Éducation et culture

Chômage record des jeunes en Europe, quelle formation professionnelle ?

Comparatif des systèmes français, anglais et allemand.

21 juin 2013 • Manon Meistermann

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Avec un taux de chômage des jeunes de 23,5% dans l'Union européenne, les pouvoirs publics européens se pressent de promouvoir la formation professionnelle en école ou en alternance qui est actuellement en train de confirmer ses bienfaits en Allemagne. Le graphique ci-dessous montrant l'évolution du taux de chômage des jeunes en Allemagne, Royaume-Uni et France est significatif du poids auquel peuvent prétendre les Allemands dans le débat sur la formation et l'emploi de la jeunesse.

Évolution du taux de chômage des jeunes en Allemagne, Royaume-Uni et France de 2005 à avril 2013


Source : Eurostat

Pour parer à cela, les ministres de l'Emploi allemand et français, soutenus par une conférence de presse de François Hollande et Angela Merkel, annonçaient, fin mai, un New Deal for Europe pour stimuler l'emploi des jeunes et faire progresser la formation en alternance. Le projet sera défendu au prochain Conseil européen du 27-28 juin et les réflexions avancées concernent pour l'instant un accroissement de la coopération entre secteurs public et privé, le développement de l'apprentissage dans les 27 et la création d'un Erasmus de l'alternance [1]. Si une harmonisation de la formation professionnelle à l'échelle de l'Union peut être bénéfique pour régler le problème de l'insertion de la jeunesse sur le marché du travail ainsi qu'accroître sa mobilité, le budget qui serait alloué à cette initiative reste marginal. On parle actuellement d'un financement de 6 milliards d'euros, soit seulement 6% du budget pluriannuel 2014-2020, dont les modalités ne sont d'ailleurs toujours pas fixées [2], ainsi qu'une participation de la Banque d'Investissement Européenne.

[(La formation professionnelle dans le monde

Dans l'ensemble, les différents rapports d'organisations internationales, tel que l'OCDE, distinguent 3 types de formation professionnelle à travers le monde. Les « State-led », où la formation professionnelle est principalement dirigée par l'État comme en France ou en Italie, les systèmes duals où États, autorités locales et entreprises collaborent afin d'adapter les offres de formation à la demande du marché comme en Allemagne (Suisse et Autriche) et enfin, les « Market led » comme les États-Unis et le Japon, où l'État n'assure pas la formation professionnelle qui est organisée par les entreprises. En résulte un très faible taux d'apprentis. Le Royaume-Uni, lui, présente un modèle à mi-chemin mais complexe laissant une marge importante aux professionnels et tourné vers l'acquis de techniques et de compétences.)]

En France, un modèle hermétique et sous contrôle étatique qui forme moins de 7% d'apprentis par an

La formation initiale en France se caractérise par sa préférence pour l'enseignement théorique, sous tutelle pédagogique de l'État, et donc par une part très faible de l'apprentissage organisé par les régions et les entreprises. Seulement 6,9% d'apprentis bénéficient actuellement d'un temps de formation en entreprise. La presque totalité des élèves sont formés en école, dans les lycées, universités ou établissements spécialisés, où ils peuvent valider pas moins de 7 diplômes professionnels (CAP, BEP, Bac Pro, DUT, BTS, Licence ou Master) donnant une qualification dans un métier. Cette dispersion des parcours professionnalisants s'explique par la division de la responsabilité entre l'État, les régions, les organismes du service public et les entreprises. L'État prend en charge l'enseignement professionnel initial dans le secondaire et le supérieur alors qu'en parallèle, les régions et les entreprises s'occupent de l'apprentissage. Les entreprises sont responsables des temps de formation en milieu professionnel et les régions, ainsi que les services publics de l'emploi, prennent le relais dans le cadre des recherches d'emploi et de stages. Cette disparité du système, également caractérisé par une multiplicité des financements et où les acteurs se partagent souvent des compétences voisines sans se consulter, a abouti à un modèle peu attractif, voire souvent dévalorisé par rapport à la formation générale, très peu connecté au monde du travail et qui ne permet pas une grande mobilité dans le système éducatif.

Déjà en 2008, la Cour des comptes préconisait de mettre fin à la concurrence entre l'enseignement professionnel et l'apprentissage (soit entre l'État et les régions) qui devrait être valorisé. La Cour proposait également une plus grande implication des entreprises et de praticiens du milieu professionnel afin d'adapter les formations aux besoins du marché et ainsi d'assurer une insertion facilitée des diplômés dans le monde du travail. Elle soulignait également qu'il était surprenant de constater les résultats moyens de la France dans la formation professionnelle des jeunes alors qu'il s'agit d'un budget important de l'État : 2% du PIB en 2006 soit près de 34 milliards d'euros. Seulement le manque de volonté des entreprises à former la jeunesse et la course aux diplômes universitaires, qui restent le sésame essentiel du système scolaire français, ont accrû le nombre d'étudiants sur les bancs de la faculté sans chercher à les insérer dans le monde du travail. Le même phénomène est constaté en Suède qui malgré un système éducatif reconnu comme performant est un des pays à avoir très fortement favorisé la participation dans l'enseignement supérieur. Il en résulte aujourd'hui que malgré des taux record de validation de Masters et de Doctorats, sa courbe du chômage des jeunes est semblable à la nôtre (aujourd'hui à 24,7%).

Au Royaume-Uni, un modèle en pleine réforme tourné vers l'acquis de qualifications

Le Royaume-Uni, en pleine réforme structurelle depuis les années 2000, s'est penché sur la question de la formation professionnelle, notamment en Angleterre [3]. Son organisation suit le découpage administratif de son nouveau système scolaire où des autorités locales (local authorities) assurent la gestion quotidienne des établissements, du personnel et gèrent le versement des subventions de l'État. Ce nouveau découpage administratif a aboli les frontières historiques du pays et créé de nouvelles autorités adaptées aux besoins géographiques et démographiques locaux. En découle, une grande diversité des autorités locales qui peuvent avoir la taille d'une région peu peuplée ou d'un arrondissement londonien.

Alors qu'en France, l'Éducation Nationale vient de supprimer l'apprentissage à 14ans, les jeunes anglais peuvent suivre dès cet âge des programmes mixtes, mêlant enseignements généraux et professionnels. Ces formations, nommées Vocational GCSEs permettent de valider, au sein du GCSE (équivalent du Brevet des collèges) des crédits professionnels. À 16 ans, les élèves peuvent ensuite poursuivre dans l'enseignement général ou intégrer un sixth-form college ou further education college. Ces établissements autonomes [4] suivent le programme national jusqu'au A Level (équivalent du Baccalauréat) mais ils proposent également des formations professionnelles permettant de valider d'autres compétences (ou qualifications) comme les BTEC awards, certificates ou Diploma. Le niveau de spécialisation atteint par l'élève varie en fonction des crédits qu'il accumule. 10h d'apprentissage dans un domaine accorde 1 crédit : ainsi entre 1 et 12 crédits l'élève accumule les awards, entre 13 et 36 crédits l'élève passe dans la catégorie des certificates et au-dessus de 37 crédits l'élève valide des diplomas. La spécificité du nouveau système anglais réside dans ces crédits qui se conservent et s'accumulent tout au long de la vie professionnelle et sont reconnus par la grande majorité des organes de formation et les entreprises. Ils sont donc transmissibles d'une institution à une autre et donnent un gage d'expérience et de compétences aux employeurs.

16ans marquant également la fin de l'enseignement obligatoire, les élèves peuvent aussi décider de chercher un emploi, avec contrat d'apprentissage ou pas. Depuis le milieu des années 1990, l'Angleterre cherche à augmenter le taux d'apprentis en formation. Entre 2000 et 2009, le nombre d'apprentis est passé de 200.000 à 300.000. En 2011, on comptait 20 apprentis pour 1.000 employés, un chiffre en progression mais loin des 39 pour 1.000 apprentis allemands (voir tableau). L'apprentissage en Angleterre se distingue néanmoins par une forte participation des adultes (40% de plus de 25 ans) et des femmes qui sont majoritaires (54% des apprentis).

Caractéristiques de l'apprentissage en Angleterre, France et Allemagne en 2011.
Durée de l'apprentissage (en années) % de femmes % de moins de 25 ans Nombre d'apprentis pour 1.000 employés
Angleterre 1-3 54 60 20
France 3-4 31 97 17
Allemagne 3-3,5 41 92 39

Sources : Organisation Internationale du Travail (Overview of apprenticeship systems and issues – Novembre 2012 en préparation du G20)

Comme en France, l'apprentissage est distinct de l'enseignement professionnel mais en Angleterre, la législation laisse une certaine flexibilité aux entreprises. Si pour l'instant 181 cursus (qualification frameworks) sont reconnus par le gouvernement et le Sector Skills Councils (le SSC réunissant, de façon indépendante, les représentants du monde du travail), chaque employé est libre de proposer un apprentissage de façon autonome. Ainsi, un écart persiste entre les apprentissages proposés par les entreprises et la reconnaissance des crédits de compétence. Un rapprochement de l'apprentissage et de l'enseignement professionnel est encore à faire mais l'Angleterre se démarque par l'implication des entreprises qui n'attendent ni législation officielle, ni subventions publiques pour former des apprentis selon leurs besoins [5]

Allemagne, pays d'apprentissage grâce à la cohésion public-privé

L'État allemand se distingue par la quasi autonomie de ses Länder qui sont responsables d'une large partie des politiques publiques dont l'Éducation. Cependant, une exception est faite concernant la formation professionnelle où collaborent étroitement l'État, les Länder et le monde professionnel. Il s'agit du parcours le plus validé en Allemagne où près de la moitié de la population est passée par une formation professionnelle. Ce type de parcours, valorisé, peut s'effectuer en amont ou en complément d'un diplôme universitaire. Des élèves ne s'engageant pas dans l'enseignement supérieur directement après le baccalauréat, 70% choisissent la formation en alternance. Cette part importante d'apprentis s'explique par une orientation précoce, dès 12 ans, où les élèves sont répartis selon leurs aptitudes entre la voie d'apprentissage dès 15 ans, celle de l'enseignement professionnel ou l'enseignement général.

Amendée en 2005, la loi sur la réforme de la formation professionnelle (Berufsbildungsgesetz ou BBiG) organise la coopération entre tous les acteurs du système dual (ou formation professionnelle en alternance) : Les entreprises, les Chambres de Commerce et d'Industrie, les syndicats, les Länder et l'État fédéral se partageant cette responsabilité. Tout l'enseignement professionnel (établissements, personnels, règlements, financements) relève de la gestion des Länder alors que les temps de formation en entreprise sont financés par ces dernières et réglementés par l'État fédéral (droits et rémunération des apprentis, conditions de travail…). Les employés et les organisations syndicales sont consultés dans toutes les étapes de la formation professionnelle, à la fois par l'État fédéral mais aussi par les Länder pour l'élaboration des programmes d'études. Ils siègent généralement dans les conseils d'administration des écoles de formation professionnelle ce qui assure une légitimité et une reconnaissance aux formations délivrées. Le travail d'inspection des formations (en école ou en entreprise) et du bon fonctionnement du système, incombe ensuite aux Chambres de Commerce et d'Industrie. Les Länder coopèrent également entre eux afin de permettre la mobilité des apprentis dans la Fédération, notamment en harmonisant la délivrance des crédits professionnels et des diplômes.

Le point essentiel est qu'en Allemagne, l'entreprise est le 1er acteur de la formation professionnelle. Les entreprises ont une responsabilité dans ce domaine et, comme inscrit dans la Loi Fondamentale, doivent contribuer « au bien de la collectivité ». Ce sont vers elles que les étudiants se tournent en premier et c'est ensuite à l'entreprise sollicitée de trouver une école de formation professionnelle partenaire. Au final, près des 2/3 d'une classe d'âge validera une formation en alternance avant ses 25 ans et près de 60% des apprentis sont ensuite engagés dans l'entreprise qui les a formés.

Conclusion

Aujourd'hui l'Allemagne se place comme le leader en termes de formation professionnelle, grâce à un fort consensus public/privé. Le pays arrive, avec une dépense publique minimale, à former plus de la moitié de sa jeunesse en entreprise alors que la France, malgré des dépenses en hausse et des bénéfices fiscaux avantageux pour les entreprises partenaires, peine à former 7% d'apprentis par an. Il est alors évident que le développement de la formation professionnelle au sein de l'Union européenne doit suivre l'exemple germanique avec une implication grandissante des entreprises, comme en Angleterre qui tend à privilégier la flexibilité au dirigisme étatique.

Une vraie réforme de la formation professionnelle en alternance ou de l'apprentissage, doit donc avoir lieu en France. L'annonce d'un New Deal for Europe de François Hollande et Angela Merkel va dans le bon sens mais on peut regretter le manque de franche coopération entre les deux voisins. Le ministère fédéral de l'Éducation et de la Recherche allemand, très tourné vers l'international, travaille pourtant étroitement avec plusieurs gouvernements européens (Italie, Pologne, Espagne…) afin de les conseiller dans leurs réformes. En date, le dernier accord bilatéral entre l'Espagne et l'Allemagne où cette dernière s'est engagée à accueillir et former 5.000 jeunes espagnols par an.

A voir également :

Autres sources :

[1] À noter qu'un programme de mobilité européen dans le cadre de la formation professionnelle existe déjà : Le Programme Leonardo accorde des bourses pour les étudiants ou les professionnels souhaitant se former dans un pays membre de l'Union. Le Programme subventionne également le développement et les transferts d'innovations et les mises en partenariat entre les entreprises européennes. De 2007 à 2011, le Programme a financé près de 375.000 séjours de formation. Voir rapport de la Commission européenne

[2] Adopté à la baisse par les Chefs d'États en février, le budget pluriannuel a été rejeté par le Parlement européen en mars. Réclamant une augmentation des moyens, le Parlement a bloqué la reprise des négociations jusqu'à mi mai où les ministres des Finances de l'Union ont approuvé l'augmentation de 7,5 milliards d'euros des dépenses budgétaires 2013 pour solder les impayés 2012. La Présidence irlandaise espère conclure les négociations et confirmer le nouveau budget européen courant juin.

[3] Le gouvernement de Westminster et son Parlement, dans le respect du principe de dévolution à l'égard de l'Écosse (déjà fortement autonome), de l'Irlande du Nord et du Pays de Galles, n'appliquent les dernières réformes éducatives qu'en Angleterre. Les gouvernements locaux et leurs départements chargés de l'Éducation gèrent l'avancée et l'orientation des nouvelles réformes.

[4] Lessixth-form colleges sont comme les établissements publics financés par les autorités locales mais comme les écoles indépendantes, ils restent très autonomes dans leur gestion. Ils entrent dans la grande réforme des financements de l'Éducation qui organise dès la rentrée 2013, un financement par élève et non plus par formation. Voir Free Schools : la libéralisation de l'Éducation ?

[5] Voir The Richard Review of Apprenticeships, Background Evidence 2012.

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