Fonction publique et administration

Faut-il réduire le budget de la culture ?

Trois témoignages : Maryvonne de Saint-Pulgent, Marc Fumaroli, Catherine Trautman

30 novembre 2004 • Agnès Verdier-Molinié

arton991.jpg

Les objectifs des dépenses du ministère de la Culture restent très vagues et le ministère doit souvent remonter à l'origine de sa création (1959) et citer Malraux pour justifier son existence (encore que, d'après Alain Peyrefitte, la création de ce ministère ait tenu beaucoup au besoin de recaser André Malraux, incontrôlable au ministère de l'Information). Cependant, il semble que cela ne suffise plus et que la notion d'intérêt général y soit de plus en plus vague.

Si on suit André Malraux, on comprend que l'action culturelle de l'Etat français se définit par le devoir de l'Etat « d'exprimer le génie profond des peuples. (…) C'est à elle (la France) qu'il revient d'être une métropole de l'art et de l'esprit, chargée de diffuser la connaissance et de révéler au monde ses chefs-d'œuvre. » Grandiloquent programme. Tellement qu'on en a oublié, tout en distribuant de plus en plus d'argent (depuis 1959 on a vu se multiplier les crédits du ministère de la culture par 70 [1], de fixer des objectifs plus concrets. Alors, le culturel est devenu le tout culturel ou le rien culturel.

Des augmentations de budget bénéficiant d'abord à la structure

Dans Le Gouvernement de la culture, Maryvonne de Saint-Pulgent explique : « Depuis 1959, les crédits du ministère de la Culture ont doublé tous les dix ans (…) Les bénéfices de cette manne ont été inégalement répartis. Les évolutions structurelles du budget de la rue de Valois jettent une lumière crue et inattendue sur les priorités réelles des ministres successifs. Grâce à ces quarante ans de prospérité, toutes les disciplines ont vu leurs crédits croître en francs constants. Mais, si elles regardent leurs voisines, elles y voient des gagnantes et des perdantes. Du côté des perdantes : les archives et surtout le patrimoine (…), du côté des gagnantes : les frais de structure avec plus de 23%. »

Sur l'évaluation du nombre de personnels du ministère de la Culture, le rapporteur spécial chargé du sujet à la commission des Finances de l'Assemblée nationale, le député de l'Oise, Olivier Dassault, déplore une certaine opacité : « Les effectifs budgétaires, que votre rapporteur a eu le plus grand mal à connaître avec précision, soit 13.613 emplois, sont en diminution de 206 postes par rapport à ceux inscrits dans la loi de finances pour 2004, qui étaient déjà en baisse de 191 postes. Parmi ces 206 postes en moins, on compte 90 véritables suppressions d'emplois dont vous trouverez le détail dans la note qui vous a été remise. » En réalité, comme l'explique le rapporteur, cette diminution de postes au niveau du ministère se concrétise par des ré-affectations dans d'autres structures publiques (EPIC ou autres). Et l'opacité dans la gestion du patrimoine immobilier du ministère de la Culture est aussi légendaire.

Marc Fumaroli
Académicien, professeur au collège de France, Historien des idées et des formes littéraires et artistiques de l'Europe, auteur de L'Etat culturel.

« Le grand reproche que l'on peut adresser à ce que l'on appelle « politique culturelle » en France, c'est de pousser l'Etat à préférer, par un souci obsessionnel d'« image », des interventions spectaculaires et coûteuses dans des domaines où beaucoup de choses pourraient fort bien se défendre toutes seules ; elles deviendraient même plus inventives et imaginatives si elles étaient moins ouvertement protégées par une administration sortie de ses compétences propres et se prenant pour impresario, voire, comme Néron, artiste elle-même. La politique culturelle pousse l'Etat à se montrer moins empressé et dispendieux dans les domaines où il est vraiment seul à pouvoir intervenir dans l'intérêt de tous, sans tenir compte de la rentabilité immédiate. C'est cette dérive qu'il importe de corriger.
Il est très probable que l'« exception culturelle » serait plus persuasive aux oreilles, et prestigieuse aux yeux, de nos partenaires étrangers si elle pouvait s'appuyer sur une définition moins laxiste et plus rigoureuse des « œuvres de l'esprit », ne donnant pas l'impression de servir avec plus de zèle la paille que le grain, les paillettes sur la peau que les cellules de la matière grise. »

Catherine Trautmann,
Député européen et ancien ministre de la Culture

« Le ministère de la Culture est-il réformable ? La réforme de l'Etat doit se faire de la manière la moins politicienne possible. Dans la durée, nous avons perdu beaucoup de temps dans la réforme de la culture parce que les différents ministres qui se succèdent ne s'intéressent pas à la question juridique ou économique du ministère. Seul l'artistique les intéresse. Il faudrait un débat très large sur ce sujet mais il n'y a pas de débat, il n'y a aucun débat sur le sujet. Les parlementaires qui s'y intéressent sont très peu nombreux. L'apport du privé doit être reconnu : l'Etat ne peut être présent sur tous les fronts, sinon, il obtient de mauvais résultats. » A méditer.

Avec son ministère de la Culture, que la France est l'un des seuls pays à avoir conservé, la France soigne son exception du mieux possible. Chacun à sa façon, Catherine Trautmann, Marc Fumaroli et Maryvonne de Saint-Pulgent le souligne, cette politique d'une inflation constante des deniers publics dépensés - souvent par des énarques - pour le tout culturel ,tue à petit feu tout marché qui pourrait exister sans financement public.

Alors qu'on nous annonce toujours le fameux 1% culturel du budget, qu'on évoque à longueur de discours les 2,7 milliards d'euros consacrés à la culture en France, c'est en réalité 11 milliards d'euros de financements publics alloués chaque année aux activités culturelles publiques. 11 milliards d'euros auxquels il faut fixer des objectifs concrets ou qu'il faut supprimer. A l'heure de la LOLF où l'argent manque cruellement dans les caisses de l'Etat et des collectivités, il serait temps de faire le bilan et de déterminer quelles sont les dépenses qui, au sein de ces 11 milliards, mériteraient qu'on les pérennise. Mais pour cela il faudrait nommer aux postes-clés de vrais gestionnaires.

[1] Chiffres de Maryvonne de Saint-Pulgent paru dans Le gouvernement de la culture.

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.