Fonction publique et administration

Ceux qui ont demandé la réforme ou la suppression de l'ENA

30 novembre 2004 • Bernard Zimmern

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Jacques Chirac, Jean-Michel Fourgous, Hervé Novelli, Louis Giscard d'Estaing... de nombreux hommes publics, dont plusieurs énarques, se sont inscrits pour la réforme ou suppression de l'ENA (Ecole nationale d'Administration). Quelques-unes de leurs raisons.

Créée par Michel Debré en 1945 pour former des élites destinées à servir l'Etat, aujourd'hui l'ENA dispose d'un quasi-monopole du pouvoir que ce soit dans l'administration, le secteur privé ou la politique.

Si cette école n'a cessé d'être critiquée depuis sa création, Jean-Pierre Chevènement traitant dès 1967 ses camarades énarques de « mandarins de la société bourgeoise », des voix s'élèvent depuis plusieurs années pour demander purement et simplement sa suppression.

La première initiative est venue du PS qui, en 1972, inscrit la suppression de l'ENA à son programme. Cette revendication n'a cependant pas vu le jour car elle fut mise à l'écart par de jeunes énarques ayant acquis des responsabilités au sein du parti entre le congrès d'Epinay et les élections de 1981.

Une réforme est cependant intervenue en 1981 ouvrant une troisième voie d'entrée à l'ENA.

L'alternance entre demandes de réformes et demandes de suppression n'a cessé de s'amplifier depuis lors, celles-ci se fondant notamment sur la formation généraliste de cette école privant l'Etat de vrais spécialistes, l'absence de connaissance de l'entreprise alors que le « pantouflage » ne cesse de se développer, ou encore la logique de copinage et du corporatisme.

Si Jacques Chirac évoquait, durant sa campagne présidentielle de 1995, l'ENA comme le « symbole d'une élite qui a failli, d'une caste qui se coopte », sans faire suivre cette remarque d'aucune proposition, Laurent Fabius a quant à lui clairement signifié qu'il était favorable à la suppression de l'ENA. Il évoque un « système malsain » et « refermé sur lui-même », et dénonce le fait que les énarques dirigent à la fois la politique, l'administration et les grandes entreprises alors qu'ils ont reçu une seule et même formation à l'ENA.

Jean-Michel Fourgous, ancien député RPR et actuel député UMP des Yvelines, a déposé une proposition de loi visant à dissoudre l'ENA. Il met en évidence les catastrophes financières du secteur public dues au fait que l'Etat a pris l'habitude de parachuter ses protégés à la direction de grandes entreprises dont il est le principal actionnaire, ces PDG étant le plus souvent incompétents.

Le Crédit Lyonnais, le Crédit Foncier, Air France, la SNCF, dirigés par des énarques ont engendré des déficits abyssaux amenant M. Fourgous a poser cette question :« Combien l'ENA a coûté à la France ? ».

Il souligne le « deux poids deux mesures » qui existe entre un petit chef d'entreprise qui, à la première difficulté, sera poursuivi sur ses biens personnels et l'énarque Patrice Chevallier qui a reçu une indemnité de 2 millions de francs alors même qu'il avait lourdement échoué à la Compagnie financière de Crédit.

Il ne s'agit que d'un exemple parmi d'autres, les cas de désastres financiers de grandes entreprises dirigées par des énarques étant très répandus : Jean-Yves Haberer (Crédit Lyonnais), Alain Minc (Cerus), Michel Bon (France Télécom), Jean-Michel Bloch-Lainé (Worms), Pierre Bilger (Alstom) …

D'une part, ces énarques ont une mauvaise connaissance de l'entreprise, absente de leur formation.

D'ailleurs pour Pascal Salin, économiste, l'ENA est une institution qui joue un rôle particulièrement néfaste et qui contribue largement au « monolithisme idéologique de la classe politique et à sa méconnaissance profonde des processus économiques ».

D'autre part, l'impunité semble être la règle pour ces hauts fonctionnaires qui sont presque toujours recasés. Prenons un exemple significatif : Jean Weber, inspecteur des finances, était PDG de d'Institut Pasteur Production et de Pasteur Vaccins au moment de l'affaire du sang contaminé. Mis en examen, il fut discrètement affecté à la direction des douanes puis nommé président du Crédit industriel Alsace-Lorraine. La solidarité entre les membres de cette caste semble résister à toutes les épreuves.

Comme le disait M. Julliard, après sa démission du Conseil d'administration de l'ENA en juin 2000, cette école reproduit « un élitisme qui paraît moins soucieux de la bonne gestion des affaires de l'Etat que de la réussite des carrières individuelles ».

Plus récemment encore plusieurs propositions de loi visant à supprimer l'ENA ont vu le jour.

Tout d'abord, François Goulard (ancien député DL du Morbihan), dénonçant la mauvaise utilisation des ressources humaines dans la fonction publique ainsi que le phénomène de caste, a présenté, le 28 avril 1999 à l'Assemblée Nationale avec Renaud Muselier, une proposition de loi dans ce sens.

Par la suite les principaux instigateurs de cette suppression furent Hervé Novelli (député UMP d'Indre et Loire), Louis Giscard d'Estaing (député UMP du Puy-de-Dôme), Pierre Lellouche (député UMP Paris 4ème circonscription) étant cosignataires de plusieurs de ces propositions.

Louis Giscard d'Estaing pour qui l'ENA est l' « Ecole Nationale des Archaïsmes » revient chaque année à la charge avec un amendement à la loi de finances visant à réduire sévèrement son budget qui est de 31 millions d'euros. Il avait obtenu l'adoption en commission des finances d'un amendement qui propose de diminuer de 5 millions d'euros le budget annuel de l'ENA et a proposé pour 2003 de réduire de 10% la subvention de l'école.

Allant encore plus loin, Jean-Michel Fourgous et Hervé Novelli ont proposé, en novembre 2002, un amendement qui divisait par deux les crédits de l'ENA pour 2003 en vue d'une disparition définitive en 2004.

Si l'amendement Novelli a été rejeté, l'amendement Giscard n'a finalement même pas été présenté car il allait à l'encontre des souhaits du ministre de la Fonction publique Jean-Paul Delevoye.

Cet article est tiré du livre Le dossier noir de l'ENA.

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