Europe et international

Pourquoi l'aide humanitaire est nuisible à certains pays d'Afrique

31 mars 2009 • Guillaume Varnier

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L'aide au développement des pays les plus pauvres est sans doute l'une des plus belles idées de notre temps. Elle a fortement augmenté au cours trente dernières années et a même battu son record en 2008 en atteignant 120 milliards de dollars. Pourtant, dans le même temps, l'Afrique s'est considérablement appauvrie et la croissance y est demeurée extrêmement faible.

La perfusion continue de l'aide internationale produit en fait un certain nombre d'effets pervers dans les pays qui en dépendent. Elle alimente la corruption et empêche le développement d'un tissu économique prospère. Cette aide, qui ne sert le plus souvent qu'à soulager nos consciences, est aujourd'hui mise en cause.

Le livre qui fait l'effet d'une bombe

Le premier livre de Dambisa Moyo, ancienne consultante de la Banque Mondiale et économiste chez Goldman Sachs, fait l'effet d'une bombe. Intitulé Dead Aid : Why Aid Is Not Working and How There Is a Better Way for Africa [1], il préconise de couper toute aide à l'Afrique d'ici cinq ans. Selon l'auteur, il s'agit du seul moyen pour le continent de sortir enfin de la pauvreté. Contrairement à ce que nous avons l'habitude d'entendre de la part de nos économistes, hommes politiques et célébrités, elle affirme que l'aide internationale a perpétué en Afrique le cycle de la pauvreté et affaibli la croissance. Si Dambisa est la première économiste Africaine à parler des problèmes que pose l'aide, il est difficile de lui opposer qu'elle ne connaît pas son sujet : née à Lusakan en Zambie, elle est Docteur en économie et diplômée des prestigieuses universités d'Oxford et Harvard. Elle n'est pas non plus indifférente à la pauvreté, puisqu'elle est engagée dans de nombreuses actions caritatives, notamment de micro crédit dans les pays en développement et d'aide aux enfants en difficulté aux Etats Unis.


Aide au Développement des pays du Comité d'Aide au Développement (CAD)

Sources : OCDE, Banque Mondiale

Inefficacité de l'aide internationale

En cas de crise majeure, comme lors du tsunami en Asie (2004), l'aide humanitaire est absolument nécessaire. Elle est même un impératif moral. Mais ces aides ponctuelles constituent une goutte d'eau dans l'océan d'argent qui inonde l'Afrique chaque année. Au cours des soixante dernières années, plus de 1000 milliards de dollars d'aide au développement ont été transférés des pays riches vers l'Afrique. Pourtant, nous sommes obligés de constater que cette politique de transferts massifs n'est qu'un facteur d'érosion des structures économiques et politiques déjà fragiles de ce continent. La richesse par habitant y est aujourd'hui plus faible qu'en 1970. Plus de la moitié de la population, soit 350 millions de personnes vit avec moins de 1 dollar par jour. Ce chiffre a triplé en 30 ans. Le FMI, dans un rapport publié en 2005 [2], priait les différents acteurs du développement de cesser de croire qu'une aide accrue règlerait les problèmes de l'Afrique. Malgré les différentes voix qui s'élèvent, le monde ne semble pas prêt à débarrasser l'Afrique de cette drogue paralysante. Aider est devenu un impératif absolu dont le poids éclipse toute rationalité. Aider pour sauver notre âme, à défaut des Africains.


Ethiopie : Aide Internationale vs. PIB / habitant

Sources : OCDE, Banque Mondiale

Mozambique : Aide Internationale vs. PIB / habitant

Sources : OCDE, Banque Mondiale

Effets pervers

L'aide au développement alimente la corruption. L'Union Africaine estimait en 2002 qu'elle coûtait annuellement au continent la somme astronomique de 150 milliards de dollars. Jeffrey Winters, professeur à la Northwestern University estime qu'en 2004, 100 milliards de prêts accordés par la Banque Mondiale on été détournés pour alimenter des circuits de corruption. Selon l'agence d'observation de la corruption Transparency Inernational, l'ex-Président de la République Démocratique du Congo (ancien Zaïre) M. Mobutu aurait volé au moins 5 milliards de dollars au pays.

Une économie naissante a besoin d'institutions fortes, de services publics efficaces et d'un gouvernement responsable. Les jeunes ont besoin de travailler et de croire en l'avenir de leur pays. L'aide a montré qu'elle était incapable de satisfaire ces objectifs. Au contraire, elle encourage seulement les gouvernements des pays pauvres à décrocher le téléphone et demander plus d'aide, éloignant ainsi chaque jour davantage les peuples Africains de la sphère de la production.

Même ce qui semble être intervention minime en surface peut avoir des conséquences dramatiques. Dambisa Moyo prend l'exemple d'un producteur de moustiquaires dans une petite ville d'Afrique. Il emploie 10 personnes qui produisent ensemble 500 moustiquaires par semaine. Leur salaire leur permet de faire vivre une quinzaine de personnes chacun. Une organisation internationale fournit généreusement 100 000 moustiquaires aux habitants de la région. Cela met sur la paille notre producteur, ses 10 employés et les 150 personnes qui en dépendent. Dans quelques années, les moustiquaires seront usées. Alors, il n'y aura plus de producteur vers qui se tourner, et il faudra à nouveau demander de l'aide. Le même raisonnement s'applique à l'agriculture. Inonder le marché africain de nourriture Américaine et Européenne gratuite ruine les petits exploitants africains. Un minimum de bon sens conduirait par exemple à acheter la nourriture à des agriculteurs locaux, pour ensuite la redistribuer aux nécessiteux.

Les conditions du développement économique

Entreprendre en Afrique est un véritable cauchemar. Outre l'insécurité physique et juridique qui y règne, une bureaucratie démesurée vient entraver le bon fonctionnement des affaires. Au Cameroun, un investisseur doit compter 426 jours pour obtenir une licence. Il faut 119 jours pour créer une entreprise en Angola. Ces chiffres sont à comparer avec ceux des Etats Unis (40 jours) ou de la Corée du sud (17 jours). De plus, l'Afrique se caractérise par son instabilité. Depuis 1960, les guerres et massacres on tué plus de neuf millions d'hommes et de femmes. Dans la même période, l'Afrique a connu près de 80 coups d'Etat. Onze pays ont connu la guerre civile en seulement 15 ans pour un coût estimé à 200 milliards de dollars.

La bonne nouvelle est que nous savons ce qui marche et conduit à une réduction durable de la pauvreté grâce à une croissance soutenue. Les pays qui dépendent de l'aide internationale sont en grande difficulté, et ceux qui n'en dépendent pas réussissent. Il suffit de regarder les exemples de l'Afrique du Sud et du Botswana pour le comprendre. Ces deux pays, modèles de réussite du continent africain, ont su construire leur avenir sur une économie de services, une administration démocratique, stable et peu corrompue. Les gouvernements doivent s'attacher à attirer un maximum d'investissements en réduisant la bureaucratie et en mettant en place une fiscalité attractive. Ils doivent enfin encourager le commerce, et se construire progressivement des institutions solides pour faire revenir la confiance.


Botswana : Aide Internationale vs. PIB / habitant

Sources : OCDE, Banque Mondiale

[1] Traduire : Pourquoi l'aide ne fonctionne pas, et pourquoi il y a une meilleure voie pour l'Afrique

[2] Aid Will Not Lift Growth in Africa. Traduire : L'aide n'augmentera pas la croissance en Afrique

Commentaires

  • Par atlente • Posté le 08/11/2009 à 05:59 Le développement, pour une population, signifie accroissement de production, de niveau de vie, et donc dans notre monde économique, de capital possédé et créé, et de qualification conjointe.
    Pour les populations d'Afrique, mais aussi d'ailleurs si l'on prend par exp le cas de pays européens dans le passé, tels l'Irlande ou + récemment les pays pauvres ou à la traîne d'Europe, ce résultat peut s'obtenir en gros par 3 voies, en admettant que la 4ème, le colonialisme ou l'impérialisme, est bannie, alors qu'ils auraient constitué, bien conduits,intègres, et équitables de part et d'autre, une forme de coaching et d'assistance inégalée pour transférer savoir et développement, et intégrer les retardataires dans le mouvement de civilisation du siècle:
    a)l'émigration vers des pays d'accueil si possible non discriminants qui donnent à l'individu qui serait prêt à démarrer en bas de l'échelle une possibilité d'immersion inégalée et d'opportunités pour une ascension sociale le sortant sur la durée de sa condition éprouvée comme sans espoir ni avenir. C'est en quelque sorte une colonisation à rebours basée sur une démarche individuelle malheureusement inorganisée par les puissances publiques qui n'y voient pas un investissement en potentiel économique pour l'avenir, et en conséquence prise en main par des organisations maffieuses qui en récupèrent les fruits. Il y aurait beaucoup à dire et à faire pour organiser ces mouvements qui de toute façon s'effectuent par les pays "réceptionnaires" (voyons du côté de l'organisation de l'immigration aux Etats-Unis au 19ème siècle et plus récemment l'immigration israélienne) destinées non pas à importer de la main-d'oeuvre mais à accueillir des candidats à la citoyenneté.
    b)le développement local ou régional dont on voit les limites et inconvénients et la lenteur du fait de la culture politique et économique traditionnelle qui porte à privilégier des pratiques de prélèvement de chefferie sur tout flux économique significatif, sans y procéder comme dans le cas d'un salaire, à partir d'une justification d'une action de production et de valeur ajoutée, mais de pouvoir institué en quelque sorte féodal lié à la pérennisation de structures sociales traditionnelles et dépassées. Il est curieux, à ce sujet, que l'Afrique ait pour beaucoup entamé, mais n'est-ce pas à l'instigation des puissances politiques engagées dans la guerre froide, une lutte de libération dénommée décolonisation, et qu'elle n'ait pas entamé par ailleurs une autre lutte radicale, à l'exemple des pays qui ont mené des révolutions intérieures de libération à l'exemple de 1789.
    c)Une nouvelle voie, qui semble se dessiner actuellement dans la suite de l'exploitation coloniale traditionnelle, est d'admettre l'installation de groupes économiques extérieurs intéressés par une utilisation massive de ressources potentielles stérilisées par les conditions géopolitiaques et sociales du milieu incapable de mobiliser compétences, structures et capitaux menant à une exploitation économique indépendante et donc facteur de développement intérieur organisé par la création d'autres filières favorisées par le flux financier induit sur d'autres secteurs économiques (services, communication, industrie). On y voit un exemple dans l'exploitation des matières premières, puis de l'énergie (pétrole), minières, agricoles,(on parlera ensuite de l'eau), et maintenant de l'acquisition ou location directe de terres de production destinées à assurer à court ou plus long termes l'approvisionnement alimentaire de pays extérieurs (Chine, Inde) nécessité par leur développement économique et leur taille démographique par rapport à leurs ressources de production internes. Ici aussi, si ce phénomène comme jusqu'à ce jour ne déclenche pas de retombées capitalistiques sur les populations locales par l'intermédiaire de vraies politiques économiques, on continuera à distribuer les miettes par le biais des ONG, gorgées de principes humanitaristes qui ne sont qu'une métamorphose de la sensiblerie néo religieuse hypocrite et bien pensante couvrant opportunément l'âpreté féroce de comparses en affaires, qui la favorisent en couverture de leurs petites affaires, mangeant aux deux râteliers, la paix et la guerre avec en vue ce que la nature humaine profonde leur inspire: la conquête et la domination d'une collectivité sur une autre plus faible.
    EN conclusion l'Afrique ne rentrera dans un cycle économique dynamique indépendant que lorsqu'elle aura compris qu'il lui est nécessaire de passer d'une économie où la propriété des moyens de production et de revenu n'est pas entre les mains d'une classe issue d'un âge privilégiant la tribalité, le pillage,et le clientélisme, dans le cadre d'un autoritarisme bien orchestré propre à faire barrage aux velléités de mécontentement de masses humiliées et conscientes le leurs conditions d'aliénation, mais en participant par ses structures politiques, économiques, culturelles, à la division du travail orientée vers la propriété, au moins pour la propre valeur ajoutée des moyens de production qui forment son patrimoine.
  • Par ades • Posté le 05/04/2009 à 12:07 Il y a 30 ans, j'ai passé deux ans au Rwanda comme volontaire, pour faire du développement sur le petit élevage. Depuis, l'Afrique me passionne, et au fil des années, j'en suis arrivé à la conclusion qu'il n'y avait que deux moyens pour elle de s'en sortir :

    a) toute aide apportée doit cesser, ou bien

    b) l'ONU fait preuve d'ingérence et décide de tout pendant la durée nécessaire pour relever pays après pays.

    évidemment, aucune de ces deux solutions ne sera jamais choisie. Tant pis !
  • Par WARNERY Jérôme • Posté le 02/04/2009 à 11:28 02 avril 2009

    Il est temps, encore et encore, de dénoncer l'aide actuelle gravement pernicieuse vis-à-vis des Africains alors qu'elle est hautement profitable aux intérêts des affairistes de tous les autres continents et de toute obédience...

    Que portée aujourd'hui par Dambisa MOYO elle-même, la dénonciation vigoureuse soit enfin salutaire, à la fois pour la population africaine et pour tous les autres peuples !

    Le message de Mme Dambisa MOYO est à relayer / diffuser largement...
  • Par jemidu • Posté le 01/04/2009 à 14:44 je ne suis pas un brillant économiste ni un spécialiste de l'Afrique, mais un esprit simple et concret.
    Je "devinais" bien, par moi-même, qu'une politique d'aide qui n'a pas apporté d'amélioration en 30 ans n'est pas bonne, même si elle semble pleine de bonnes intentions.

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