Fonction publique et administration

Suppression du classement de sortie de l'ENA, la fausse piste

17 mai 2011 • Bernard Zimmern

arton12120.jpg

Le Conseil Constitutionnel vient d'annuler la suppression du classement de sortie de l'ENA voulue par le Gouvernement ; cette mesure avait déjà été balayée il y a un peu plus d'un an parce que, opérée par décret, elle ne pouvait s'imposer en face d'une loi qui gouverne l'entrée au Conseil d'État, l'un des corps d'affectation de l'ENA. Cette fois-ci, la disposition a été annulée car mal placée dans un texte législatif fourre-tout et considérée comme un cavalier législatif prohibé par la Constitution. Le Gouvernement finira par arriver à ses fins avec le vote d'une loi spécifique. Mais pour quel résultat ? Pour remplacer par un dispositif peu transparent l'actuel système de l'« amphi-garnison » [1] ?

La véritable réforme que rate le Gouvernement, serait d'empêcher l'ENA d'être une machine à détruire nos élites.

Au premier stade, attirés par les lucioles des « grands corps », un bon millier de jeunes se présentent au concours d'entrée où près de 90% vont échouer et garderont tout au long de leur vie les stigmates de l'échec (heureusement pas Christine Lagarde qui a fait la brillante carrière que l'on sait). Puis, deuxième stade, sur la centaine d'élèves qui seront reçus, à qui l'on apprendra à rédiger un discours pour Premier ministre ou préparer une note de synthèse pour le G20, seuls une quinzaine vont accéder aux grands corps : Conseil d'État, Inspection, Cour des comptes. Les autres sont condamnés à d'obscures tâches dans des locaux souvent encore plus obscurs de la dette publique ou des tribunaux administratifs. Quelques uns, que l'on peut compter sur les doigts des deux mains, parviendront, après des années d'effort, à rattraper leurs camarades des grands corps dont souvent ne les séparaient au classement de sortie que quelques dixièmes de point.

Enfin, dernier stade, la quinzaine d'élus, loin de devenir l'élite dont rêvait le général de Gaulle pour la France, vont se tailler une carrière le plus souvent au service de leurs propres ambitions et non de la nation (il y a heureusement quelques exceptions). Cela est particulièrement remarquable à l'Inspection des finances où moins de 15% de ceux qui sont sortis dans le corps vont y rester. Ils profiteront de leur aura et du réseau d'inspecteurs pour passer de postes publics à des postes privés fort rémunérateurs et retourneront du jour au lendemain dans un cabinet ministériel ou élyséen quand le « devoir » les y appellera.

Et que vaut cette élite ? Une étude récente sur la banque française qui fut et reste encore un fief de l'Inspection générale des finances et emploie plus de 5% de tous les énarques en activité, montre que la banque française a perdu 27% de sa valeur ajoutée de 1990 à 2000, n'a progressé depuis 10 ans qu'avec un taux de croissance moitié de celui de l'ensemble des services français et très inférieur à celui des secteurs bancaires anglais ou américains [2].

La grande cause de ce gâchis est ce qu'on appelle le syndrome de la grosse tête : il suffit de sortir dans ces grands corps pour que tout vous soit possible, tout vous soit ouvert, alors qu'à 25 ou 27 ans, vous n'avez encore donné aucune preuve de vos capacités à affronter les grandes épreuves de la vie, aucune preuve d'être un leader, encore moins d'être créatif, seulement d'avoir été capable, par votre intelligence dialectique ou votre mémoire, de réussir des épreuves purement intellectuelles. Si pourtant de grandes réussites sont aussi associées aux grands corps, est-ce à cause ou malgré l'école ?

La faute centrale du concours de sortie est le mirage des grands corps qui agit comme le phare qui attire les lucioles.

Donner le sentiment de l'échec personnel à ceux qui échouent au concours d'entrée, puis aux élèves qui, souvent à des dixièmes de point près, rateront les grands corps, pour parvenir à sélectionner quelques élus dont beaucoup ne serviront que leur intérêt personnel, c'est laisser l'ENA continuer d'être une machine à détruire.

Au lieu de la suppression d'un concours dont on ne voit guère ce qu'elle apporte, pourquoi le Gouvernement n'a-t-il pas imposé que l'accès aux trois grands corps soit conditionné par dix ans préalables dans des postes actifs avec une admission sur pièces ?

Il remettrait ainsi l'ENA dans son rôle, qui est de produire les cadres dont a besoin notre administration, cessant de détruire l'élite de notre jeunesse dans une course narcissique à la puissance.

[1] Actuellement, les élèves sont appelés à choisir leur corps et affectation dans les différentes administrations, dans l'ordre de leur classement ; c'est l' « amphi-garnison ».

[2] Cette étude a été communiquée à la fédération française bancaire, qui n'a pas apporté de démenti.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.