Fonction publique et administration

Radio France, symbole de l'impuissance publique

09 avril 2015 • Bertrand Nouel

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Déjà un record de 22 jours de grève, et dialogue social rompu ce mercredi, les syndicats refusant d’assister à la présentation par le président Mathieu Gallet de son « projet stratégique ». Radio France est en pleine crise financière, ayant pour la première fois de son histoire voté un budget en déséquilibre (moins 21 millions). Et c’est à ce moment, daté du 1er avril, que la Cour des comptes rend public un rapport ravageur sur la gestion et les comptes. Une crise très révélatrice de l’impuissance publique, tenant comme souvent pour les entreprises publiques, à une absence de pilotage cohérent et à un mélange de considérations politiques introduites dans la gestion par l’État actionnaire. Nous décryptons.

Pourquoi parlons-nous d’impuissance publique ? Parce que s’il y a un pilote dans l’avion, celui-ci n’a pas de cap ni d‘instructions cohérentes émanant d’un actionnaire responsable, et que celui-ci lui refuse en outre le carburant permettant à l’avion de rejoindre la destination.

Un PDG nommé par le CSA, mais répondant à l’État qui décide de ses ressources

En 2013 le gouvernement actuel est revenu à la nomination par le CSA des PDG de l’audiovisuel public, que le gouvernement avait, avec raison, supprimé en 2008. Le CSA a donc choisi ce PDG, Mathieu Gallet en l’occurrence, et est le seul à pouvoir le révoquer, mais n’a pas la mission de lui donner d’instructions. Ce rôle revient à l’État, seul actionnaire qui détient surtout les cordons de la bourse puisque Radio France ne vit que de ressources publiques. 95% de ces ressources proviennent des redevances, que l’État se refuse à augmenter, évidemment pour des raisons politiques. La Cour des comptes ne se fait pas faute de relever les contradictions de l’État à ce sujet, ni de conseiller à ce dernier de s’inspirer des exemples donnés par les pays autour de nous : la BBC anglaise, et les organismes audiovisuels belges et danois, qui ont décidé des réformes structurelles d’économie en cohérence avec les indispensables restrictions budgétaires du moment. Pas sûr que le gouvernement apprécie le conseil que lui donne ainsi Didier Migaud… (voir encadré ci-dessous)

On ajoutera les rapports pas évidemment excellents que l’État entretient avec le CSA et son président. D’où une cacophonie dont les syndicats se saisissent pour s’engouffrer dans la brèche en demandant à Fleur Pellerin, la ministre de la culture, d’arbitrer en leur faveur.

Une démission de l’État dans son rôle de décideur

Au nom de la nécessaire restriction budgétaire, et ne voulant pas augmenter la redevance, l’État n’a pas respecté ses engagement contractuels à l’égard de Radio France, qui appelaient une augmentation de 16,4% de ses versements entre 2009 et 2014, pour tenir compte du chantier de réhabilitation de la Maison de la Radio. Au lieu de cela, les versements ont diminué de 31 millions en 2013 et 48 millions en 2014 (-7%). Ce qui est grave, c’est qu’aucune conclusion n’a été tirée de cette diminution de ressources, l’État ayant demandé à Radio France de ne rien changer à ses missions – bien évidemment pour des raisons encore une fois politiques, s’agissant au surplus du domaine de l’audiovisuel et de la culture (toujours cette exception culturelle française...). D’où une situation ingérable pour la direction de Radio France.

Manifestement à contre-cœur, la ministre finit par entrer dans la danse, tout en se bornant pour le moment à se féliciter de ses rapports et de sa convergence de vues avec le président de l’organisme, et à demander à ce dernier de « rétablir le dialogue social ». Mais c’est tâche impossible comme on l’a vu ce mercredi avec la politique de la chaise vide assumée par les syndicats, lesquels réclament une « médiation » que la ministre a jusqu’à présent, et avec raison, déclaré (mais cela peut changer) refuser.

Il est clair que l’État ne pourra pas continuer à jouer les Ponce Pilate, et devra assumer son rôle d’actionnaire, même si cela lui coûte politiquement cher.

Des syndicats à qui on laisse depuis toujours la bride sur le cou

Ce n’est pas nouveau, comme le montre le rapport au vitriol de la Cour des comptes dans son étude du modèle social de Radio France : des avantages totalement exorbitants accordés au personnel (14 semaines de congés pour les journalistes), des comités d’entreprise gavés de subventions, un dialogue social de tous les instants (622 réunions de dialogue en 2013 !), et malgré cela un climat perpétuellement conflictuel ponctué par les grèves qui font céder l’entreprise en permanence. Il y a pourtant peu de grévistes, et notamment pas chez les journalistes, mais la particularité de Radio France veut que rien ne peut sortir des antennes sans l’intervention des techniciens qui tiennent l’entreprise en otage (cela rappelle opportunément les grèves des contrôleurs aériens).

Et maintenant les syndicats croient tenir les moyens de faire reculer l’État. Leurs revendications sont pourtant pour une partie irrecevables car sans rapport avec leurs missions de défense des intérêts des salariés. Comme souvent ils s’investissent d’une mission de défense du service public qu’ils n’ont pas, et vont jusqu’à émettre une « motion de défiance » à l’égard du président, totalement irrecevable elle aussi.

Le rapport ravageur de la Cour des comptes

La Cour consacre près de 200 pages d’un rapport ravageur sur la gestion de Radio France. Il n’est que de reprendre le sommaire du rapport pour se rendre compte de la situation.

  • La Cour commence par poser le problème général d’un organisme en pleine crise financière, dont les contrats d’objectifs et de moyens (COM) passés avec l’État se caractérisent par une « garantie de ressources sans exigence de réformes. « La gestion par l’État des moyens accordés à Radio France, de 2010 à 2014, n’a pas incité l’entreprise à passer d’un pilotage par la recette à un pilotage pluriannuel par la dépense. La baisse de la dotation par rapport aux moyens prévus par le COM, purement budgétaire, ne s’est pas accompagnée de l’identification des économies à réaliser et a retardé la prise de conscience de la nécessité d’engager des réformes de structure. Dans le même temps, la BBC, mais aussi la RTBF et la radio danoise ont mené, dès la fin des années 90, des réformes de structure qui leur ont permis de diminuer progressivement leurs effectifs, de réduire leurs dépenses et de préparer l’avenir en engageant des dépenses de modernisation. Compte tenu des informations disponibles, l’État et l’entreprise auraient dû tirer, dès 2012, toutes les conséquences du nouveau contexte budgétaire » ;
  • Suit une critique en règle du pilotage, concernant des antennes coûteuses et vieillissantes, une intégration du numérique non réalisée, des formations musicales impossibles à maintenir ;
  • Vient alors une critique virulente de la gestion « peu rigoureuse » et du contrôle « insuffisant » : mauvaise gouvernance d’entreprise, procédures budgétaires et financières « insuffisamment cadrées », procédures d’achat défectueuses, procédures de contrôle insuffisantes ;
  • Puis un chapitre consacré au modèle social, où la Cour se délecte, pourrait-on dire, d’épingler les dérives considérables du système social. Une augmentation non maîtrisée des effectifs (+33% de 1995 à 2003, +5,6% après), un recours à l’intermittence contraire à la loi et contournant le plafond d’emplois (allant jusqu’à une politique des cachets versés à des titulaires de CDI), des charges de personnel passant de 49,5% à 57,2% des charges d’exploitation entre 1995 et 2013, des conditions de travail qualifiées avec euphémisme de « très favorables » : « Chacun des 634 journalistes ayant plus de 8 ans d’ancienneté dispose de 68 jours ouvrés de congés et de RTT, soit près de 14 semaines ». S’y ajoutent des majorations de salaire exorbitantes pour les heures supplémentaires, le travail de nuit et le dimanche ainsi que les jours fériés. Et encore une gestion individuelle des salariés infiniment complexe, avec par exemple 29 régimes de primes, et des coûts de paie aussi exorbitants.

La Cour relève aussi, au chapitre social, un dialogue social qualifié d’ « intense » et aux coûts considérables : 566 postes d’élus professionnels et délégués syndicaux, 622 réunions consacrées au dialogue social en 2013 (!), un million d’euros pour la mise à disposition de personnel aux syndicats, plus de 8 millions d’euros pour les comités d’entreprise… Ce qui n’empêche pas un fonctionnement très conflictuel avec une culture prononcée de la grève (147 heures d’antenne dégradées en 2013)

  • Le dernier chapitre est évidemment consacré au chantier de réhabilitation de la Maison de la Radio (240 millions d’euros prévus en 2008), en cours depuis cinq ans, avec encore trois ans à courir, qui fait considérablement souffrir les personnels, en les contraignant notamment à des déménagements continuels. La Cour relève une absence de programmation, et donc une imprécision des intentions, un défaut de pilotage, un démarrage conflictuel, les réticences du président de l’époque, une dérive continue des coûts (un coût global de 272 millions estimé en 2004, pour 575 millions estimés à l’heure actuelle), touchant notamment l’auditorium de 1.461 places, décidé sans étude préalable… et des critiques récurrentes sur la gestion « peu rigoureuse » et l’absence de contrôle.

Conclusion

Il y a le feu dans une maison qui n’est pas dirigée comme devrait l’être un organisme qui est avant tout une entreprise, faute par l’État de remplir le rôle qui doit être le sien en tant qu’actionnaire. Citons la réponse à la Cour des comptes du président précédent, Jean-Luc Hees, dont la gestion a été mise en cause par la Cour : « Il m’est difficile, intellectuellement, de me sentir responsable, donc coupable, de la faillite des comptes publics. Pendant cinq années, j’ai lutté pour que l’État actionnaire respecte ses engagements vis-à-vis de Radio France… Les derniers arbitrages budgétaires n’ont pas été, apparemment, plaidés en faveur de Radio France. Je le regrette pour une entreprise que je respecte infiniment. M’en attribuer la faute me semble très déplacé et en tous points inacceptable. »

Quant au président actuel, il affirme qu’il ne « lâchera rien sur ses convictions », et que Radio France est « au bout » de son modèle économique.

Il est certain que le mal est profond et nécessite une reprise en main de la gouvernance. On regretterait fort que l’affaire se termine en se bornant à consentir à une dotation de 80 millions à Radio France, comme cela semble malheureusement devoir être le cas.

Il faut que l’avion ait un pilote, et que celui-ci ait le soutien de celui qui devrait le nommer et lui donner une feuille de route claire et précise. Donc revenir à la désignation du président par l’État et non par le CSA. Faire en sorte aussi que l’État fasse son métier d’actionnaire et ne se défile pas en permanence, qu’il définisse les missions correspondant aux ressources. Dans l’immédiat, le gouvernement devrait parler fort aux syndicats. Ce n’est pas d’une « médiation » que Radio France a besoin, ce qui sous-entendrait nécessairement une reconnaissance de revendications essentiellement irrecevables. Et il faut mettre un terme à ces grèves continuelles qui sont impensables dans une entreprise gérée comme telle. Les conflits se nourrissent toujours du manque de cohérence et de fermeté de ceux qui sont censés tenir les rênes.

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