Budget et fiscalité

Jean-Luc Mélenchon, un programme économique de prestidigitateur

23 février 2017 • Bertrand Nouel

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Le programme présidentiel du candidat Jean-Luc Mélenchon a été exposé et discuté lors d’un meeting marathon de plus de cinq heures dimanche dernier. Il faut saluer l’exercice qui apporte un peu de clarté dans ses propositions. En résumé, un plan de relance de près de 300 milliards, dont 100 financés par l’ « emprunt », 100 milliards de prélèvements fiscaux supplémentaires, constitués à peu près à parts égales par la suppression des niches fiscales, la lutte contre l’évasion fiscale et de nouveaux prélèvements (en particulier une augmentation des cotisations chômage et retraite). Parallèlement le smic est augmenté de 15% et le CICE est supprimé.

Ce programme, au vu des simples mesures ci-dessus, est une caricature de ce que peuvent imaginer certains idéologues, radicaux pour la plupart, dans son incapacité à vivre autrement qu’en vase clos, sans se préoccuper du comportement des acteurs économiques dans une économie de marché, au surplus mondialisée. Héritier du jacobinisme révolutionnaire, puis du marxisme dictatorial, ce programme se refuse à considérer les acteurs économiques, et au premier chef les entreprises, comme des partenaires légitimes. Seuls les petits patrons, des petites entreprises, sont pardonnés à leurs yeux. Ce programme ne peut se réaliser que dans un contexte de soviétisation totale de l’économie et de la société, et il serait temps que les Français en prennent conscience.

Nous ne commenterons pas les hypothèses de base du programme Mélenchon, dont la première, qui en sous-tend entièrement l’efficacité, à savoir l’effet multiplicateur présumé des dépenses publiques, selon lequel un euro dépensé créerait au 2 à 3 euros de croissance. Nous n’en avons pas la compétence, et nous nous contenterons de retenir que les économistes du monde entier ne s’accordent absolument pas sur l’existence de cet effet. Les études qui tendraient à le justifier concernent des économies émergentes manquant avant tout d’infrastructures et d’investissements publics, ce qui n’est pas le cas de la France, et on a beau jeu de faire remarquer à l’inverse que si cet effet s’appliquait à la France, qui est quasiment championne du monde des dépenses publiques, son économie caracolerait déjà en tête de toutes celles de la planète…

Nous resterons donc modestement sur des constatations empiriques beaucoup plus basiques, dont la vérité s’est révélée ou se révèle quotidiennement dans notre hexagone sur le sujet des conséquences à la fois internes et dans nos rapports internationaux des mesures économiques prises par le pouvoir.

La première constatation concerne la potion fiscale que le candidat se propose d’administrer à l’économie française : les prélèvements obligatoires augmenteraient ainsi de 45% à 49,2% (on admire la précision !), et dans la foulée les dépenses publiques dépasseraient allègrement les 60% de ce même PIB (en venant de 57%). Ne suffit-il pas de rappeler qu’entre 2012 et 2015 le taux de prélèvements obligatoires est seulement passé de 43,8% à 44,7% du PIB. Malgré cette pression fiscale, nous avons eu – et continuons d’avoir – droit aux protestations les plus véhémentes du candidat Mélenchon, et avec lui de toute une partie de la gauche, quant aux méfaits absolus d’une prétendue « austérité » imposée par l’Europe. Austérité qui n’a jamais existé en France (les salaires n’ont jamais cessé d’augmenter par exemple, pas même dans la fonction publique où l’ancienneté fonctionne toujours) et que, en 2014 (à supposer qu’elle ait tant soit peu existé), le président Hollande s’est empressé de corriger par une baisse de prélèvements fiscaux. Ceci ne gêne aucunement notre candidat lorsqu’il veut imposer une énorme augmentation de 4,2% du PIB des prélèvements obligatoires, comparée à 0,9% sous le quinquennat qui se termine ! Serions-nous toujours dans une démocratie où l’expression « consentement à l’impôt »  conserverait un sens ?

Dans la corbeille fiscale, mais s'agissant de celle des seules entreprises, voici des attentions toutes particulières que ces dernières apprécieront : le candidat Mélenchon promet d’abaisser le taux de chômage aux alentours de 6% en créant près de 3 millions d’emplois, dont 2 dans le secteur marchand (ce qui signifie par parenthèse 1 million dans le secteur public. Diable !). Dans le secteur marchand, il ferait donc mieux, le double, que ce qu’aurait évoqué le Medef avec son célèbre « pin » au moment de l’instauration du CICE et du pacte de compétitivité. Au moins François Hollande avait-il pris les mesures permettant de revenir sur les augmentations fiscales du début du quinquennat. Le retour à un meilleur taux de marge des entreprises et la stabilisation récente du taux de chômage sont de toute évidence à porter dans une certaine mesure au crédit de ce pacte de compétitivité. Mais Jean-Luc Mélenchon n’en a cure : voici qu’il entend financer ses nouvelles dépenses par l’accentuation de la lutte contre la fraude fiscale, par la suppression des niches fiscales et par… celle du CICE ! Mais d’une part Bercy ne juge pas crédible de pouvoir parvenir à des résultats franchement meilleurs que ceux déjà obtenus dans la lutte contre la fraude ; d’autre part le candidat a-t-il pris soin de regarder à quoi correspondent les niches fiscales qu’il veut supprimer, et dont la plus importante concerne les allégements sur les bas salaires, héritiers d’un smic au plus haut et des 35 heures ? Au moment même où le candidat Mélenchon entend augmenter ce smic de 15% ? Et où compte-il augmenter les cotisations chômage et retraites ? On peut encore ajouter la tranche de l’impôt à 100% pour les revenus excédant 20 fois le revenu médian, soit 360.000 euros annuels (déjà jugé inconstitutionnel et de nature à faire fuir tous les investissements étrangers), le retour strict aux 35 heures en supprimant l’annualisation du temps de travail… L’incohérence est la plus totale, l’éléphant ne se contente pas d’entrer dans le magasin de porcelaine de l’emploi, il y casse toute la vaisselle et s’apprête, non seulement à geler tout nouvel emploi, mais à provoquer la faillite des entreprises qui ne pourront pas résister au choc. Remarquons que ce seront les entreprises exportatrices qui paieront les pots cassés, et qu’une fois de plus, comme au début du premier septennat Mitterrand, le surplus de pouvoir d’achat procuré (avant que l’inflation ne vienne l’annuler), ne fera qu’augmenter les importations et déstabiliser encore la balance commerciale.

A vrai dire, on comprend l’exaspération d’un économiste comme Patrick Artus qui, sur le plateau de BFM business, se refusait à perdre du temps à commenter le programme en question, qu’il qualifie de « tonne d’absurdités », en trouvant « scandaleux » et « anti-démocratique » que l’on ose présenter un tel programme. La charité nous fera douter que ce programme ait pu recevoir l’aval de véritables économistes. Tout ceci nous renvoie à la controverse élevée par Pierre Cahuc et André Zylberberg dans leur récent ouvrage sur « le négationnisme économique »[1], traitant de l’existence  d’une véritable science expérimentale dont il est vain de prétendre contester les lois : ainsi, nier l’effet catastrophique sur l’emploi et la compétitivité d’une augmentation du smic français de 15% cependant que l’on supprime les allégements de charges et le CICE, relève de ce négationnisme.

Bien entendu Jean–Luc Mélenchon n’ignore rien de tout cela. Mais il s’en fiche, et continue de cultiver le jardin d’un électorat auquel il cache soigneusement les conséquences de son programme.  Le programme Mélenchon n’est d’ailleurs pas le seul à présenter les mêmes caractéristiques. Marine Le Pen propose aussi de revenir à la retraite à 60 ans avec 40 annuités, sans en proposer un financement. Elle ne développe pas non plus les conséquences qu’une sortie de l’euro aurait sur l’économie française. Le revenu universel de Benoît Hamon suppose lui aussi un bouleversement fiscal et une hausse des dépenses publiques insupportable, même dans ses phases initiales comprenant la hausse du RSA et le revenu universel pour les jeunes de 18-25 ans. Ajoutons, concernant Benoît Hamon, qu’il a obtenu le soutien de l’économiste Thomas Piketty mais que ce dernier a une vision tout à fait différente du revenu universel de celle du candidat, refusant d’envisager la généralisation de cette mesure.

De façon générale, nous touchons ici à la véritable maladie des extrêmes français. Férus d’un dirigisme qui remonte au jacobinisme révolutionnaire, ils ont pour crédo unique l’intervention de l’Etat, seul légitime à agir dans un prétendu intérêt général, par ailleurs non défini, avec la conséquence que les acteurs économiques que cet Etat entend régenter ne sont pas considérés comme des interlocuteurs légitimes. Autrement dit, ils refusent purement et simplement de tenir compte de l’effet que peuvent avoir les mesures qu’ils préconisent sur les acteurs économiques auxquels elles sont destinées, et sur le comportement qu’elles peuvent induire chez ces derniers.

Les gouvernements successifs de Manuel Valls ont tenté de s’éloigner de cette doxa en tenant compte de l’interaction des acteurs économiques – en témoignent le CICE et la loi travail – mais ils se sont vu, tout de suite, accusés de social-démocratie par une frange de frondeurs opposés à l’économie de marché et se sont vite retrouvés paralysés. C’est la leçon du quinquennat qui s’achève.


[1] « Le négationnisme économique », d'André Zylberberg et Pierre Cahuc, aux éditions Flammarion, 2016.

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