Agriculture et énergie

Subordonnons la transition énergétique à l'objectif de croissance

20 octobre 2016 • Agnès Verdier-MoliniéPhilippe François

1.jpg

Parmi les pays industrialisés, la France fait partie de ceux qui consomment le moins d'énergie par personne. En ce qui concerne les émissions de CO2, elle est de loin la moins polluante avec des émissions trois fois plus faibles par habitant que les États-Unis ou le Canada, deux fois inférieures à la Russie, et de 20 % à 40 % en dessous de l'Italie, des Pays-Bas, de l'Allemagne, de la Chine et du Royaume-Uni. Malgré ces bons résultats, le gouvernement a tenu à se donner des objectifs spectaculaires et dévastateurs: réduire les émissions de CO2 de 75 % d'ici à 2050, diminuer la consommation d'énergie de moitié dans le même délai, réduire la part du nucléaire d'un tiers en 2025, et porter la part des énergies renouvelables à 32 % d'ici à 2030. C'est une politique de décroissance.

Le bon sens aurait voulu que la France s'engage certes à faire aussi bien que les autres pays avancés, mais pas davantage, et qu'elle modère donc ses objectifs tant que les autres pays industrialisés n'ont pas atteint notre niveau de performance. Les engagements du gouvernement, au contraire, conduisent à des difficultés inextricables. C'est le cas pour les voitures. Réduire la consommation réelle de 5 à 4 litres aux 100 kilomètres est beaucoup plus difficile que de passer de 10 à 9.

L'objectif de réduction d'un tiers de la production d'électricité du parc nucléaire et de fermeture de 25 réacteurs en 2025 sera dévastateur pour le portefeuille des ménages et des entreprises mais aussi pour l'image de l'industrie nucléaire française dont nous essayons d'exporter le savoir-faire. Et demain, dans huit ans, même avec les hypothèses gouvernementales, la consommation n'aura pas sensiblement baissé, et les énergies renouvelables seront incapables de répondre à la demande.

Depuis dix ans, la consommation d'énergie ne baisse pratiquement pas malgré la crise et l'effondrement (moins 20 %!) de notre production industrielle. En 2015, la consommation d'énergie n'a diminué que de 0,1 million de tonnes d'équivalent pétrole sur 149, soit de 0,07 % très loin de l'objectif de 2 %. Rien de surprenant puisque la population française augmente de 0,5 % par an. Les besoins de la population sont considérables.

Les énergies renouvelables, éolien, solaire, biomasse, sont fortement subventionnées soit directement, soit par des obligations d'achat, des tarifs administrés ou des compléments de rémunération. Leur coût brut de production est de 2 à 8 fois supérieur aux tarifs du marché, sans tenir compte des surcoûts liés à leur intermittence et aux adaptations nécessaires du réseau. Le coût de l'éolien terrestre n'a pas baissé depuis treize ans ; celui du photovoltaïque le plus performant en France est encore 2,5 fois supérieur au coût standard. Des charges qui ne peuvent que handicaper notre économie en détruisant plus de vrais emplois qu'ils ne créent d'emplois subventionnés. La charge de ces nouvelles énergies renouvelables pour les consommateurs sera de 10 milliards d'euros en 2017 (via les taxes payées par les Français), alors qu'elles ne représentent que 6 % de l'électricité consommée. Et elle augmentera très rapidement si leur déploiement se poursuit.

Les surcoûts engendrés par la transition énergétique telle que ce gouvernement l'a imaginée, normatifs et fiscaux, seraient de 70 milliards d'euros en 2030 dont environ 25 milliards d'impôts (principalement TICPE et CSPE). Pour les consommateurs, le choix est entre l'énergie fossile importée à des prix faibles mais que nous ne maîtrisons pas, l'énergie renouvelable très coûteuse (éoliennes terrestres et cellules photovoltaïques importées à 90 % de l'étranger) et l'énergie nucléaire produite en France avec des technologies nationales. Malgré ses inconvénients (sécurité et déchets), la France ne peut pas se priver du nucléaire et de l'évaluation des ressources potentielles en gaz de schiste.

Si nous voulons une croissance à 2 %, même les progrès techniques (isolation) et les évolutions sociétales (covoiturage) peuvent au mieux conduire à une stabilisation de la consommation d'énergie dans les secteurs du logement et des transports. Mais le redémarrage de l'économie productive, l'indispensable ré-industrialisation, le développement des services et le retour à l'emploi à plein temps de 3 millions de personnes que nous souhaitons tous conduiront à une augmentation de la consommation d'énergie. Tous secteurs confondus, elle peut être estimée à 0,45 % par an.

La Fondation propose donc de revoir nos objectifs à la baisse pour les rendre réalistes et compatibles avec l'impératif de la croissance. Commençons par réduire les émissions de CO2 de 30 % seulement d'ici à 2050. C'est déjà assez ambitieux.

Cette tribune a été publiée dans les pages Opinion du Figaro, le 19 octobre 2016.

 

Commentaires

  • Par Thierry dudit • Posté le 23/10/2016 à 14:56 La transition énergétique est incontournable pour au moins 4 raisons que les analyses économiques traditionnelles ne peuvent percevoir pour cause d'enfermement dans un cadre d'analyse trop restreint. Il est temps de faire un grand angle au lieu de zoomer:

    Premièrement,la croissance repose sur l'energie, c'est même le premier facteur de production avant le capital.notre première source c'est le pétrole et il a atteint son pic de prod.meme si les effets sont provisoirement masqué par la modulation de la production pratiquée par l'arabie saoudite pour manipuler les prix.déjà 15 pays sont en déplétion.la techno ne nous sauvera pas car les gisements découverts ne sont pas rentables.bp a abandonné les recherches en artique pour cette raison. La depletion generalisee interviendra avant 10 ans. Deuxièmement, la nécessité de lutter contre les gaz a effets de serre.je renvoie ceux qui doutent de l'urgence vers toutes les études scientifiques qui montrent les effets désastreux du réchauffement notamment sur la croissance elle même.

    Troisièment. Les ENR permettent d'atteindre une réelle independance source de resilience economique.on ne doit pas perdre de vue que l'europe est pauvre en énergie ce qui est son talon d'achille.

    Quatriement, l'efficacité énergétique est un secteur porteur de croissance voir un relais de croissance.il ne nécessite pas tjs des techno.très sophistiqué (isolation thermique par exemple).

    On ne construira pas le 21eme siècle avec les idées du 20eme. Il faut changer de paradigme et de toute façon les contraintes physiques et thermodynamiques nous y obligeront!
  • Par Thierry dudit • Posté le 23/10/2016 à 14:26 La religion de la croissance,tout comme la croissance verte est une impasse.tout cela butera plus rapidement qu'on ne croit sur des contraintes physiques et thermodynamiques. La première étape sera le peak petrolier qui a déjà commencé mais dont les effets sont masqués par la volonté de l'arabie saoudite de moduler la production pour manipuler les prix.pour autant 15 pays sont en déplétion et la déplétion généralisée interviendra avant 10 ans.il est temps de sortir des vieilles idées du 20 siècle et d'avancer vers la transition énergétique! Voici une lecture salutaire :

    https://twitter.com/JMJancovici/status/790126565346598913
  • Par Gépé • Posté le 22/10/2016 à 18:07 Si on raisonne en valeur absolue, 1kWh de travail humain (une journée de travail) revient à 150€; 1kWh d'énergie revient à 0,15€. Il y a encore de la marge pour qu'il y ait équivalence. Il faut considérer le montant des charges et répartir ce montant sur le travail (la production) et sur la consommation d'énergie. Il faut atteindre progressivement un point d'équilibre. En fait, cela devrait correspondre au doublement du prix de l'énergie hors taxe, soit une augmentation de l'ordre de 0,5€ par litre d'essence et 0,05€ par kWh. Tout le monde s'imagine que l'énergie est chère, alors que son prix est très faible si on le compare avec le cout du travail. Ce qui compte, c'est le montant des charges. De plus, ma proposition correspond à imputer les charges sur la consommation pour réduire le prélèvement sur la production. C'est l'objet de la note de Coe-Rexecode sur la réforme de la fiscalité. Il y a encore beaucoup à faire pour admettre de basculer la fiscalité du travail sur la fiscalité énergétique, autrement dit, réduire le cout du travail en augmentant le prix de l'énergie, comme E. Macron semble le proposer.
  • Par Serge INBONA • Posté le 22/10/2016 à 12:26 Bravo pour cet article. Je partage totalement ce point de vue.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.