Agriculture et énergie

Réduction du nucléaire : combien ça coûte ?

19 juin 2014 • Agnès Verdier-Molinié

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Mercredi 18 juin, Agnès Verdier-Molinié, directeur de la Fondation iFRAP, et Philippe François, spécialiste des questions énergétiques à la Fondation et auteur de l'étude La France face aux choix énergétiques signent une tribune sur le coût de la réduction du nucléaire dans les pages Champs Libres du Figaro, à retrouver ici

Le double objectif du gouvernement qui vise, dans le cadre de la transition énergétique, à ramener la part du nucléaire dans la production d'électricité de 75 % à 50 % tout en réduisant la consommation d'électricité de 25 % à l'horizon 2025 peut-il être tenu et surtout à quel prix ?

Cette date de 2025 est très proche et, pour atteindre l'objectif de réduction de la part du nucléaire, il n'existe que trois méthodes. La première consisterait à réduire d'un quart la consommation d'électricité, à arrêter la moitié des réacteurs nucléaires et à accroître de moitié la production des autres sources d'électricité. La deuxième, pour maintenir le niveau de consommation actuel, entraînerait l'arrêt du tiers des réacteurs et obligerait à doubler la production des autres sources d'électricité. La troisième, enfin, ferait augmenter de moitié la consommation d'électricité, maintiendrait en activité les réacteurs existants et ferait tripler la production des autres sources d'électricité.

Réduire de 25 % en onze ans la consommation d'électricité alors que la population aspire légitimement au plein emploi, à la résolution de la crise du logement et à l'augmentation de son niveau de vie, est non seulement irréaliste mais choquant. La France n'a ni le temps ni les moyens financiers de réduire sa consommation d'énergie en rénovant de fond en comble un million de bâtiments publics et privés par an et en remplaçant sa flotte de véhicules par des modèles très performants qui n'existent pas encore. Un rationnement autoritaire (coupures, tickets) serait la seule méthode permettant d'atteindre ce niveau de réduction en 2025. Il tente certains responsables mais serait, à juste titre, violemment rejeté par les Français.

Comme le gouvernement est hostile à l'augmentation de la consommation d'électricité, la seule solution acceptable pour lui consisterait donc à remplacer la production d'une vingtaine de réacteurs nucléaires par des productions alternatives. À l'horizon 2025, seules les centrales à gaz et au charbon ou les centrales éoliennes et solaires seraient à même de produire l'électricité en quantité nécessaire. Il serait étrange de remplacer, comme en Allemagne, le nucléaire par des centrales utilisant de l'énergie fossile et produisant du CO2. Ne restent donc que les énergies renouvelables (EnR), pour lesquelles se posent deux questions : quel délai, sachant que le temps de mise en place de ces infrastructures se chiffre en décennies ? et surtout quel coût ?

En 2012, le surcoût dû aux diverses nouvelles énergies renouvelables est évalué par la Cour des comptes à 2 milliards d'euros par an, pour une production représentant 3,4 % de la production d'électricité. Les prix d'achat par EDF étant garantis pour des périodes de quinze à vingt ans, ces charges se perpétueront au-delà de 2025. Progressivement, le principal contributeur aux surcoûts, le solaire, de cinq à dix fois plus coûteux que le nucléaire, sera remplacé par l'éolien. Par l'éolien marin notamment, dont les coûts sont cinq fois supérieurs à ceux du nucléaire. En 2025, remplacer 25 % de la production nucléaire par autant d'EnR conduirait à un surcoût d'environ 18 milliards d'euros par an.

À ce coût brut, il faut ajouter ceux liés à l'intermittence : adaptation du réseau, construction et maintien de centrales à gaz de secours, production d'électricité inutile faute de technique performante de stockage. Ces coûts augmentent très rapidement avec la proportion d'EnR aléatoires injectées dans le réseau. À 40 %, on estime que l'utilité de la production de ces énergies aléatoires est deux fois moindre que celle des énergies planifiables. Par exemple, un Mwh éolien terrestre dont le prix d'achat par EDF est de 89 euros, coûte en fait le double au consommateur, soit quatre fois plus que les 45 euros du Mwh nucléaire. Dans le contexte envisagé pour la France en 2025, cette surcharge serait de 9 milliards d'euros par an. Soit un surcoût total de 27 milliards d'euros par an à la charge des consommateurs ou des contribuables. Un montant approximatif mais crédibilisé par le coût actuel des EnR en Allemagne (24 milliards d'euros par an), pays qui se trouve actuellement dans une situation proche de celle d'une France en 2025 qui aurait fermé le tiers de ses centrales nucléaires.

Réduire notre dépendance envers des pays (parfois instables) producteurs d'hydrocarbure, diminuer le déficit de notre commerce extérieur, contribuer à la baisse de production des gaz à effet de serre et se passer du nucléaire sont des perspectives séduisantes. Mais à condition de le réaliser de façon très progressive et raisonnée. Pas en pénalisant notre compétitivité, en aggravant le chômage et en réduisant notre niveau de vie. Notre pays est déjà un des pays développés qui consomme le moins d'énergie par personne, et celui qui produit le moins de gaz à effet de serre par personne. Passer de 75 % à 50 % la part du nucléaire dans la production d'électricité coûtera de l'ordre de 27 milliards d'euros par an aux Français, qu'on utilise la poche du contribuable ou celle du consommateur…

Commentaires

  • Par RC • Posté le 06/07/2014 à 17:29 Estimation (ordre de grandeur) du coût du passage de 75 à 50% d'électricité nucléaire en 2025.
    Production actuelle d'énergie électrique (chiffre officiel 2013) : 550 Twh
    On suppose que grâce aux économies d'énergie (isolation des bâtiments, rendement amélioré des divers appareillages électriques etc.) on pourra, en dix ans, diminuer la consommation électrique de 5%, soit de 28 Twh (reste à produire 522 Twh).
    La production d'électricité nucléaire (réduite à 50 %) sera donc de 261 Twh.
    La production existante hors nucléaire - thermique (45 Twh), hydraulique (75 Twh), éolien existant (16 Twh), photovoltaïque (5 Twh), divers renoucelables (6 Twh) - est de 147 Twh. Il teste donc à poduire 114 Twh.
    Seul l'éolien offshore est envisageable (avec une productivité technique de 0,45) car c'est le seul des renouvelables assez puissant.

    Il fauda donc construire 114 Twh / 8760h/anx0,45 = 28.920 Mw d'offshore éolien, soit 2900 Mw par an pendant dix ans. Avec des éoliennes de 5 Mw unitaires, cela repésente 580 éolienns par an.
    Le coût de l"éolien offshore est d'environ 3,5 millions d'euros par Mw, ce qui conduit à un investissement annuel de 10,15 milliards d'euros et 102 milliiards étalés sur dix ans.
    Noter que la production annuelle du parc nucléaire d'environ 400 Twh devra être réduite à 261 Twh soit de 139 Twh, ce qui correspond à l'arrêt de 25 réacteurs de 900 Mw.

    1 Térawatt-heure (Twh) = 1 million de Mwh
  • Par GA • Posté le 02/07/2014 à 22:19 Cette excellente tribune présente avec beaucoup de clarté les enjeux économiques de la transitions énergétique. Réduire de 25% la part relative du nucléaire tout en réduisant de 25% la consommation totale est un objectif ambitieux (trop?).
    Au delà des aspects économiques, il me semble impératif de rappeler quelques notions d'ingénierie utiles dans ces sujets.
    Tout d'abord, sur la réduction de 25% de la consommation: de quelle consommation s'agit-il? De la base ou des pointes? Dans un monde de réseaux connectés, régis par un marché du kW au prix fluctuant au cours de la journée, la consommation nationale n'est pas égale exactement à la production nationale. Faire correspondre une baisse de consommation nationale avec une adaptation des moyens de production n'a de sens sans la volonté d'une juste suffisance nationale.

    Considérons cette hypothèse dans l'examen de nos moyens de production. On ne va pas abandonner nos barrages ni nos centrales thermiques indispensables compléments des énergies "vertes". Donc ces -25% de consommation, s'ils sont répercutés sur les moyens de production, correspondront à l'arrêt d'une dizaine/douzaine de tranches réacteurs (toutes n'ont pas la même puissance). Et effectivement, pour atteindre le seuil symbolique de 50% de nucléaire, c'est une vingtaine de tranche qu'il faudra stopper.
    Est-ce réaliste en volume?

    Les appareils en veille (inutiles) consomment la production de 2 tranches de 900MW (les plus anciennes). (les guirlandes de Noël celle d'une troisième pendant les fêtes).

    Les éclairages publics et privés connaissent une révolution par la LED et l'arrêt de la politique du "tout éclairé" pour un gain prévu d'une tranche.

    Sur 10 ans, la rénovation thermique des bâtiments produira le gain d'une/deux tranches.

    A niveau d'équipement constant des ménages, le durcissement des normes, forçant l'innovation technologique, pourrait rapporter l'économie de 2 tranches.

    Ainsi le "gisement" raisonnablement atteignable d'économies est de moitié inférieur à l'objectif visé, alors que font d'objet de publicité massive:

    _les véhicules électriques (je ne vois pas bien pourquoi vous évoquez dans votre tribune les véhicules thermiques...);

    _la climatisation des logements (besoin qui apparaît l'été quand le rendement des centrales diminue, la température des fleuves augmentant);

    _les services dématérialisés (objets connectés, cloud, etc...).

    Au bilan, sur les 10 années à venir, on pourrait raisonnablement stabiliser/diminuer légèrement en volume la production nucléaire, au prix de décisions politiques engagées.

    Est-ce réaliste techniquement ?

    Non. Pas avec le réseau actuel.

    1.Le réseau EDF ne "s'écroule" pas parce que sa fréquence (50Hz) est garantie par l'inertie des turbines des centrales et des barrages (une turbine de plusieurs dizaines de tonnes lancée à 1000 tr/min est peu sensibles aux perturbations). +/- 1Hz de perturbation et tout passe dans le noir. En multipliant les petites unités de production directement reliées au réseau, on le rend vulnérable. Avec l'interconnexion européenne, c'est très risqué. Ce sont les lois de la physique. Les smart grids d'y peuvent rien. La seule solution est donc de créer des réseaux locaux autonomes ne restituant pas de puissance à EDF: Une rupture complète de modèle par rapport à la production centralisée; inchiffrable.

    2.La plus grosse éolienne actuelle fait 8MW en puissance de pointe. Avec un rendement moyen offshore de 50%, il en faudra 400 pour produire autant qu'un EPR. Où les installera-t-on? Un réacteur est exoénergétique sur toute sa durée de vie. Pas une éolienne si on considère l'énergie qu'il faudra utiliser pour retirer du sol son socle en béton (à moins de "l'offrir" aux générations futures??)

    3.Une centrale nucléaire possède une inertie propre qui l'empêche de s'adapter aux consommations "de crête". Toute politique de réduction de consommation doit être suffisamment efficace pour avoir un effet sur la consommation de base et ne pas amplifier l'écart entre la base et la crête. Soit un effet à court terme de 900MW minimal. Il faut donc une politique particulièrement volontariste.

    4.L'électricité voyage mal. Très mal. U=RI. L'effet Joule. Remonter la tension du courant éolien pour le transporter puis la rabaisser est ruineux.
    Faut-il pour autant se décourager? Certainement pas.

    Tout reste à inventer, les pistes sont nombreuses:

    _traquer les gaspillages

    _durcir les normes

    _EDUQUER

    Le potentiel d'innovation latent est sans limite, à portée de main: on parle de coupler automatiquement le démarrage d'une rame de métro avec la décélération d'une autre pour limiter les pertes.
    Pour conclure, rêvons d'une France sans nucléaire. C'est pourtant ce que vivent les ultra-marins, qui doivent d'affranchir du tout pétrole...autre défi. Mais quels laboratoires de l'autonomie énergétique!!
  • Par Philippe François • Posté le 23/06/2014 à 11:59 L'iFRAP a régulièrement réclamé une véritable ouverture à la concurrence et signalé que l'absence de concurrence dans le domaine de l'électricité était une cause d'opacité sur les véritables coûts de production, de démantèlement et de traitement des déchets nucléaires. Nous avons aussi consacré de nombreuses notes aux avantages dont bénéficient les salariés de cette entreptoise (électricité quasi gratuite, retraites...).

    Je suis donc d'accord avec vous sur de nombreux points, mais ce texte se concentrait sur le coût par an pour les particuliers et les entreprises du remplacement en 2025 de 25% d'énergie nucléaire par 25% de renouvelables solaire et éolien.Le dossier de février mentionnait aussi que le coût des importations de gaz, charbon et pétrole est à peu près équivalent à celui de notre déficit. Cela ne justifie pas une vie en autarcie avec une électricité beaucoup plus coûteuse qui handicaperait notre industrie.
    Les prix de l'électricité en Allemagne sont deux fois plus élevés qu'en France pour les particuliers, et 50% plus cher pour les industries. (voir notre dossier de février 2014 sur notre site www.ifrap.org). La France n'a pas besoin d'un handicap supplémentaire.

    Notre position est qu'il faut donner au Français un véritable choix en leur posant la question complète : "êtes vous d'accord pour cette réduction du parc nucléaire ET pour une nouvelle taxe de 27 milliards d'euros par an ?" Poser seulement le début de la question comme il est souvent fait, est malhonnête.

    L'iFRAP estime que cette taxe réduirait le pouvoir d'achat et augmenterait le chômage. Ce n'est donc pas notre choix.
  • Par coucou • Posté le 23/06/2014 à 11:59 L'IFRAP m'avait habitué à des commentaires plus approfondis. Outre la mainmise d'EDF sur la politique énergétique francaise, qui interdit tout raisonnement valable, il manque dans cet article au moins 2 données essentielles:

    1. Quid des économies faites sur les approvisionnements? Charbon et uranium nous coûte 70 milliards par an. Augmenter la part des renouvelables, c'est diminuer cette facture (en augmentant notre indépendance énergétique). J'aurais aimé qu'on nous dise de combien.

    2. En plus de son manque de transparence sur ses coûts, EDF est une machine à fabriquer des privilèges (contrats de 32h payés 35h, coût des retraites du service public, et j'en passe). Combien gagnerons nous en ouvrant enfin ce monde à la concurrence?

    Je conclue en disant mon exaspération de voir toujours en France la politique énergétique de l'Allemagne vilipendée (les méchants qui réouvrent leurs centrales à charbon et émettent du CO2). J'habite en Allemagne, et on ne peut qu'être admiratif devant leur gestion de la transition énergétique, que Fukushima n'a fait que précipiter (d'où la réouverture temporaire des centrales à charbon). Munich est la 1ère ville de plus d'un million d'habitants à être fournie à 100% en énergie renouvelable, et chaque année je recois une lettre du fournisseur d'énergie pour me rembourser une partie de ma facture et m'annoncer une nouvelle BAISSE de tarif. Travaillons pour atteindre leur degré d'efficacité, et on en reparlera.

    Je note d'ailleurs qu'on leur reproche haut et fort leur émission de CO2, mais qu'on passe soigneusement sous silence notre propre émission de déchets nucléaires hautement radioactifs. La mainmise d'EDF sur la pensée francaise est décidément profondément ancrée.

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