Fonction publique et administration

L'exemple d'un bureau de Poste déficitaire

à l'heure du passage de La Poste en Société Anonyme

05 mars 2010 • Bertrand Nouel

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C'est une charmante bourgade bretonne de 1.400 habitants, avec une poste de plein exercice, donc avec tous les services financiers et les retraits jusqu'à 1500 € (prévenir 48 heures à l'avance si plus), actuellement ouverte tous les matins.
La municipalité est maintenant contrainte de choisir entre consentir à une réduction des horaires d'ouverture à trois matinées par semaine, ou ouvrir un « point commerçant » (services de base chez un commerçant), ou, si elle tient à garder un service postal à peu près complet, créer une « agence postale communale » à sa charge, mais avec une indemnité payée par La Poste.

La municipalité refuse toutes ces solutions, et a fait circuler une pétition destinée au Directeur de La Poste, apparemment déjà signée par 300/400 personnes, dans laquelle on peut lire : « Nous tenons à vous faire part de notre indignation et de notre volonté de nous opposer de toutes nos forces à ce que nous considérons comme une atteinte intolérable à nos conditions de vie quotidiennes… Partout où vos solutions de remplacement ont été mises en œuvre, il s'agit d'un service au rabais… c'est une régression. Nous la refusons… ».
La lettre du Maire à ses administrés précise quant à elle : « Il est question de n'ouvrir la Poste que trois matinées par semaine.
Vous imaginez les difficultés que cela entraînerait pour nous tous, notamment les personnes âgées, les entreprises, les associations, les commerçants et artisans, le courrier administratif, la maison de retraite, les titulaires de compte bancaire ou de boîte postale. »

Madame le Maire est trop occupée pour me recevoir.
Je trouve en revanche la postière, solitaire derrière son bureau, elle accepte assez facilement de se livrer.
« Je me tourne les pouces toute la journée, regardez ! », dit-elle en me montrant un grand cahier de Sudoku déjà bien rempli.
« Combien avez-vous de visites par jour, deux ou trois ? », dis-je. « Peut-être un peu plus, 4-5 », répond-elle.
« Faites-vous des opérations financières » ? Elle me répond en substance que c'est rare, surtout depuis les fermetures en masse de livrets A, qui ont été ouverts « illégalement » par les banques.
Je relève : « Illégalement, dites-vous ? ».
Je crois comprendre qu'elle reproche aux banques d'avoir ouvert des livrets avant de demander la fermeture du livret ouvert à La Poste (nul ne peut posséder plusieurs livrets).
Je lui demande ce qui va se passer, et elle me répond que ça va sûrement changer maintenant que La Poste est devenue, il y a quelques jours, une société anonyme.
Je lui fais remarquer que les changements dont nous parlons datent de 5 ans déjà.
Selon elle, il y aura maintenant des « décisions qui seront prises », qui ne l'étaient donc pas lorsque La Poste était un établissement public.
Je n'en saurai pas plus… Elle est vaguement inquiète, et ne saisit pas bien la raison de tous ces chamboulements, surtout qu'on lui dit par ailleurs que La Poste fait des bénéfices.
Je lui explique que cette dernière a beaucoup d'activités, dont certaines sont bénéficiaires.
« Ah ça c'est sûr qu'ici c'est déficitaire ! » admet-elle.
Elle ne trouve d'ailleurs pas normal de ne rien avoir à faire.

Rien n'est simple.
Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'à en croire la postière, les changements annoncés ne vont pas gêner grand monde !
Précisons d'ailleurs qu'à trois kilomètres, il y a un bourg de cinq mille habitants où existe une Poste de plein exercice ouverte matin et soir et dont il n'est pas question de modifier les services.
Précisons aussi que dans la commune, il n'existe aucune boucherie, ni pharmacie, ni commerce d'aucune sorte, si ce n'est une boulangerie, et une très petite surface d'épicerie, et… un salon de coiffure.
Quant aux personnes âgées, dont la maison de retraite est fort agréablement située au bord de l'eau, le bureau de poste n'est pas à distance de marche.
A trois kilomètres il y a un hypermarché.
Tout le monde va y faire ses courses.

Mais voilà, le service public, c'est sacré, même lorsque ça ne sert pratiquement à rien.
La lettre du Maire s'achève dans l'emphase lyrique :« Un service public qui disparaît ou se réduit de cette manière, c'est toute la vie de la commune, son attractivité, l'intérêt d'y résider ou d'y passer les vacances et donc à terme, même les valeurs foncières qui en souffrent ».
La postière ne savait sûrement pas que ses grilles de Sudoku avaient tant de valeur !

Commentaires

  • Par siglo • Posté le 19/03/2010 à 08:46 Cet exemple est emblématique de la situation française:

    - une population qui veut tout à portée de main sans penser à qui paye toutes ces dépenses inutiles ou inefficaces

    - des personnels des services publics (ou ex-publics), qui sont installés à demeure dans leur activité, dont ils ne veulent pas savoir à qui elle sert, ni pourquoi ils sont payés.
    La compétitivité de la France dans la concurrence mondiale a du souci à se faire, tant que nous aurons de tels exemples
  • Par christian pène • Posté le 19/03/2010 à 07:21 en janvier et février des grèves d'où nécessité de saboter le fonctionnement du courrier "pour appuyer les revendications"
    ici un courrier destiné à la société générale chez un avocat ; le courrier de l'avocat distribué chez particuliers ; courrier à moi destiné reparti vers l'expéditeur :"n'habite pas à l''adresse indiquée" ....tout ça s'est passé dans le même secteur dont je peux penser qu'il a été desservi par le même facteur..ils sont follement amoureux de leur monopole pour emm... le public...pour les "étrennes" , le facteur repassera...
  • Par Jacques Lascoumes • Posté le 13/03/2010 à 16:02 Votre article est tout à fait à propos et le maire de cette commune est desespérant. Comme de nombreuses délocalisations industrielles la fermeture de beaucoup de bureaux de poste est ineluctable. Mais on peut essayer de les rentabiliser. Notre entreprise situé dans une commune de 500 habitants a le même souci. Néammoins nous essayons de retarder l'échéance. Avec 100 colis par mois que le facteur (très serviable il est vrai)nous rammasse (grosse économie de temps pour nous) tous nos colis. Nous contribuons à maintenir en vie le petit bureau. Le grand bureau du chef lieu est plein d'employés detestables et on attend toujours 10 min à une demi heure, pas le notre et pourtant nos colis partent parfois au Brésil ou au Japon. Si les communes aménagent correctement un petit parking et font un peu de pub auprès des entreprises du coin, un petit bureau peut être rentable. Mais soutenir un service public ne consiste pas à geindre mais à le faciliter à l'utiliser et le faire utiliser.
    Il est des bureaux de poste comme des écoles les mandarins locaux veulent de grandes unités parce que c'est mieux pour la carrière et font mourir les petits. Mais "bigger" n'est pas toujours "better" surtout dans les services.
    Le transport et la maçonnerie sont deux exemples intéressants de complémentarité de différence de taille.
    Avec mes compliments pour la qualité de vos travaux
  • Par DE CONINCK • Posté le 12/03/2010 à 10:37 se plaindre est devenu le maitre mot de la société française, il nous faut tout à portée de main même si nous ne nous en servons pas, et nous accusons nos dirigeants de creuser le trou du déficit national, l'exemple de ce bureau de poste est flagrant ! Alors agissons comme si nous étions les employeurs de ce personnel et voyons si notre entreprise tiendra longtemps ! Soyons citoyens responsables et non assistés jamais satisfaits.

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