Europe et international

Relance au Japon : une leçon de volontarisme

14 juin 2013 • Romain Galgani

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En tirant la semaine dernière la troisème de ses « flèches » [1], le Premier ministre japonais Shinzo Abe a lancé un vaste programme de relance de l'activité, pour enfin sortir l'archipel de sa « décennie perdue ». Un souffle nouveau pour le pays, qui avec une dette publique de près de 240%, un déficit qui avoisine les 10% ainsi qu'une croissance qui peine à franchir la barre des 1%, nous rappelle les performances de l'Espagne, de l'Irlande ou de la Grèce. Après deux décennies déflationnistes, le Japon a-t-il les moyens de renouveler son « miracle économique » ?

Les médias sont nombreux à dénoncer un Japon qui ne serait plus que l'ombre de lui-même. Car il est vrai que le Japon est plongé depuis vingt ans dans les tourments d'une crise associant faible croissance et baisse des prix. Il est vrai aussi que le fardeau de la dette japonaise pourrait d'ici quelques années mettre le pays en danger. Mais l'arrivée au pouvoir en décembre 2012 d'un nouveau Premier ministre est en train de tout chambouler : héritier d'une famille qui a déjà fortement marqué l'histoire du Japon, et lui-même ayant déjà été Premier ministre, Shinzo Abe pourrait bien être l'antidote dont le Japon a tant besoin. Après avoir largement gagné la chambre des représentants de la Diète, s'il réussit les élections de la chambre haute cet été, il aura alors carte blanche pour mener à bien ses réformes fondamentales, et insuffler au Japon ce renouveau qu'il attend depuis vingt ans.

La dette japonaise, cet inquiétant fardeau

Si aujourd'hui tous les espoirs d'un « come back » japonais reposent sur l'interventionnisme de Shinzo Abe, c'est parce que le pays vit une situation critique, qui pourrait bien déboucher sur une explosion dramatique de la dette publique :

  • Bien que détenue à 95% par les résidents japonais, la dette risque à terme de constituer un danger pour l'économie du pays. En effet, la politique de drainage de l'épargne privée vers la dette publique ne pourra pas perdurer indéfiniment. Les prévisions du ministère de l'Économie japonais (METI) indiquent qu'en 2020 le stock d'actifs financiers nets des résidents pourrait devenir inférieur au stock de la dette publique.
  • Le commerce extérieur du Japon subit de plein fouet la conjoncture économique déprimée aux États-Unis et en Europe. Essentiellement tournées vers l'export, les industries automobile et électronique subissent les effets de la contraction de la demande occidentale. Côté offre, l'arrêt des réacteurs nuléaires provoqué par le séisme de Fukushima a fait bondir la facture énergétique et entraîné une hausse de 12% des importations. Résultat : en 2011, et pour la première fois depuis 1996, la balance commerciale du Japon est déficitaire.

Le caractère éphémère de la ressource que constitue l'épargne privée, associé à la crispation du commerce extérieur nippon, impliqueront à l'avenir la nécessité pour l'État de recourir aux investisseurs étrangers pour financer sa dette. Alors soumis à la confiance des marchés internationaux, le gouvernement japonais ne pourra décemment plus emprunter à volonté sans voir les taux d'intérêts augmenter. Le service de la dette [2] exploserait et l'effet boule de neige annihilerait toute capacité d'éviter une crise dévastatrice. Avec en arrière-plan une déflation qui empêche le japon de compter sur une dévalorisation de sa dette, le risque de paralysie complète des capacités de financement est bien réel.

[(La démographie japonaise : une bombe à retardement

Dans ses « projections démographiques pour le Japon », l'INPRSS [3] met en garde contre le vieillissement et la transformation radicale de la structure de la population. La part des personnes âgées a augmenté de 14% entre 1980 et 2010. En 2060, celles-ci représenteraient 40% de la population, dont plus de 637.000 centenaires. Avec un taux de natalité excessivement faible (1,3 enfant par femme) inférieur au taux de mortalité, la population du Japon vieillit, et pourrait avoir perdu d'ici 40 ans plus de 30% de sa population. Les pyramides des âges réalisées pour 1960, 2010 et 2060 sont particulièrement éclairantes : au baby-boom d'après-guerre succède aujourd'hui le papy boom des décennies perdues, enclenchant une dynamique dangereuse à la fois de vieillissement mais aussi de réduction de la population.


Cette tendance pourrait s'avérer néfaste quant à la stabilité de l'économie japonaise. En effet, celle-ci sous-tend une baisse de l'attractivité du marché japonais vis-à-vis des économies asiatiques émergentes, ainsi qu'une hausse des dépenses de santé et de retraite. Sans oublier une pénurie potentielle de la main-d'œuvre disponible… Il est donc dans l'intérêt du Japon de restructurer sa dette publique et d'entamer une dynamique de réduction des déficits avant d'atteindre le point de rupture démographique, qui précipiterait le pays dans les méandres d'une crise durable de surendettement.)]

Une politique monétaire à double tranchant…

Pour répondre à cette double menace de la dette et de la démographie, et en finir avec la double décennie de crise déflationniste, Schinzo Abe a mis un terme à 20 ans d'immobilisme politique en enclenchant toute une série de réformes. Cette impulsion, surnommée Abenomics, repose en partie sur une politique monétaire ultra-accomodante pour dynamiser l'inflation. Suivant cette logique, le directeur de la Banque Centrale du Japon, Haruiko Kuroda, a annoncé le 4 Avril dernier sa volonté d'acquérir chaque mois l'équivalent de 76 milliards de dollars de dette souveraine japonaise, afin d'atteindre une inflation cible de 2% d'ici deux ans.

Pour l'instant, les résultats de cet assouplissement monétaire sont mitigés : le yen s'est déprécié de 25% par rapport au dollar depuis novembre dernier, ce qui a permis de soutenir les exportations du pays, la croissance a rebondi au trimestre dernier (+0,9%) et l'indice des prix dans la région de Tokyo est redevenu positif (+0,1%). Toutefois, l'investissement peine encore à reprendre, et l'on peut se demander si les résultats actuels en termes de croissance ne sont pas dérisoires : la politique revient tout de même à doubler la quantité totale de monnaie en circulation !

[(Le paradoxe des bons souverains japonais à 10 ans

La théorie économique nous indique qu'en cas de politique monétaire expansionniste, les taux d'intérêts devraient logiquement diminuer, stimulant ainsi investissement et croissance. C'était cet objectif que poursuivait Shinzo Abe en inaugurant une politique monétaire ultra-expansionniste. Or, l'inverse s'est produit : suite à l'annonce de la Banque Centrale le 4 avril, les taux ont d'abord chuté jusqu'à 0,3%, mais ont ensuite augmenté pour atteindre près de 0,9% en mai, leur niveau le plus élevé depuis plus d'un an.


Cette récente envolée des taux souverains témoigne du doute qui subsiste auprès des investisseurs nippons quant à l'efficience de la politique mise en œuvre. Finalement, l'afflux de monnaie en circulation rend les taux plus volatiles et encourage l'instabilité plutôt que la croissance. Une réaction des marchés qui traduit encore une fois la nécessité pour le gouvernement d'assainir ses comptes publics, s'il veut éviter que l'incertitude latente n'engendre une explosion du service de la dette.)]

… Au service d'une stratégie de croissance structurelle ambitieuse

Derrière l'extravagance d'une politique monétaire qui pourrait rendre la situation explosive, le Premier ministre japonais a annoncé la semaine dernière en détail la troisième flèche de sa stratégie de croissance : des réformes structurelles prometteuses, qui font face aux véritables enjeux qui caractérisent le pays. On relève parmi elles trois réformes majeures :

  • L'intégration des femmes au marché du travail : Victimes des normes sociales conservatrices du pays, les femmes japonaises jouissent de peu d'autonomie et peuvent difficilement concilier maternité et travail. Seuls 11% des postes à responsabilité dans les entreprises sont confiés à des femmes, et seulement 63% des femmes travaillent, contre plus de 80% des hommes. En cause, un plafond de verre très solide qui surgit relativement tôt : dès le début de leur carrière, les femmes doivent choisir entre des conditions de travail très dures mais gratifiantes, ou un investissement personnel plus léger mais sans aucune perspective d'avenir. Un choix entre maternité et travail, en somme. D'ailleurs, à peine la moitié de la population japonaise pense qu'il est normal pour une mère de travailler [4]. Résultat : environ 70% des femmes arrêtent de travailler après leur premier enfant. La réforme structurelle de Shinzo Abe a donc pour objectif de stimuler le taux d'activité des femmes, pour à terme faire évoluer les mentalités quant à la place des femmes japonaises sur le marché du travail. Pour cela, plusieurs instruments sont mis en œuvre : augmenter le salaire des femmes (qui était, avant la crise, 60% inférieur à celui des hommes), subventionner des formations ou des stages pour les femmes en congé maternité, et financer le déploiement des crêches. Si elle réussit, cette « politique de la maternité » pourrait être le remède à la pénurie de main-d'œuvre induite par la dépression démographique du pays.
  • La redynamisation du secteur médical : Alors que le Japon dépend encore beaucoup des marchés européens dans le secteur médical, notamment pour l'importation d'équipements de pointe, le Premier ministre japonais compte sur les performances exceptionnelles du pays dans le domaine des cellules souches pour changer la donne. Les chercheurs japonais affichent en effet des résultats remarquables, à l'image de Shinya Yamanaka, directeur du centre de recherche et d'application pour les cellules iPS (CiRA), qui a reçu l'année dernière le prix Nobel de médecine pour ses recherches sur les cellules souches. En réformant la législation afin de faciliter l'approbation des traitements, ainsi qu'en créant un Institut National de la Santé pour centraliser les processus de décision, Shinzo Abe veut donc faire des cellules souches le fer de lance de sa stratégie de croissance.
  • Le développement de « zones spéciales » attractives : Shinzo Abe a lancé un vaste programme de mesures visant à faire de Tokyo, Nagoya, et Osaka des « zones spéciales » rayonnantes, capables d'attirer abondamment les capitaux étrangers. Pour dynamiser ces villes et stimuler les IDE, le Premier ministre veut encourager les partenariats public-privé, en permettant par exemple aux sociétés privées d'intervenir dans la gestion de secteurs habituellement réservés au secteur public. Dans ce sens, Abe a entamé la libéralisalition du secteur électrique et de celui des infrastructures (routes, aéroports…). Il a aussi promis la création de grands casinos, l'amélioration des transports (il souhaite que le métro à Tokyo fonctionne toute la nuit), et des logements étudiants d'excellente qualité à bas prix afin d'attirer les étudiants étrangers.

Conclusion

Le Premier ministre Shinzo Abe a au moins le mérite de ne pas sombrer dans le défaitisme économique. Mais si la dette du Japon est très inquiétante, et le « big bang » monétaire semble source de volatilité plus que de croissance, il faudra aussi veiller aux éventuels effets pervers des Abenomics : une guerre monétaire potentielle avec la Corée du Sud, induite par la dépréciation du yen, ainsi que l'hyperinflation que pourrait engendrer à terme la politique monétaire la plus expansionniste jamais conduite dans le pays. Toutefois, il faut souligner l'ambition de Shinzo Abe pour réformer en profondeur l'économie japonaise, et sa volonté de pallier les effets négatifs de la dynamique démographique. Il ne manque donc plus qu'une « 4ème flèche » à l'arc d'Abe, une stratégie de l'équilibre budgétaire, pour qu'enfin succède à la « décennie perdue » le renouveau japonais.

[1] Les trois flèches désignent les trois pilliers de la relance menée par le Premier ministre japonais : une relance budgétaire, une politique monétaire expansionniste, et une stratégie de croissance.

[2] Dans son rapport annuel de 2011 sur la dette du Japon, Japan Sustainibilyty Report, le FMI indiquait qu'une hausse des taux d'intérêts de 1% impliquerait une hausse de la charge d'intérêt équivalente à 2% du PIB.

[3] Institut National de la Population et de la Recherche sur la Sécurité Sociale, Projections statistiques démographiques pour le Japon (janvier 2012).

[4] Patrice Novarty, « Comment pousser les Japonais à faire des enfants », 28 novembre 2009

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