La SNCF et les bienfaits de la concurrence

16 mai 2012 • Sandrine Gorreri

arton12694.jpg

La SNCF fait face à une série noire de filiales au bord du dépôt de bilan pour avoir trop longtemps tardé à entreprendre les restructurations nécessaires (Seafrance, SNCM, Novatrans). Mais dans le même temps deux annonces ont récemment prouvé que l'entreprise publique pouvait faire le pari de réinventer son offre : le développement de liaisons par autocars avec son projet "Speed" et la manœuvre autour de Keolis pour préparer la concurrence dans les transports régionaux. Deux illustrations des bienfaits de la concurrence.

Mi-avril 2012, la SNCF annonce le lancement d'offres de liaisons par autocars reliant Lille à Paris, Bruxelles ou Amsterdam, le tout opérationnel en juillet prochain. A l'inverse de ce qui existe depuis longtemps à l'étranger, en France, une réglementation archaïque a longtemps voulu imposer à tout prix le train. La SNCF devait ainsi donner son accord à toute liaison par cars susceptible de concurrencer son offre. Autant dire qu'aucune n'avait la moindre chance d'être validée. Seules s'étaient développées des liaisons internationales sous la bannière d'Eurolines (filiale de Véolia) qui s'était taillée la part du lion sur ce transport "low cost".

Mais sous la pression de Bruxelles et des transporteurs, la réglementation avait finalement évolué, tolérant la mise en place de liaisons nationales. Aussitôt, Eurolines s'en est saisi pour proposer des places promotionnelles. Ainsi, on trouve un Paris-Lille pour 17 euros ou un Lyon-Paris pour 19 euros. Et on ne se sera pas étonné de voir que la SNCF propose du coup des billets Prem's qui s'alignent presque avec ces tarifs (ex. Paris-Lille à 19-20 euros). Mais la SNCF ne s'est pas contentée d'aligner ses prix sur ceux d'Eurolines, elle a annoncé la commande de 70 véhicules pour son projet "Speed". Et à ceux qui pensent que la SNCF se tire une balle dans le pied en développant le car, Barbara Dalibard, directrice générale de SNCF Voyages répond que "l'objectif est de prendre des parts de marché à la voiture".

Une défaite pour la SNCF ? Pas tout à fait, celle-ci y voit un moyen de développer son offre sur des liaisons nationales et internationales mais aussi, pourquoi pas, un moyen de remplacer une offre de liaisons inter-régionales qui sont aujourd'hui déficitaires en raison du faible nombre de voyageurs. Ces trains appelés TET pour "trains d'équilibre du territoire" et pour lesquels la SNCF reçoit dans le cadre d'un cahier des charges des indemnités pour assurer ces liaisons, fixées à 210 millions d'euros. Or ces liaisons sont contestées à la SNCF par ses concurrents qui proposent d'assurer ces dessertes à de meilleurs coûts. En ces temps de disette budgétaire, il est à craindre que l'État et les régions ne cèdent à cet argument. D'autant plus que l'argument écologique et de sécurité est aujourd'hui écarté. La SNCF a donc pris les devants pour ne pas se retrouver distancée et enfermée dans des secteurs déficitaires.

Autre illustration de la capacité d'adaptation de la SNCF, l'annonce récente d'une prise de participation majorée au capital de Keolis, cette filiale de transport public urbain de la SNCF, leader sur de nombreux marchés français et étrangers. En remaniant ainsi son capital, la SNCF témoigne de son intérêt pour les transports régionaux appelés à se développer avec l'ouverture programmée à la concurrence, où Keolis dispose d'une solide expérience. Là encore c'est sous la pression européenne et des autres opérateurs de transports régionaux en Europe, publics et privés, lassés de voir la SNCF bloquer le marché français, que se sont mises en place progressivement les conditions d'une ouverture à la concurrence. Même si le chantier achoppe sur la question de l'alignement du statut des cheminots entre SNCF et opérateurs privés pour les TER, il est vraisemblable que les régions françaises pousseront ce dossier pour réaliser des économies et offrir un meilleur service à leurs voyageurs.

Ce que confirme Guillaume Pépy aux Echos : "Avec Keolis, nous prenons de l'avance. Lorsque la SNCF sera mise en concurrence sur les TER et les Intercités en 2015, il nous faudra aller plus loin dans la culture de l'appel d'offres et de la délégation de service public. Cette culture est une force de Keolis".

La SNCF s'est-elle convertie aux bienfaits de la concurrence ? Il semble bien que oui, tant qu'elle ne doit pas affronter la question épineuse du statut des cheminots.