Fonction publique et administration

L'omnipotence des énarques

Il faut rendre au Parlement les moyens d'exercer son pouvoir

30 novembre 2004 • Bernard Zimmern

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Les énarques sont très peu nombreux au Parlement, moins de 5% à l'Assemblée et encore moins au Sénat. Mais ils tiennent les ministères et les ministres ne peuvent rien faire sans eux. Et la Constitution de 1958 assure qu'aucune décision de l'exécutif, donc des énarques, ne pourra être mise en brèche par les parlementaires. C'était vrai en 2006. Les réformes Sarkozy vont-elles permettre un changement de la donne ?

On peut douter de la puissance de l'énarchie à voir le petit nombre de parlementaires qui sont issus de l'ENA : à peine 29 pour 577 députés, soit 5% ; et moins encore au Sénat : 18 sur 331. Comment peuvent-ils contrôler cette branche si importante de l'Etat qu'est le pouvoir législatif, dont dépendent toutes les lois, avec si peu de législateurs énarques ?

Mais on ne comprend la réalité française que si l'on réalise la totale impuissance des parlementaires et leur inféodation aux décisions de la haute administration, notamment celle des Finances où, là, les énarques détiennent une position écrasante.

Cette inféodation s'opère en deux temps.

Premier temps : les parlementaires sont totalement dominés par l'exécutif (le gouvernement) ; leur pouvoir d'initiative est quasi nul et même celui d'arrêter les décisions les plus ineptes du gouvernement est quasi inexistant.

C'est le résultat d'un certain nombre de règles constitutionnelles introduites en 1958 notamment l'article 44 et d'une pratique parlementaire faisant disparaître les députés comme représentants de la nation et les réduisant au rôle d'assistante sociale de leur circonscription.

Deuxième temps : au sein du gouvernement, le réel pouvoir n'appartient pas aux ministres mais aux hauts-fonctionnaires de leur administration ; le ministre passe, eux restent.

Le plus souvent, un ministre n'est pas nommé ministre pour ses compétences, mais pour satisfaire des équilibres politiques. Le copinage est infiniment plus important que la qualification. Un ministre arrive donc généralement à son poste sans projets et sans dossiers, mais simultanément, il ne peut réussir sa carrière politique que si les médias parlent de lui. Il lui faut donc à tout prix prendre des mesures dont on parle et il se retourne pour cela vers ses hauts fonctionnaires car les « think tank » n'ont pas encore acquis droit de cité pour le conseiller. Le « grand prix », c'est le projet de loi voté au Parlement. Pas de ministre de l'Education – ou de tout autre ministère – qui n'ait fait SA réforme.

Donc les vrais problèmes sont forcément évacués car ce sont ceux qui fâchent et aucun haut-fonctionnaire n'a réussi une carrière en faisant des « vagues » ; ce qu'il apprend d'abord à l'ENA, c'est à courir le risque zéro. La plus grande partie des « grandes réformes » qui absorbent les débats au Parlement, ne sont donc que des réformettes, sans grande substance, qui ne réforment rien et ne servent qu'à occuper l'espace médiatique et désespèrent les Français qui attendent autre chose.

Le seul membre de l'Exécutif qui peut mener une politique non dictée par l'énarchie est le Président de la République car il dispose d'un état-major étendu et il est assuré de la durée grâce à son mandat.

Il n'est pas étranger aux malheurs de la France que pendant les 30 dernières années, son Président ait été un énarque plus de la moitié du temps, et un énarque se faisant passer pour un homme de droite, parti qui devrait d'abord créer de la richesse, alors que Giscard et Chirac ont essentiellement distribué cette richesse, ce qui est la raison d'être de la gauche. Et pour faire bon poids, l'énarchie occupe tous les principaux postes de l'Elysée.

Si on regarde alors la concentration des énarques dans les principales forteresses que constituent le gouvernement et l'Administration, il est clair que c'est l'énarchie qui décide des politiques de la France et tout particulièrement des politiques économiques et sociales.

Or, comme largement développé ailleurs, ils sont incompétents car ils ne comprennent par les données du problème, leur formation les rend d'ailleurs hermétiques à cette compréhension.

Les seuls qui pourraient corriger l'autisme de l'énarchie sont les représentants élus du peuple. Mais comme on l'a vu, ils sont impuissants.

C'est là que la principale révolution est à accomplir : il faut rendre au Parlement les moyens d'exercer un pouvoir qu'il n'aurait jamais dû perdre.

Cet article est tiré de l'ouvrage Le dossier noir de l'ENA

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