Fonction publique et administration

ENA : Ecole Nationale de l'Autisme

L'enseignement à l'ENA : témoignage d'un ancien élève

Les effets pervers de l'institution

30 novembre 2004 • Bernard Zimmern

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Un énarque sorti de l'ENA il y a une dizaine d'années témoigne des effets pervers de l'institution qui "prive l'Etat de spécialistes sans lui fournir des généralistes". La réflexion, le recul et la connaissance sont à proscrire, car inutiles et dangereux. D'où "la perte de sens" et "l'ENA devenue le principal verrou à la transformation de l'Etat et de la société".

Elle prive tout d'abord l'Etat de spécialistes sans pour autant lui fournir des généralistes. A l'heure de la complexité et du primat de l'expertise, le discours de l'ENA est d'affirmer sa vocation à former des généralistes. Il ne s'agit pas de contester ici le bien fondé de cette vocation : la technicité croissante s'accompagne de l'imbrication et de la globalisation des sujets. Si le savoir spécialisé est indispensable, le cloisonnement de la connaissance et la fragmentation des savoir-faire sont autant de pièges dont il faut se garder.

Faisons donc porter la critique sur ce qui pose problème : l'ENA ne forme pas de généralistes. Il est à cet égard fondamental de s'affranchir d'un abus de langage : peut-on se prévaloir du fait que des gens ont plus ou moins abordé différents domaines pour en faire des généralistes ? Un généraliste est-il quelqu'un dépourvu de spécialité et de compétences ?

Un généraliste est une personne capable d'acquérir le niveau de connaissance suffisant dans plusieurs des domaines nécessaires à la réflexion et à l'action, c'est potentiellement un spécialiste de la diversification. L'aptitude à l'analyse (objectiver, c'est-à-dire distinguer, pondérer, exprimer), la curiosité et la recherche du sens sont des caractéristiques essentielles du généraliste.

Tout dans le fonctionnement de l'année d'études contribue à priver les gens de ces caractéristiques, tout encourage à les abandonner, car tout est fait pour les sanctionner. Dans un système entièrement consacré à la réplication de ce qui est, où tout est fourni et obligatoire (ce qu'il faut penser, la façon de le penser et de l'exprimer), où la contrainte de temps prédomine, l'analyse constitue non seulement une perte de temps mais aussi et surtout un risque et un coût. La réflexion, le recul et la connaissance sont à proscrire, parce qu'ils sont inutiles et dangereux.

Second effet pervers, l'abolition du sens. Les épreuves de classement et le rang de sortie sont constitutifs de l'identité de l'ENA, la valeur qu'elles prennent pour les élèves est naturellement exorbitante : beaucoup ont l'impression de jouer leur vie professionnelle c'est-à-dire leur existence sociale et leur tête, comme en témoignent les altérations de comportement que sont la consommation effrénée de médicaments, la peur, la lâcheté et les calculs permanents.

C'est dès lors un mécanisme de survie qui explique l'évacuation de l'intelligence, l'aptitude à tout cautionner, à tout légitimer au point que tout devient réversible et artificiel. Sous prétexte de réalisme on discrédite ainsi la réflexion et l'analyse, alors même que cela ne fait qu'amplifier le fait que tout concourt à écarter les gens de la réalité. Les mots ne recouvrent plus qu'eux-mêmes, il ne s'agit que d'un langage, de l'aveu même des enseignants.

Le résultat en est un conditionnement à la perte de sens, à la destruction de l'envie et des capacités à le dégager. L'un des principaux obstacles relevés par le rapport sur l'évaluation en France (Viveret, Deleau, etc.) est le défaut de détermination d'objectifs par l'administration au moment du lancement d'une action. Est-ce si étonnant de la part de gens conditionnés pour évacuer le sens ? Ces même rapports mettent en avant l'indépendance d'esprit et la multi-disciplinarité comme fondements de l'évaluation et déplorent leurs carences. Est-ce si surprenant ?

Coupée d'un savoir objectif qui lui est extérieur, l'administration sécrète ses propres références, c'est-à-dire la répétition mimétique de ses habitudes. L'approche de la connaissance est ainsi anti-fonctionnelle : le savoir est destiné à un usage privé et identitaire.

La conjonction d'une conception biaisée de la notion d'école d'application et des effets pervers fait que l'ENA est aujourd'hui devenue le principal verrou à la transformation de l'Etat et de la société.

Ce témoignage est tiré du livre Le dossier noir de l'ENA.

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