Budget et fiscalité

2010 : crise des finances publiques en Europe

Bienvenue dans la bulle des dettes publiques

12 mai 2010 • Agnès Verdier-Molinié

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Les pays occidentaux sont entrés dans une période de risque d'éclatement de la bulle des dettes publiques. Celle-ci était prévisible depuis la crise financière qui a lancé les Etats dans une surenchère de dépenses publiques à crédit.

Le ratio de la dette publique par rapport au PIB a crû dans la zone euro, de 69,4% à la fin de 2008 à 78,7% à la fin de 2009, et dans l'UE27, de 61,6% à 73,6%. Nous avons en France, comme dans la plupart des pays européens, par facilité, laissé filer les déficits dans un tourbillon de dépenses qui se surajoutent dans tous les domaines, qu'elles soient sociales ou publiques.

Au plus haut niveau, des économistes chevronnés ont fait croire à nos dirigeants que notre dette ne comptait pas car nos actifs (le Château de Versailles et le Mont Saint Michel par exemple) n'étaient pas évalués.
Ainsi, Eric Héyer, directeur adjoint du département Analyses et Prévisions de l'OFCE disait-il dans un entretien accordé au Figaro en septembre 2009 sous le titre La France est capable de rembourser ses dettes] : « On parle toujours de la dette brute de la France et jamais des actifs qu'elle possède et qui permettent d'équilibrer la balance : l'Etat possède en effet des actifs financiers, et d'autres actifs, notamment immobiliers, qu'il peut potentiellement céder pour se renflouer, même si ces biens sont peu liquides : il serait en effet difficile de vendre le Louvre ! Ainsi, avant la crise, quand la dette brute atteignait 70%, la dette nette financière (c'est-à-dire la dette brute moins la valeur des actifs financiers détenus, ndlr) ne pesait que 38%. En observant la balance globale, la France dispose même d'un actif supérieur à son passif. »

Nicolas Bouzou semble lui répondre quand il dit dans une étude de la Fondapol intitulée Stratégie pour une réduction de la dette française : « Si l'Etat dispose d'actifs, ils ne sont en réalité pas cessibles. En effet, on voit mal l'Etat, sauf crise soudaine et gravissime, vendre massivement les musées, les bâtiments officiels et les routes, voire ses participations dans EDF, GDF Suez ou Thales. En outre, la valeur de l'actif financier de l'Etat est très volatile. »

En plus de cela, dans le ratio de dette française publié par l'OCDE (voir le graphique ci-dessous) ne figurent pas les engagements de retraite pour les fonctionnaires évalués à plus de 900 milliards d'euros dans le rapport Pébereau consacré en 2005 à la dette de la France.

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Rapport Pébereau

Ainsi, il semblerait qu'en réalité, la dette française soit non pas équivalente, mais bien supérieure aux actifs. C'est ce que les économistes appellent « la dette implicite ». La « méthode Coué » de l'OFCE pour que ceux qui vivent de financements publics puissent continuer sans se poser de questions ni culpabiliser, arrive en bout de course. Il va falloir se réveiller. L'austérité budgétaire ne pourra être évitée. Plutôt que d'austérité, il faudrait parler de bonne gestion. De gestion responsable et de contrôle des dépenses publiques.


Les écailles devraient tomber des yeux. Mais, quand on voit Liêm Hoang Ngoc, économiste de gauche, se réjouir -dans un récent communiqué [1]- de la mise en œuvre de « modes alternatifs de financement des dettes souveraines, qui permettent de soustraire les Etats à la pression des marchés sur lesquels ils se financent » grâce au rachat par la BCE d'une partie de la dette et l'autorisation du financement par l'emprunt de la solidarité européenne, on ne peut que s'en inquiéter. Une mesure en complète contradiction avec les textes européens, et qui revient à ignorer les signaux envoyés par les marchés.

En ce qui concerne la solution, Liêm Hoang Ngoc recommande de poursuivre la fuite en avant : « les institutions européennes et le FMI persévèrent dans l'erreur en exigeant l'application de plans de rigueur drastiques, requis en contrepartie des aides. Alors que la reprise reste fragile, les politiques d'austérité, trompeusement appelées « politiques de sorties », imposées dans tous les pays européens, tueront celle-ci dans l'œuf. »

L'alternative qui est souvent évoquée aujourd'hui entre contrôle de la dépense et augmentation des recettes ne suffit plus. Il faut adopter des règles simples de bonne gestion commune. La Fondation iFRAP se bat depuis sa création pour que nos dépenses publiques soient mieux contrôlées, notamment par le Parlement. Le Parlement a peur aujourd'hui, il n'y a qu'à voir comme il a voté comme un seul homme -droite et gauche confondues- le plan d'aide à la Grèce. Nos élus savent qu'ils ont laissé filer les dépenses de façon irresponsable. Et les responsables des commissions des Finances ne sont pas à la fête.

Nous avons aujourd'hui une occasion unique de repartir du bon pied avec l'adhésion des citoyens. Nous y avons plus qu'intérêt en France car, dans notre fameux amortisseur de crise, nous avons cette dette implicite non prise en compte dans les comparaisons internationales, Cette dette implicite vient des privilèges (emplois à vie, retraites avantageuses…) des uns et des dépenses des autres (dépenses sociales record, milliards de subventions aux associations…).

Plus que la dette apparente, c'est la dette implicite qu'il faut combattre car c'est elle qui risque de nous coûter cher : notre AAA et les finances des ménages avec. Tout cela pour un « édredon » qui pourrait bien, à terme, nous étouffer.

Quelques règles de bonne gestion

Actions à court terme :

- Gel des salaires des fonctionnaires (y compris européens)

- Gel de tous les salaires payés sur fonds publics

- Gel des embauches dans les trois fonctions publiques

- Coupes dans les subventions publiques

Actions à moyen terme :

- Pas plus de 15 % d'emploi public par pays

- Ouverture à la concurrence de l'Assurance maladie obligatoire

- Passage sous statut de droit privé pour tous les emplois publics dans les fonctions non régaliennes de l'Etat

- Réforme des retraites avec un système unique et égal pour tous

- Désengagement de l'Etat des entreprises telles que La Poste, EDF, SNCF, RATP,...

- Instauration d'un maximum de prestations sociales pouvant être perçues par mois et par foyer fiscal

[1] Communiqué consultable en ligne : www.liemhoangngoc.eu/ ?p=831

Commentaires

  • Par Dr J-F HUET • Posté le 14/05/2010 à 12:15 Bonjour,
    Comment prétendre réguler les marchés et lutter contre la spéculation quand on passe son temps à emprunter sur ces marchés comme le fait la France?

    Quels sont les leviers possibles?

    D'autre part il apparaît que les prévisions en matières d'économie soient encore plus difficile qu'en météorologie avec la notion que les observateur des phénomènes agissent sur eux dans une espèce de circularité qui vient encore compliquer les problèmes.

    On finit par se demander si la gestion prudente des comptes publics serait suffisante pour faire face au chaos et à l'empirisme de la science économique La prévention des crises s'apparente à la chasse au mistigri dont personne ne connaît la nature ni celui qui en a hérité

    Dans ce qu'il faut bien nommer "le grand n'importe quoi" les dettes publiques apparaissent baignant dans une soupe de sommes astronomique qui circulent dans une espèce de mouvement brownien échappant à toute analyse crédible.

    On se demande donc enfin si les crises et les désastres sont évitables
    Cordialement
    Dr J-F HUET
  • Par Francis Lefebvre • Posté le 14/05/2010 à 08:20 Bonjour,

    Merci pour votre article.

    Le cas du château de Versailles que vous évoquez ne sera bientôt plus valable. La présence de l'Etat devient toute symbolique. Il a déjà "vendu" son patrimoine car bien incapable de le faire fructifier lui-même.

    Sincères salutations

    Francis Lefebvre

    Le 14 mai 2010
  • Par jacques ernewein • Posté le 13/05/2010 à 19:31 Je pense, moi aussi, que s'il n'est jamais trop tard pour agir, il faut dès maintenant, sans trop de précipitation pour éviter l'affolement des marchés et des citoyens, renoncer à nos politiques publiques généreuses et laxistes. Il est d'ailleurs archifaux de les qualifier de généreuses car l'argent qui est distribué n'appartient pas à la génération des donateurs, mais à leurs enfants ou petits enfants. Tous ceux, de gauche et de droite qui augmentent la dette, savent mais cachent l'iniquité de ces manœuvres pour assouvir leur besoin de paraître et de se faire élire et réélire, plutôt que d'énoncer la vérité qu'ils connaissent.

    Votre plan me paraît intéressant, je pense néanmoins qu'il conviendrait de diminuer sérieusement le nombre d'élus, leurs rémunérations et leurs retraites. Etre élu n'est pas un métier! Ils en ont presque tous un véritable où leur qualité d'élu fait qu'ils gagnent déjà plus que leurs confrères.

    Il faudrait également, en 3 ans supprimer totalement les subventions publiques à toutes les associations, syndicats et organismes faux nez de l'administration et seulement permettre aux français de les subventionner en ayant la possibilité de déduire de leurs impôts 80 ou 90% des sommes allouées. Bien entendu le budget public doit diminuer du montant des subventions.
  • Par Jacques Morisot • Posté le 13/05/2010 à 11:39 Le titre est bien choisi : la bulle des dettes publiques.
    Mais contrairement aux bulles du secteur privées (qui se forment principalement sur l’immobilier mais d’autres, d’autres natures, sont également apparues comme celle d’internet en 2000 par exemple) pour lesquelles la plupart des commentateurs autorisés s’accordent à dire qu’elles finissent par exploser, les dettes publiques, elles, selon ces même analystes ne peuvent subir funeste destin.
    Je passe sur l’argumentaire extravagant qui consiste à offrir le Louvre en guise de collatéral, à vendre nos routes (au kilo ? au mètre ?) à découper les éléments matériels constitutifs de la nation pour la sauver. Nous pourrions aussi nous négocier aux marchés aux esclaves pour payer nos dettes.

    Est-ce ceux là qui ceux qui ont droit d’analyser la situation ? Les docteurs sont-ils des docteurs ? C’est en France qu’on lit les analyses les plus ridicules. Je vous conseille les récents et implacables articles du Wall Street Journal (« The ECB’s dangerous flirtation with debt buying » by Richard Barley). De l’autre côté de l’Atlantique certains se sont déjà fait une raison à propos de l’Euro.
    Ainsi, on se réjouit du plan de sauvetage européen comme on s’est réjoui du TARP américain qui est à l’origine – en partie – du surendettement actuel des états. On porte aux nues un processus qui ne règle pas les problèmes structurels et ensuite, on ignore leurs existences ou plutôt, on se contente de quelques déclarations de bonnes intentions fracassantes émises par quelques huiles pour les considérer, par anticipation, réglés. Ce qui est pire encore.
    Ainsi, la zone euro a décidé de maintenir le pricing des dettes des états inchangés.
    Bien, prenons en note.
    Cela signifie, concrètement, qu’une croissance de 3% au minimum doit être générée dans les prochains mois, chiffre à partir duquel, et non sans mal, les états européens parvenaient parfois à boucler leur budget à l’équilibre alors même que leur endettement d’hier était moindre.

    Ce miracle se produira t-il toutes frontières ouvertes avec le désavantage compétitif qui est le notre face à l’Asie et aux USA alors que la croissance européenne est nulle à ce jour ? Des Sillicon valley devraient-elles éclore en Grèce, au Portugal, en Espagne ou en France, faire de l’ombre à Bengalore et à la Californie, et générer de substantiels profits de telle sorte que nous rétablissions notre situation ?
    Je n’y crois pas. Ce n’est pas réaliste. La règle d’airain est qu’il n’existe aucun raison à ce jour que la valeur des dettes publiques ne soit pas réajustée.
    A cette heure, contentons-nous de la froide observation des faits. La Grèce vient de commencer à ponctionner la réserve de cash de 60 milliards disponibles à hauteur de 5 milliards hier et probablement 20 milliards dans les jours qui viennent, une peccadille, et de reverser cet argent à ses créanciers et de payer les factures urgentes.
    Ainsi ce processus sera répétitif et le dispositif enclenché obligera les états, solidaires désormais, de porter le fardeau de la dette des états faillis hypothéquant leurs propres chances de rétablir la situation.
    Avec une zone Euro sans croissance et toute frontière ouverte sans possibilité d’avantage compétitif majeur, il me semble illusoire, en dépit des promesses de rigueur (jamais tenues jusqu’ici), qu’une croissance forte, et obligatoire désormais, naisse et empêche le même problème de se poser de la même manière dans les prochains mois.
    Les dettes seront restructurées de mon point de vue.

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