Agriculture et énergie

Fixer le prix de l'électricité en fonction de son coût

« Les horloges sont faites pour dire l'heure, les tarifs pour dire les coûts »

03 avril 2014 • Philippe François

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En France, pour des consommateurs identiques, le prix de l'électricité est le même toute l'année et sur tout le territoire. Une règle mise en place, non pas en 1945 au moment de la nationalisation, mais progressivement dans les années 1950-1980, sous la pression des élus ruraux inquiets de la concurrence entre territoires. En 2014, cette méthode de fixation des prix est-elle encore acceptable ?

Sur les autres énergies, aucune règle de « tarif unique » ne s'applique. Les prix de l'essence ou du fuel domestique varient du nord au sud de la France, en fonction de nombreux paramètres (proximité des raffineries, coût des stations services, concurrence, volume livré). Celui du gaz est unique pour les particuliers consommant moins de 6.000 kWh/an, mais il existe six zones tarifaires au delà, en fonction de la distance entre la commune et les artères de transport du gaz. Et tous les Français ne sont pas desservis, ce qui constitue une inégalité plus grave que les écarts de prix. Et celui du bois est tout à fait local, les écarts allant de un à dix entre un village boisé et le centre des grands villes.

Dans d'autres secteurs, le « prix unique » a vécu. C'est le cas du prix des billets de chemin de fer SNCF. Le vieux tarif « au kilomètre » a été remplacé par une multitude de tarifs fonctions du coût de revient et du marché. Le prix au kilomètre des billets de TGV varie de 10 centimes pour Paris-Marseille à 15 centimes pour Paris-Lille.

Et le prix d'une ressource vitale, l'eau, n'a jamais été unique et constitue une bonne base de réflexion. Son coût de production varie énormément en fonction de la ressource en eau (quantité, proximité, qualité) et de la clientèle desservie (densité, type de consommateur). Un système de prix unique empêcherait les consommateurs d'adapter leur comportement aux conditions locales : là où l'eau est rare, il est souhaitable que les consommateurs optimisent leur consommation, éventuellement en installant des systèmes d'économie d'eau ou de collecte de l'eau de pluie pour les usages non alimentaires. Des investissements que n'ont aucune raison de faire les habitants des communes où l'eau est abondante et peu chère.

Le marché de l'électricité

Depuis l'ouverture du marché de l'électricité à la concurrence, les clients particuliers peuvent choisir entre les prix réglementés, fixés par l'État, et les prix de marché, fixés par les fournisseurs. Mais même ces prix libres doivent être proposés de façon identique à tous les consommateurs dans toute la France, souvent sans liens avec le lieu et le moment de la consommation.

Pour les entreprises, cette rigidité est apparue trop contraignante, et des dérogations ont été mises en place pour tenter de s'adapter à la complexité de l'économie. De grandes entreprises ont, par exemple, créé une sorte de club (Exeltium) qui a pris une participation dans une centrale nucléaire gérée par EDF pour pouvoir bénéficier d'électricité à des tarifs réduits. Une méthode, parmi d'autres, de contournement de la règle obsolète du tarif unique.

Les prix en fonction des temps

La quantité d'énergie consommée évolue beaucoup suivant les saisons et les heures de la journée. Et la production disponible aussi, surtout avec le développement des énergies intermittentes. Il serait logique et économiquement efficace que les prix des énergies tiennent compte de ces deux variables. En 2014, le « tarif de nuit » de l'électricité est, pour les particuliers, le principal mode d'adaptation de la consommation aux conditions du marché. Inchangé depuis des décennies, identique en été et en hiver, ce tarif, vraiment basique, devrait être considérablement affiné. Le contrat « Évitement Jour de Pointe » d'EDF a été mis en sommeil. En échange d'un tarif réduit tout au long de l'année, le prix de l'électricité y est dix fois plus élevé pendant les dix jours de pointe annuelle. Le contrat Tempo le remplace avec six niveaux de prix suivant les jours et les heures. Il va dans le bon sens mais ne compte que 500.000 abonnés. Divers mécanismes de délestage ou d'effacements contractuels sont aussi mis en place dans certaines régions en cas de situations critiques ; des moyens utiles mais qui ne remplacent pas un signal prix permanent.

Un encouragement à l'irresponsabilité

Au niveau individuel, le prix unique encourage l'irresponsabilité : consommer pendant les pics de consommation d'hiver ne coûte pas plus cher que pendant les journées d'été. Au niveau collectif aussi : le refus de voir construire des centrales à gaz ou nucléaires dans certaines régions pourtant propices à leur installation et en déficit de production, conduit à augmenter le coût total du système. Une attitude qui serait découragée par des prix locaux fonction du coût d'approvisionnement.

Cette attitude est poussée à l'extrême par les collectivités qui veulent assurer 100% de leur approvisionnement d'électricité par des sources d'énergie renouvelable locales. D'une part, ces collectivités n'assurent leur indépendance qu'en moyenne et doivent faire appel à la collectivité nationale quand leurs centrales éoliennes ou photovoltaïques ne produisent pas, soit plus de la moitié du temps. D'autre part, si ces collectivités bénéficient des prix élevés de vente à EDF des énergies qu'elles produisent, elles bénéficient aussi des prix d'achat beaucoup plus faibles pour toute leur consommation propre. La quasi totalité de leur « engagement écologique » est en réalité payée par la collectivité nationale.

Péréquation et solidarité

Rapprocher les prix des coûts n'empêche pas de mettre en place des mécanismes correctifs en faveur des sites très défavorisés (ex. isolés) ou des personnes disposant de faibles ressources comme c'est déjà fait avec les tarifs sociaux de l'énergie.

Conclusion

Pour l'électricité, des tarifs différenciés selon les zones géographiques ont existé depuis les débuts de l'installation des réseaux électriques jusqu'aux années 1970 [1].

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De quand date la péréquation ?

Mais la volonté de réaliser une péréquation complète entre tous les Français n'excluait pas la possibilité de modulation importante en fonction des saisons et des heures.

Le prix unique de l'électricité tout le temps et sur tout le territoire provoque une sous optimisation des ressources et conduit à l'irresponsabilité des consommateurs et des responsables politiques. Il est urgent de moduler les prix de l'électricité en fonction de son coût de production instantané. Même si ce n'est faisable qu'assez grossièrement, tant que les compteurs intelligents Linky ne sont pas installés, il est urgent d'envoyer un signal fort aux Français rétablissant la conscience de ce que coûte vraiment cette énergie selon les lieux et les moments de consommation.

[1] Source : De quand date la péréquation des tarifs domestiques de l'électricité en France ? Retour sur quelques fausses évidences.

Commentaires

  • Par beton45 • Posté le 08/04/2014 à 13:53 voila une analyse qui corespond parfaitement a mes idées: payer ce que l'on doit et ne pas le faire payer par les autres Je suis breton et pourtant je n'approune pas du tout la position des responsables bretons sur la production d'energie electrique en bretagne on veut bien du nucleaire mais chez les autres et surtout ne pas payer son juste prix
  • Par Philippe François • Posté le 04/04/2014 à 19:24 J'ai peut-être été un peu trop prudent (ou pas assez clair), mais je ne voulais pas exclure la modulation des tarifs en fonction de la distance, notamment pour ceux qui refusent l'installation de centrales là où c'est possible et nécessaire.
  • Par reiller • Posté le 04/04/2014 à 19:24 Votre réflexion mérite réflexion, mais pourquoi éliminer le paramètre géographique? Refuser les centrales, et les lignes haute tension, et vouloir bénéficier d'un bon tarif, n'est pas raisonnable, ni efficace économiquement.
  • Par Philippe François • Posté le 04/04/2014 à 12:45 L'attribution des contrats par la puissance publique fait en effet courrir le risque de malversation, mais le pire risque est évidemment d'attribuer le contrat sans appel d'offres à des régies municipales. Une méthode qui empêche d'avoir un idée du meileur coût possible de cette eau.

    La note que vous commentez indique seulement que dans de nombreux endroits en France, économiser l'eau ne se justifie que par des questions économiques individuelles, pas pour économiser l'eau en soi. Comme l'a fait remarquer Jean de Kervasdoué, l'eau utilisée ne disparait pas de la surface du globe, contrairement au pétrole.

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