Agriculture et énergie

Marché de l’électricité : double alarme sur les prix

10 décembre 2018 • Philippe François

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Contrairement aux prix du gaz et du pétrole multipliés et divisés plusieurs fois par 4 depuis 40 ans, ceux de l’électricité française n’ont évolué que lentement. Ce calme est terminé. Il y a deux ans, le prix de l’électricité sur le marché de gros était inférieur au coût moyen de production en France. En 2018, il est supérieur et cela va empirer. Une catastrophe pour les consommateurs, après celle des carburants. Mais si le prix des carburants augmente à cause des taxes, et surtout du coût du pétrole hors de notre contrôle, celui de l‘électricité augmente à cause des taxes et du coût de notre politique énergétique entièrement sous notre contrôle.

En Europe, la fermeture précipitée de centrales thermiques classiques et nucléaires, et la mise en production accélérée de centrales éoliennes et solaires non compétitives, ont mis le désordre sur le marché de l’électricité. L’économie et la société françaises sont trop fragiles pour encaisser un nouveau choc inutile.    

Alarmes

Tant que le prix de l’électricité sur le marché européen était bas, les concurrents d’EDF ne demandaient pas à utiliser tout le quota d’électricité qui leur était réservé à 42 euros par Mwh. Décidé en 2011 pour favoriser l’entrée de nouveaux acteurs sur le marché (tarif dit ARENH, Accès régulé à l'énergie nucléaire historique), ce quota représente le quart de la production nucléaire d’EDF. À ce prix, l’électricité « nucléaire » était pourtant plus avantageuse que toute autre produite en France, qu’il s’agisse des moyens les plus performants éoliens (85 euros) et solaires (104 euros à Cestas), du thermique (60 euros) ou de l’hydraulique (60 euros). Mais on pouvait souvent trouver sur le marché européen des Mwh soldés à moins de 42 euros le Mwh, parfois même à des prix négatifs.

En 2016, les prix en Europe étaient tellement bas que les concurrents d’EDF n’avaient réservé aucun Mwh pour l’année. Mais en 2017, c’est 80% du quota qui avait été demandé. Et aux récentes enchères pour fourniture en 2019, les demandes ont dépassé d’un tiers le plafond fixé par le gouvernement (133 contre 100 Twh). Une alerte claire des tensions qui existent dans toute l’Europe sur le marché de l’électricité. Et qui confirme l’avertissement de la Commission française de régulation de l’énergie en octobre 2018 : "Je ne vois pas comment on peut faire des offres autour de -20% des prix réglementés et avoir des marges. Cela conduit certains à vendre à perte". Une inquiétude partagée par la Commission européenne face à l’absence de coordination des politiques électriques entre les différents pays.  

Après le signal d’alerte économique sur les prix, les manifestations des gilets jaunes constituent le signal d’alarme social confirmant que l’augmentation du coût de l’énergie est insupportable pour un grand nombre de particuliers et d’entreprises. Une situation aggravée en France par le niveau record des autres prélèvements obligatoires.

Causes

Que ce soit pour le pétrole, le blé ou les logements, les prix montent s’il y a pénurie causée, soit par l’augmentation de la consommation, soit par la baisse de la production. C’est encore plus vrai pour l‘électricité qui se stocke peu.

  • Consommation

Le niveau de consommation d’électricité est le facteur essentiel, celui auquel les producteurs et les réseaux distributeurs doivent s’adapter. Une pénurie serait cataclysmique dans notre société. Les pouvoirs publics ont prévu une réduction de moitié de la consommation globale d’énergie d’ici 2050, soit une baisse au rythme de 2% par an, avec 0,4% par an pour  l’électricité. Et les cinq scénarios de RTE utilisés pour la construction de la Programmation pluriannuelle de l’énergie de 2018 « aboutissent tous à une évolution électrique stable ou en baisse dans toutes les simulations ». Un parti pris systématique étonnant pour des prévisions à long terme où il existe de nombreuses inconnues.   

L’hypothèse gouvernementale de baisse de la consommation d’électricité repose sur l’efficacité attendue des investissements (éclairage, isolation, progrès technique) et sur les économies liées aux comportements personnels. Des voies souhaitables mais à rendement doublement décroissant :  les améliorations les plus performantes sont mises en place les premières, et sur les cibles les plus favorables. À ces baisses s’opposent l’élévation nécessaire du niveau de vie, l’accroissement de la population et l’électrification générale de la société dans les transports (véhicules électriques) et le bâtiment (chauffage, climatisation). 

Depuis 2001, la consommation finale d’électricité française, corrigée des variations climatiques, a augmenté de 11,7%. Depuis 2010 elle est stable à 474 Twh, mais sur ces 8 dernières années, la croissance moyenne de l’économie française n’a été que de 1,1% par an. Un niveau faible qui ne correspond pas aux 2% de croissance du produit intérieur brut dont la France a besoin et qui sont atteignables. L’iFRAP estime que ce niveau de croissance conduira à une augmentation de la consommation d’électricité d’au moins 1% par an. A titre d’exemple, en Allemagne, en 2017, la consommation d’énergie a augmenté de 0,8% pour une croissance du PIB de 2,2% et malgré une tendance à la baisse de la population.

  • Production

Le développement des énergies renouvelables intermittentes et la priorité qui leur a été donnée sur les réseaux, ont réduit les temps d’utilisation des centrales pilotables à gaz, fioul et charbon. Nombre d’entre elles, devenues non rentables en plus d’être polluantes, ont été fermées. En Allemagne, 7 réacteurs nucléaires ont été définitivement arrêtés, et en Belgique, 4 sont temporairement arrêtés. Au total, de sévères baisses de la capacité de production pilotable en fonction de la demande apparaissent en Europe qui s’achemine vers un sous-équipement face aux demandes de pointe.

Coûts

En 2018, comme le montre le tableau de l’ADEME, aucun mode de production renouvelable ne peut concurrencer le nucléaire historique pilotable et vendu 42 euros par Mwh aux concurrents d’EDF.

En dépit de cela, les investissements de production d’électricité retenus dans la Programmation pluriannuelle de l’énergie s’orientent vers ces filières renouvelables non compétitives (éolien, solaire, biomasse) qui vont donc exiger des subventions ou des augmentations de prix pour les consommateurs pendant les 20 prochaines années. Ces productions intermittentes entrainent de plus des surcoûts pour l’entretien de capacités de back-up et pour la restructuration des réseaux de transport et de distribution de l’électricité.

Par ailleurs, pour dédommager les actionnaires de la fermeture prématurée de chaque centrale nucléaire, l’État devra verser des dédommagements aux actionnaires d’EDF. Pour la centrale de Fessenheim, c’est 446 millions d’euros qui sont actés, plus un complément en fonction du prix de l’électricité jusqu’en 2041. Et 200 millions d’euros sont prévus pour tenter de revitaliser le secteur Fessenheim. Total, 646 millions de taxes supplémentaires pour les Français.

Les coûts de production des centrales existantes, prolongées à 50 puis 60 ans, semblent assez bien maîtrisés et se situer à un niveau encore compétitif pour de la production pilotable pendant les 25 prochaines années. Le cas des nouveaux EPR étant plus complexe, repousser les décisions une fois les réacteurs de Taishan (Chine), Flamanville et Olkiluoto (Finlande) opérationnels, est logique.       

Conclusion

La perspective d’une augmentation de 8% des prix de l’électricité au 1er janvier 2019, proposée par la Commission de régulation de l’énergie en  application des lois existantes, a effrayé les responsables politiques[1]. Conséquence logique des décisions qu’ils ont prises, l’alerte sur les prix de l’électricité et l’alarme sociale actuelle, les mettent devant leurs devoirs. Se tromper de combat – contre le nucléaire au lieu de contre le CO₂ – conduirait à un gigantesque gâchis pour notre pays, insupportable pour les Français.

Il faut continuer à travailler pour faire baisser les coûts de production des énergies renouvelables et pour découvrir des solutions économiquement supportables de stockage de l’électricité (hydrogène, batteries ou autres). Mais en attendant, les responsables ont le devoir de ne pas empêcher les fournisseurs français d’utiliser les modes de production les plus performants du point de vue prix, respectant les objectifs de réduction des émissions de CO₂. Ils doivent prévoir de garder jusqu’à 50 ou 60 ans les centrales nucléaires actuelles, une démarche profondément écologique de lutte contre l’obsolescence artificielle des objets existants, et donc les utiliser le plus longtemps possible. Un moyen de minimiser les investissements, de peser à la baisse sur le coût du Kwh et de préserver le pouvoir d’achat des Français.       


[1] La proposition du gouvernement de l’interdire est étrange : Ségolène Royal l’avait fait en 2014. Une décision censurée par le conseil d’État qui avait contraint EDF à récupérer trois ans plus tard les sommes non perçues.   

Commentaires

  • Par reiller • Posté le 15/12/2018 à 09:44 On comprend votre conclusion Mais nous nous sommes dotés d'une ANS indépendante qui veut amener les vieilles installations aux standards EPR; et nous avons mis tout le nucléaire sous secret défense(alors que ces centrales sont américaines et que tout est public là bas!). Faire valoir le point de vue économique est ,dans ces conditions, une gageure démocratique. Ensuite quand tout peut devenir arme de terroriste ,il devient difficile de construire toute installation classée un peu grosse. c'est comme cela que j'explique l'enflure insensée du prix de l'EPR qui n'a rien de bien différent par ailleurs des réacteurs précédents. Mais des décisions d'organisation malheureuses n'ont rien arrangé, et c'est un euphémisme. Nous ne sommes plus capables de construire du nucléaire , c'est fini. Alors oui le prix du Kwh va monter, comme partout en Europe. C'est évidemment dommage pour l'écologie, car comment réduire notre consommation de pétrole qui lui devient de plus en plus rentable pour le consommateur? En le taxant bien sûr! Et l'on mesure l'ineptie de notre appareil d'état, taxer l'électricité c'est pousser au crime écologique.
  • Par JPMa • Posté le 14/12/2018 à 08:57 Baser notre politique énergétique sur un accord EELV/PS de 2012 pour réduire de 50% notre production nucléaire, relève de l'absurdité et de l'incurie. Nous avons un parc nucléaire extraordinaire, des compétences, un projet (GEN4) pour un nucléaire propre avec 3.000 ans de réserve de "carburant " sur notre sol dont le développement pourrait permettre d'incinérer les déchets actuels. 25 Md€ plus quelques 9 autres Md€ de surcoût sur la production ont été consentis pour des éoliennes en mer. Avec le même investissement on pouvait construire 3 EPR qui auraient produits 13 fois plus de kw.h (Base Hinkley point), 3 fois moins chers.
  • Par chris • Posté le 13/12/2018 à 19:16 Bsr, ce sont ces satanées taxes + la tva sur les taxes qui nous coûtent les yeux de la tête!
  • Par Aristide Brillant • Posté le 13/12/2018 à 18:11 La réduction de la production d'électricité d'origine nucléaire de 82.20% à 50% est une folie!Cette décision voulue par nos dirigeants risque de nous mener à une pénurie d'électricité qui risque d'être fatale à l'économie française. Les gens qui se réjouissent de cette mesure sont des gens inconséquents.J'ai l'habitude de dire de puis plusieurs années que si cela se produisait,il serait inutile de voyager en T.G.V. Quelle régression!Je doute de l'efficacité de l'énergie éolienne et des panneaux solaire lorsqu'il de fournir de l'énergie à des mégalopoles.
  • Par lynn • Posté le 13/12/2018 à 17:57 les éoliennes sont un moyen pour les communes et les maires de s'enrichir .... la corruption est totale ...et surtout comment faire pour les démanteler alors que le décret n'est jamais passé !
  • Par JCB • Posté le 13/12/2018 à 17:45 S'il y a un domaine dans lequel une analyse économique logique peut être faite c'est bien celui de la production et de la consommation d'électricité. Cet article est sur ce créneau logique et est tout à fait recevable par un esprit logique. Le problème est que les décisions sont purement politiques et plus particulièrement politiques à court terme : comment gagner les voix de telle ou telle catégorie d'électeurs ? Et tant pis si cela aggrave la situation à terme. C'est désespérant.

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