'école aussi étonnant que cela puisse sembler. Et puis, comme l'association de gestion de l'école est gérée par des chefs de PME locaux, il est certain qu'ils savent gérer à moindre coût, négocier les contrats de prestataires… Tout cela se répercute sur le coût global.

Fondation iFRAP : Après deux années scolaires complètes achevées, comment évaluez-vous vos résultats ? Pour les élèves comme pour les enseignants ?

La qualité d'une école peut se mesurer notamment à la longueur de sa liste d'attente. Finalement, si les parents veulent inscrire leurs enfants ici, malgré une scolarité payante et la pauvreté des locaux, c'est bien qu'ils estiment que cela en vaut la peine. Nous avons dû refuser des dizaines d'élèves l'année dernière et nous orientons vers le même chiffre cette année. En outre, nos élèves de 3ème qui ont réintégré les écoles publiques obtiennent de très bons résultats dans leurs classes. Un de nos anciens élèves qui ne savait pas lire en 5ème a intégré un bon lycée professionnel à Rennes et se forme aux métiers de la mécanique pour les bateaux. Son sourire est pour nous une des plus belles récompenses. Les autres élèves ont poursuivi leurs études en filière générale et voient leur avenir sous de meilleurs jours. Leurs résultats académiques leur permettront de choisir librement leur future orientation. Nous avons mis au point depuis cette année un système d'évaluation pour suivre la performance académique de notre école. Nous utilisons des tests de référence que nous faisons passer en début et fin d'année à nos élèves pour mesurer leur progression. Ce faisant, on mesure ipso facto la qualité de leurs professeurs car un bon professeur, c'est celui qui sait faire progresser chacun de ses élèves.

5 questions Niels Villemain, professeur de français et d'histoire-géographie au Cours Alexandre

Fondation iFRAP : Comment se partage votre temps de travail sur une semaine (durée moyenne hebdomadaire, temps d'enseignements, avec les parents, etc) ?

Niels Villemain, professeur au Cours Alexandre Dumas : Je suis présent à l'école toute la journée. Le déjeuner étant pris avec nos élèves, nous sommes presque sans arrêt avec eux. Après les cours du matin, l'heure de devoir sur table et d'étude de l'après-midi, nous avons une bonne heure de sport tous les jours à laquelle les professeurs et les élèves participent. Bref, vous voyez que c'est assez intensif, et assez opposé à la conception du professeur qui, à l'instar d'une profession libérale, donne son cours et repart. Le corps professoral est très disponible pour les parents aussi, par SMS ou à la sortie de l'école.

Fondation iFRAP : Quelles sont les autres missions que vous pouvez exercer pour l'école en dehors de vos classes ?

Nous emmenons souvent les élèves en sorties. L'année dernière, pour la fête anniversaire du D-day, nous avons emmené les 3ème en Normandie. Il y a également un camp en plein air tous les ans en fin d'année avec toute l'école. Il y a aussi le sport quotidien auquel tous les professeurs disponibles et les élèves participent, et la randonnée du vendredi après-midi où nous partons en forêt. Durant les récréations, chaque professeur se sert de ce qu'il sait et aime pour mettre une bonne ambiance et ouvrir les jeunes à des dimensions de la vie qui ne leur étaient pas nécessairement familières. C'est un état d'esprit qui les prédispose à se cultiver et à se former tout au long de leur vie, qui les incite à la joie et au partage de leurs passions.

Fondation iFRAP : Comment votre travail est-il évalué ? Avez-vous accès à des formations ?

Le directeur vient dans notre classe en début d'année pour voir comment se déroulent nos cours. Notre meilleure évaluation c'est finalement les bons résultats de nos élèves. Nous nous formons régulièrement entre pairs. C'est important de faire évoluer sans cesse nos cours pour les améliorer et les adapter aux élèves bien réels et uniques que nous avons en face de nous. L'an prochain, l'Institut Libre de Formation des Maîtres lancera des formations spécialement dédiées aux professeurs engagés dans les écoles Espérance banlieues. Ce sera aussi l'occasion de renforcer nos connaissances.

Fondation iFRAP : Quelles sont, selon vous, les principales différences pour un enseignant entre l'Education nationale et le privé (hors contrat comme votre cas) ? Avantages et/ou inconvénients ?

Nos collègues du public sont assurés d'avoir un emploi à vie, ce qui n'est pas notre cas. Mais ils ont malheureusement, et certains en souffrent, nettement moins de libertés. Je suis le seul maître à bord de ma classe. Si la direction est mécontente de mon travail, elle peut me licencier mais d'un autre côté, c'est moi qui choisis les méthodes, les manuels, les exercices, etc. La direction respecte vraiment ma liberté professionnelle. Ma seule obligation est de faire progresser les élèves. Tout est fait dans ce seul but. Je n'ai pas peur de changer de méthode si cela est nécessaire. Ici, il n'y a pas de lourdeur administrative qui m'empêche de faire ce que je crois le plus dans l'intérêt de l'enfant.

Fondation iFRAP : Comment, en tant qu'enseignant dans un établissement privé hors contrat, vous placez-vous vis-à-vis des programmes nationaux ? Comment s'établit la ligne pédagogique dans votre établissement ?

Nous devons respecter le socle commun des connaissances qui fixe ce qu'un élève doit savoir en fin de période d'instruction obligatoire (donc à 15/16 ans). Nous sommes libres sur les programmes scolaires précis et l'approche pédagogique et éducative générale (ce que les Britanniques appellent l'ethos d'un établissement, qui est en quelque sorte sa signature propre). En primaire, les maîtresses utilisent par exemple la méthode Montessori, la méthode de Singapour en mathématiques et la méthode syllabique pour apprendre à lire et écrire. Mais elles ont toujours à cœur de trouver la méthode qui profitera vraiment à chaque élève. Au collège, nous insistons sur l'histoire chronologique et nous voyons combien les élèves sont sécurisés et structurés avec cette méthode. D'une manière générale, nous avons des méthodes structurées, progressives, allant du simple au complexe et nous mettons beaucoup l'accent sur l'assimilation en profondeur des connaissances. D'où l'importance des devoirs sur table hebdomadaires, des révisions et contrôles réguliers. En heure quotidienne d'étude, nous aidons les enfants à comprendre leur propre mode de fonctionnement et à en tirer le meilleur parti. Ce que l'on pourrait appeler apprendre à apprendre.

Commentaires

  • Par Gamelle d'Alet • Posté le 26/05/2015 à 00:30 Dans l'éducation nationale, la liberté d'enseigner avec les manuels que l'on veut existe réellement, encore faut-il savoir user de cette liberté de fait. C'est sans doute moins vrai à l'école primaire (les inspections y sont plus draconiennes, imposent des méthodes inefficaces ou destructrices, ce qui provoque une autocensure de la part des professeurs, et explique la baisse du niveau en lecture et en calcul).
    Les écoles hors-contrat ont toute leur place. Y travailler soulage des lourdeurs administratives de l'Education nationale, de l'incompétence et de l'irresponsabilité des "personnels de direction", recrutés selon un concours insignifiant. L'avantage du hors-contrat, c'est la stabilité des effectifs de professeurs une fois qu'ils sont recrutés: dans l'EN, les équipes bougent sans arrêt (congés, remplacements de courte durée, etc.), ce qui fait qu'une équipe est modifiée sans arrêt, sa composition pouvant varier pour un tiers chaque année.
  • Par Balourdet • Posté le 15/02/2015 à 11:12 De l'article ci-dessus, ce qu'on retient d'essentiel est la gestion de l'établissement et le coût par élève. Cela m'amène à une question : il serait très judicieux, lorsqu'on embauche un fonctionnaire ce quel que soit son statut, de le tester sur ses capacités à gérer à la fois son poste et les flux financiers qui en découlent, de lui faire suivre un stage de gestion poussé et de le responsabilisé en lui allouant un budget à respecter. Cela lui montrerait la voie des économies et de l'interdiction de gaspiller les deniers publics!
  • Par Viacolvento • Posté le 13/02/2015 à 17:44 Ma fille est professeur dans le privé en Grande-Bretagne et tout cela est considéré comme normal depuis bien longtemps.

    Vivement que l'éducation nationale découvre l'eau tiède !
  • Par jgsayous • Posté le 13/02/2015 à 15:20 Transmettre, c'est d'abord vouloir donner. Et vouloir donner, c'est d'abord un cadre qui vous y incite, un environnement stimulant.
    S'agissant de l'instruction et encore plus de l'éducation, quel peut-être "le bon" cadre pour stimuler un enseignant ? C'est l'une des questions sous-jacentes à cette enquête.
    Pas sûr que la réponse soit triviale. En revanche, compte tenu des résultats que l'on observe pour le système éducatif de notre pays, sûr que le débat est nécessaire.
    Et le débat s'instaurera lorsque l'on admettra enfin de renoncer à certains dogmatismes. En d'autres termes, lorsque l'on voudra enfin la liberté.

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