
« Vous pourrez mettre Chloé (ou Hugo) en 4e B à la rentrée ? » En principe, leurs parents n’ont même pas besoin de faire cette démarche un peu gênante. Soit un habile choix d’options garantit que leur enfant aura les meilleurs enseignants, soit ils savent que le proviseur confie systématiquement les enfants de ses collègues aux meilleurs professeurs, et leur évite surtout les plus mauvais. Difficile de lutter contre ce favoritisme, mais il fait bien la preuve de l’écart qui existe entre les meilleurs et les moins bons enseignants. Puisque ces écarts sont de notoriété publique, pourquoi les enseignants sont-ils tous traités de la même façon ?
De la maternelle au baccalauréat, chaque élève a reçu l’enseignement d’une soixantaine de professeurs. Mais de toutes ces rencontres, à un moment critique de sa vie, l’adulte ne se souvient avec reconnaissance que d’une demi-douzaine d’entre eux. Chez les enseignants comme dans les autres professions, les performances sont très hétérogènes. Et comme eux sont seuls face à leur classe, leurs résultats sont clairement individualisés et identifiables. La question se pose : quels écarts de salaire seraient mérités et souhaitables entre enseignants ? Du simple au double ou au triple ?
« Dans les autres classes, on leur apprenait sans doute beaucoup de choses, mais un peu comme on gave les oies. Dans la classe de Monsieur Bernard, pour la première fois, ils sentaient qu’ils existaient et qu’ils étaient l’objet de la plus haute considération : on les jugeait dignes de découvrir le monde. (...) Monsieur Bernard, son instituteur de la classe de certificat d’études, avait pesé de tout son poids d’homme, à un moment donné, pour modifier le destin de cet enfant dont il avait la charge, et il l’avait modifié. »
L’enfant en question est Albert Camus, orphelin de père et fils d’une femme de ménage illettrée.
En 2010, le cycle de formation des enseignants va être profondément réformé : fermeture des IUFM, allongement de la durée de leurs études et transfert de leur formation à l’Université. Une occasion unique de revoir de fond en comble la gestion des carrières des enseignants.
D’après le ministère de l’Éducation, après 30 ans de carrière le professeur certifié le moins bien payé gagne 2 530 € par mois et le mieux payé 3 011 € [1]. On veut croire que le plus haut salaire est attribué au meilleur professeur et le plus bas au plus mauvais. Même si c’était vrai, un écart de 19 % à 52-55 ans, c’est faible, surtout au moment où les intéressés doivent, en moyenne, atteindre leur compétence maximale, faite d’expérience accumulée et d’enthousiasme préservé.
Vu ces perspectives de carrière, il est logique de la part des enseignants d’organiser leur vie en conséquence. Et donc de s’investir massivement, plutôt que dans leur profession, dans d’autres activités : familiales, de loisirs, culturelles, sportives, syndicales, politiques ou même dans un second métier… C’est d’ailleurs ce que l’on constate dans une proportion anormale pour des professionnels de niveau cadre. Le problème est que, dans l’enseignement comme ailleurs, ce sont les personnes très fortement impliquées dans leur métier, et non les suiveurs, qui font progresser le système.
Pour contrer ces dérives, la société semble compter sur la « vocation » des enseignants qui n’auraient besoin d’encouragements ni financier ni de carrière ni de reconnaissance pour se motiver. Ce n’est pas suffisant. Une proportion non négligeable d’enseignants choisit cette profession par intérêt pour la matière à enseigner plus que pour l’enseignement, et un autre groupe s’y engage simplement faute d’autre débouché. Mais même pour les compétents enthousiastes, en 2010, très peu de « vocations » résistent à des décennies d’absence de gestion des ressources humaines. Le rapport Hardouin [2] de 2003 comme la revue Éducation et Formation de novembre 2008 notent qu’une proportion importante d’enseignants est « désillusionnée » et 4 professeurs du secondaire sur 10 ne recommanderaient pas ce métier. Leur taux d’absentéisme et la fréquence de leurs grèves sont des symptômes typiques de ce syndrome. Dans une large mesure, les syndicats d’enseignants participent à cette fiction d’enseignants tous motivés et tous excellents en défendant les carrières à l’ancienneté.
Dans son rapport d’octobre 2009, le député Dominique Le Méner recommande de prendre en compte les performances des enseignants dans tous les aspects de leur métier : enseignement devant les élèves, résultats obtenus, suivi et conseil aux élèves, participation à la vie de leur établissement (contacts avec l’administration et leurs collègues), relation avec les parents. Les syndicats font semblant de craindre qu’avec cette méthode les enseignants du prestigieux lycée Henri- IV ne soient systématiquement mieux notés que ceux d’un lycée difficile de Marseille-Nord. D’une part, c’est malheureusement déjà le cas et, d’autre part, c’est mépriser les capacités de jugement des personnes qui seraient amenées à les guider et les évaluer : proviseurs, inspecteurs et collègues seniors en compétence, pas nécessairement en âge.
Par manque de courage, certains enseignants et la quasi-totalité de leurs syndicats veulent conserver la méthode actuelle de non-gestion des carrières des professeurs. Leur prétexte est d’éviter l’arbitraire dans l’évaluation de leurs performances. L’arbitraire : un risque qui existe dans toutes les professions et qui peut avoir de multiples causes (désaccord sur la méthode d’enseignement, sexisme, anti-jeune, anti-senior, politique…). Mais les enseignants ont, de ce point de vue, la chance de travailler dans la plus grande organisation de France et donc de pouvoir être évalués tout au long de leur carrière par de multiples personnes – la meilleure façon d’atténuer considérablement ce risque. Pour assurer leur perfectionnement et leur épanouissement personnel tout au long d’une vie professionnelle assez répétitive, et donc pour améliorer leur performance, les enseignants doivent accepter une véritable gestion individualisée de leur carrière.
Au-delà du CAPES, l’agrégation est un concours difficile qui ouvre droit à d’étranges avantages professionnels. Un salaire de débutant supérieur à celui des CAPESiens n’est pas choquant. Un jeune Centralien est mieux payé qu’un ingénieur d’une école moins cotée.
Mais le cocasse, c’est que l’agrégation garantit trois heures de cours en moins, sans aucune contrepartie d’encadrement des jeunes enseignants ou d’élèves en difficulté. L’agrégation assure également un salaire durablement supérieur à celui d’un CAPESien, quelle que soit la performance des intéressés.
Après 30 années d’enseignement, le salaire maximum d’un CAPESien est toujours inférieur au salaire minimum d’un agregé. On peut donc voir des enseignants CAPESiens avec 5 ou 10 ans d’expérience réussir le concours de l’agrégation, rester dans le même poste, mais être déchargés de trois heures de cours à la rentrée suivante. Une forme de reconnaissance et d’utilisation des compétences qui semblerait absurde partout ailleurs, la règle habituelle étant que les plus compétents travaillent plus avec plus de responsabilités.
| Minimum | Maximum | |
|---|---|---|
| Salaire des certifiés | 2 530 | 3 011 |
| Salaire des agrégés | 3 082 | 3 615 |
| Salaires nets après 30 années d’exercice, hors indemnité de résidence, supplément familial, heure supplémentaire et indemnité de professeur principal. Source : ministère de l’Éducation nationale, document général préparatoire au débat national sur l’avenir de l’école. | ||
[1] Le niveau moyen du salaire des enseignants par rapport à celui des salariés du privé constitue un autre sujet d’étude. Le Livre vert sur l’évolution du métier d’enseignant de 2005 fournit des conclusions beaucoup plus nuancées que celles des syndicats.
[2] Document général préparatoire au débat national sur l’avenir de l’école.
L'enquête qui vient d'être réalisée par la société des agrégés confirme malheureusement (...) Lire la suite
Philippe François (iFRAP) - 15/04/10 18:23
Un agrégé, dans les textes, doit travailler au Lycée ou en premier cycle universitaire. On considére qu'il (...) Lire la suite
Romain - 15/04/10 18:23
Vous vous faites bien des illusions sur le salaire au mérite : il sera entre les mains des syndicats qui pourront s'appuyer sur (...) Lire la suite
F - 14/03/10 9:46
Il faut cesser de voter pour des fonctionnaires. Tant qu'ils seront majoritaires à la chambre rien ne pourra changer car ils ont (...) Lire la suite
romero - 11/03/10 11:07
Certes il faut mieux payer les meilleurs. Mais comment apprécier cette notion alors que les syndicats font la loi en matière (...) Lire la suite
beresa89 - 09/03/10 8:40
Comment parler des revenus des enseignants en omettant surtout de préciser qu'ils travaillent à temps TRES partiel (taux (...) Lire la suite
conan - 06/03/10 19:17
Assez d'accord sur l'inefficacité de la baisse générale des effectifs dans les classes. Cette aide à l'enseignement (...) Lire la suite
Philippe François (iFRAP) - 04/03/10 19:24
Soyons simple, écoutons un peu les profs. Et que disent-ils ? Qu'en pouvoir d'achat réel, ils gagnent 20% de moins (...) Lire la suite
P - 04/03/10 19:24
Je suis un Professeur honoraire des Ecoles Polytechniques Fédérales Suisses(beaucoup mieux notées que les françaises (...) Lire la suite
François Pruvot - 04/03/10 17:31
Le ministère ne serait-il pas en train de emer la confusion dans l'esprit des citoyens, avec ces chiffres ... disons ... étranges (...) Lire la suite
P - 04/03/10 13:17
Notre système éducatif, nous le savons est pervers. Jules Ferry l'avait institué afin de donner à tous un savoir. (...) Lire la suite
LIBERTÉ - 04/03/10 11:41
Il faut constater que les syndicats de l'Education nationale combattent beaucoup plus pour la création (ou la non suppression) de (...) Lire la suite
AL - 04/03/10 11:18
Comme tout le monde, j'ai eu de bons professeurs et j'en ai eu aussi de mauvais. Voici une profession unique en son genre, qui permet (...) Lire la suite
JV - 04/03/10 9:50
Gabegie, oui, mais organisée par qui ? Je ne pense pas qu'il existe un parti ou une organisation qui pousse à la désorganisation (...) Lire la suite
Philippe François (iFRAP) - 04/03/10 8:29
La 1ère étape de la privatisation est la gabegie organisée. Les enseignants qu’on a sélectionnés selon (...) Lire la suite
DJ - 04/03/10 8:29
Vous écrivez que la société compte sur la "vocation" des enseignants pour ne pas avoir à se soucier de (...) Lire la suite
Sceptique - 04/03/10 5:46
La situation est décrite avec justesse. Progression à l'ancienneté, écart de salaire entre agrégés (...) Lire la suite
Missan - 03/03/10 23:19


