Europe et international

Le point sur les inégalités sociales et économiques dans le monde

08 septembre 2009 • Sandrine Gorreri

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Les inégalités sont un sujet d'une très forte actualité. Les rapports officiels et les études se sont multipliés ces dernières années pour étudier quel était le lien entre croissance économique, lutte contre la pauvreté et montée des inégalités et les critiques se sont particulièrement centrées sur les inégalités nées de la mondialisation. Toutes ces affirmations vont dans le même sens : une redistribution des salaires mieux répartie, plus égalitaire, et finalement plus juste.

Définitions et enjeux des inégalités

Les inégalités qu'est-ce que c'est ? Le concept est assez large : le plus souvent on cherche à mesurer les inégalités de revenus. Mais elles font elles-mêmes l'objet de nombreux débats : doivent-elles s'entendre avant ou après redistribution, quels sont les revenus qu'il faut prendre en compte,… D'autres inégalités sont aujourd'hui évoquées : inégalités d'éducation, de santé, etc.

L'égalité d'accès à la connaissance est également primordiale pour le développement d'un pays. En effet, les connaissances et l'expérience sont autant de facteurs d'accroissement des revenus. La connaissance une fois trouvée est gratuitement disponible. Au niveau international, c'est en recueillant la connaissance qui a coûté cher à acquérir pour les pays en tête de course que des pays en développement ont pu se doter d'un niveau de vie comparable à moindre coût.

Le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) milite pour une intégration de ces données à un index global qui pourrait mesurer le développement humain. Bien entendu un tel détail implique de disposer de statistiques fiables dans chacun des pays, et de pouvoir s'assurer que ces statistiques mesurent bien la même chose.

Pourquoi vouloir supprimer les inégalités ? L'exigence d'égalité veut que les gens soient traités de la même manière : on doit pouvoir démarrer avec des opportunités équivalentes et la liberté de les exploiter. C'est d'égalité devant la loi qu'il s'agit. D'un point de vue économique, l'égalité devant la loi se décline sur deux aspects importants : l'égalité d'accès au capital et l'égalité dans la jouissance des ressources et dans la propriété.
Ainsi, l'émancipation des pays qui connaissent des structures féodales passe par une meilleure distribution des ressources et au premier rang des terres. C'est ce qu'a développé Hernando de Soto dans ses travaux sur le rôle de l'accès à la propriété dans l'émancipation et l'enrichissement des populations défavorisées. De même, on peut citer les expériences positives du micro-crédit au Bengladesh sur l'importance de l'accès au capital.

Mais il ne s'agit pas d'égalité des résultats. Or, on sait que l'homme obtient de meilleurs résultats s'il fait des efforts et cela est source d'inégalités. Ces inégalités sont utiles car elles ont valeur d'exemple pour les autres. La croissance économique est sans doute le résultat de l'inégalité et n'est pas possible sans elle. Si nous pouvons aujourd'hui nous offrir des produits qui nous procurent un grand confort c'est en grande partie parce qu'au départ ils ont été construits seulement pour quelques personnes qui pouvaient se les offrir. Pour nous offrir une voiture il fallait travailler 4000 heures il y a 30 ans, il ne faut plus que 1000 h aujourd'hui [1]. Cela ne rend pas la pauvreté plus facile. Cependant une société qui progresse est une société qui fait confiance à ce processus d'apprentissage.

A l'inverse, vouloir égaliser les conditions matérielles correspond à imposer un schéma préconçu de distribution. Le problème est de savoir si les rémunérations peuvent être fondées sur la façon dont les autres jugent leurs mérites. De surcroît, ceux qui entreprennent et qui prennent des risques le font parce qu'ils sont sûrs d'en retirer le gain. Ce sont eux qui entretiennent le progrès et la croissance. Ce ne sont pas les inégalités qui sont dangereuses mais les privilèges qu'elles confèrent et il ne faut pas confondre une politique qui défend les privilèges d'une politique qui défend l'effort et l'initiative.

Le PNUD affirme que les inégalités entre pays se sont accrues, les inégalités dans les pays se sont accrues, et que les inégalités globales se sont donc accrues. Revenons sur ces différentes affirmations.

Les inégalités entre les pays

Poser cette question, c'est poser la question de savoir s'il y a eu convergence ou divergence ces dernières années entre les pays du globe.

Dans le débat sur les inégalités et la pauvreté il est souvent difficile d'argumenter car les données sont difficiles à collecter. Heureusement, des améliorations majeures ont été apportées ces dernières années dans la mesure de ces concepts. Un certain nombre d'études sont régulièrement menées sur la pauvreté qui montrent que la dispersion des revenus par tête tend à croître dans le temps entre les différents pays. Cependant, si nous nous intéressons aux conditions de vie des gens les plus pauvres, et à savoir si elles ont progressé plus rapidement que celles des personnes les plus riches, alors l'unité qui convient est la personne plus que le pays.

A ce sujet, l'économiste catalan Xavier Sala-i-Martin a publié un article très complet dans l'Index of economic freedom de 2007. Il propose d'utiliser d'autres concepts : tout d'abord, on peut utiliser le revenu par tête pondéré par rapport à la population, plutôt que le simple revenu par tête qui donne le même poids à tous les pays quelle que soit leur population. Le résultat de ce calcul est que la dispersion des revenus augmente dans le temps avec un pic en 1978, et après cela elle diminue, liée au fait que la Chine avec près de 20% de la population a connu une forte augmentation de son revenu par tête. L'effet a même été renforcé dans les années 90 avec l'Inde et son parcours de croissance rapide pour près d'1 milliard d'individus.

Cependant utiliser la distribution des revenus par tête pondérés par rapport à la population n'est pas suffisant pour mesurer la dispersion à l'intérieur même du pays. Même en utilisant la pondération selon les pays, les chercheurs reconnaissent que tous les pays n'ont pas le même poids mais ils supposent que pour un pays le revenu est égal pour tous les citoyens. Ce qui peut bien sûr entraîner des contrevérités.

Xavier Sala-i-Martin propose ensuite une autre méthode pour intégrer dans chaque pays la distribution des revenus. Il est parvenu à établir une distribution des revenus mondiale en estimant une distribution pour 138 pays et en intégrant ces distributions pour tous les niveaux de revenu. Des graphiques ont été établis pour représenter les fonctions de distribution des revenus mondiaux ainsi que pour quelques grands pays en 1970 et en 2000. Le graphique représente également une ligne pour un revenu annuel équivalent à 1$/j qui est une mesure largement répandue du seuil de pauvreté.


On voit qu'en 1970 les inégalités de revenus dans le monde proviennent surtout de différences entre pays plus que de différences à l'intérieur de certains pays. C'est la disparité des situations des pays qui est la plus frappante.


Une comparaison des graphiques pour 1970 et pour 2000 montre que la distribution s'est déplacée vers la droite traduisant que le PIB moyen mondial par tête s'est accru. Mais la situation relative des différents pays est moins évidente. On note qu'un changement majeur s'est opéré en Chine : la courbe s'est déplacée vers la droite tandis que les inégalités ont crû.

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Le graphique 3 montre les distributions dans le temps. Il y apparaît clairement qu'il y a un déplacement vers la droite et d'autre part, que la part de la distribution à gauche de la ligne de pauvreté se réduit, signifiant une baisse du taux de pauvreté et une baisse du nombre absolu de pauvres.

La baisse de la pauvreté

Xavier Sala-i-Martin s'est penché sur ce point et a calculé à partir de différents seuils l'évolution du taux de pauvreté entre 1970 et 2000 et leur nombre absolu. Il retient quatre seuils différents Quel que soit le seuil retenu, le taux de pauvreté a nettement diminué et le nombre de pauvres en valeur absolue a baissé. Dans le cas 1 cad 1$/jour : le taux de pauvreté est passé de 15.4% en 1970 à 5.7% en 2000, la population totale est passée de 3.5 milliards à 5.5 milliards (+50%) et le nombre total de pauvres est passé de 534 à 322 millions une baisse de 50%.
Dans le cas 4 (3$/jour de 996), le taux de pauvreté est passé de 47% en 1970 à 21% en 2000 et le nombre total de pauvres est passé de 1.6 milliard à 1.2 milliard.

Ces résultats sont remarquables mais il convient de noter que les grandes régions du globe se distinguent les unes des autres :

-L'Extrême-Orient : Avec 1,7 milliard d'habitants en 2000, est la région la plus peuplée. Le taux de pauvreté qui était de près de 30% en 1970 a baissé considérablement pour atteindre 2,4%, le nombre de pauvres passant de 350 millions environ à 41 millions en 2000. La croissance du revenu par tête des Chinois est un facteur crucial dans cette évolution : selon les statistiques de la Banque mondiale, le nombre de pauvres est passé de 50% en 1980 à 8% en 2000. Mais une évolution similaire est constatée en Indonésie, en Thaïlande. Seule la Papouasie-Nouvelle-Guinée voit son nombre de pauvres augmenter.

-L'Asie du Sud est également une région extrêmement peuplée. Le taux de pauvreté y a reculé de 30% en 1970 à 2,5% en 2000, essentiellement lié à la forte croissance de l'Inde. Et à l'exception du Népal, tous les pays de la région ont connu une évolution négative de leur taux de pauvreté.

- La croissance asiatique contraste avec le drame africain. Avec 608 millions d'habitants, l'Afrique Subsaharienne représente la 3e région la plus peuplée et la plupart des pays qui la composent ont connu une aggravation de leur pauvreté. Le taux de pauvreté, similaire à celui de l'Asie en 1970, est proche de 50% en 2000. Quelques exceptions : le Botswana, la République du Congo, l'île Maurice, le Cap Vert et les Seychelles. Ce qui fait de l'Afrique le continent où habite l'essentiel des populations pauvres de la planète.

-L'Amérique latine quant à elle connaît une évolution contrastée : le taux de pauvreté y a été divisé par deux entre 1970 et 2000 mais l'essentiel de l'évolution se concentre sur la période des années 1970. Depuis, très peu de progrès ont été constatés. Le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, s'ils partaient de taux de pauvreté relativement plus faibles que les précédentes grandes régions citées ont également réussi à diminuer leur taux de pauvreté.

-L'Europe orientale et l'Asie centrale représentent la dernière région étudiée qui recouvre les pays de l'ancien bloc communiste. Si le taux de pauvreté s'y est accru il faut dire que le point de départ, c'est-à-dire le revenu par tête en 1970 était très élevé. Mais malgré cela, le taux finalement de pauvreté n'y atteint pas 0.1% en 2000. La mondialisation observée sur la période récente a permis de faire baisser la pauvreté.

Mais qu'en est-il des inégalités ?

Après avoir stagné dans les années 1970, Xavier Sala-i-Martin montre que les inégalités ont globalement diminué sur les années 1980-2000. L'analyse par région montre qu'en fait les pays riches ont d'abord augmenté leurs revenus, se séparant clairement du reste des 5 milliards d'habitants de la planète mais la progression sensationnelle de la Chine, de l'Inde et du reste de l'Asie fait que près de 3 milliards d'individus ont entamé une phase de convergence avec les revenus du milliard le plus riche, laissant encore 1 milliard en arrière. Les inégalités entre pays ont donc globalement connu une baisse. Tout cela s'expliquerait-il par la seule évolution chinoise ? Xavier Sala-i-Martin propose une analyse en excluant les principaux pays convergents (la Chine) et les divergents (les Etats-Unis, l'Afrique) et il constate malgré tout une baisse du coefficient de Gini, qui est une mesure du degré d'inégalités des revenus (compris entre 0 et 1, où 0 signifie l'égalité parfaite). Au total, les inégalités entre pays ont baissé à un point tel qu'il est possible d'affirmer que globalement on a assisté récemment à une baisse des inégalités. Cette étude souligne cependant la montée des inégalités dans des pays comme la Chine.

Ces inégalités sont-elles un phénomène de transition ? La croissance des inégalités avant leur réduction est-elle caractéristique des économies en développement ? C'est ce que montrent les travaux de l'économiste Kuznet, mais cette transformation ne se vérifie pas systématiquement et l'égalité progresse, particulièrement dans les pays pauvres qui ont réformé leurs économies, en libéralisant le commerce international et la circulation des capitaux.

De ce premier bilan, on tire donc la conclusion que la convergence a été entamée entre les pays riches et les pays pauvres même s'il reste encore un continent - l'Afrique – sur le bord de la route.

Les inégalités dans les pays : l'exemple des pays développés

Cependant cette étude ne lève pas le voile sur les critiques qui dénoncent une montée des inégalités dans les pays, et particulièrement dans les pays développés. Dans les travaux les plus souvent cités, figurent les études de Thomas Piketty et Emmanuel Saez sur les Etats-Unis. C'est le portrait que l'on fait souvent de l'économie américaine minée par la pauvreté et les inégalités. L'iFRAP a dans plusieurs dossiers détaillé les données sur la pauvreté aux Etats-Unis, tout comme en France. Ici sont repris les principaux résultats de ces études.

Le taux de pauvreté aux Etats-Unis est de 12% d'après le Census Bureau, l'équivalent de notre INSEE, soit 37 millions de personnes de l'autre côté de l'Atlantique. Ce seuil est fixé à un niveau représentant un revenu égal à trois fois le coût minimal de la ration alimentaire nécessaire pour chacun. C'est un seuil de pauvreté absolu.
A l'inverse, en France, la manière de calculer la pauvreté en définissant comme pauvre une personne dont le revenu se situe en deçà du revenu médian fait qu'à chaque fois que ce revenu augmente, forcément la « pauvreté » augmente aussi. Encore plus grave, c'est qu'avec ces critères, dans les pays où le niveau de vie n'augmente pas ou très peu, le taux de pauvreté ne bouge pas. Il s'agit de la méthode européenne de calcul de la pauvreté en termes relatifs. Avec cette méthode, le nombre de ménages pauvres atteint quasiment 3 millions en 2005.

Aux États-Unis, la famille pauvre classique (comme d'ailleurs leur équivalent européenne) est monoparentale, avec une mère jeune et un enfant en bas âge. Mais plus encore, la pauvreté aux Etats-Unis est courte, ce que ne traduisent pas ces indicateurs statiques : Si les 20% les plus pauvres ne gagnent que 3,6% du PIB, 5,1% des Américains qui appartenaient aux 20% les plus pauvres en 1975 y figuraient toujours en 1991. 30% avaient rattrapé la classe des 20% les plus riches et 60% la part des 40% les plus riches. Ceux qui tombent en dessous du seuil de pauvreté n'y demeurent que 4,2 mois en moyenne. Seuls 4% de la population US est pauvre sur longue durée. Les plus pauvres sont souvent des immigrés ou des étudiants qui profitent de l'extraordinaire mobilité sociale du pays. En l'absence de privilèges et d'une trop forte taxation il y a le moyen pour ceux qui sont pauvres d'accroître leur potentiel de revenu. Les 4/5e des millionnaires américains ont bâti leur fortune seuls (7 millions encore après la crise).

Concernant les inégalités, l'idée que le fossé s'accroît entre les pauvres et les riches revient régulièrement. Selon l'étude de Piketty et Saez, les plus hauts revenus recevaient en 2004 15% de tous les revenus contre environ 8% dans les années 70. La série statistique utilisée pour parvenir à ces conclusions est celle des revenus déclarés à l'IRS mais elle comporte de nombreux biais, notamment les réformes fiscales importantes intervenues au cours des années 80 et 90 aux US. De surcroît, et contrairement aux idées reçues qui veulent que la redistribution américaine soit plus faible, on redistribue plus aux pauvres aux États-Unis qu'en Europe. Sans oublier le rôle de la « charité privée » dans la lutte contre la pauvreté qui est essentiel. Les dons privés pour lutter contre la pauvreté s'élèvent en moyenne à 212 Mds de dollars.

A titre de comparaison, une étude de l'OCDE a réalisé une analyse de la redistribution dans 18 pays différents. Après avoir créé trois catégories de revenus allant du plus bas au plus élevé qui représentent 30% (les plus pauvres), 40% (la classe moyenne) et, respectivement 30% (les plus riches) de la société, les auteurs ont pris en compte toute redistribution incluant de l'argent en liquide et autres avantages en nature. Ce qui nous intéresse, ce sont les revenus disponibles après redistribution et après impôts. Les résultats sont révélateurs :

- Aux États-Unis, environ 65% des impôts proviennent des 10% les plus riches (en Allemagne, les 10% les plus riches ne contribuent qu'à hauteur de 40% du total des impôts).

- A l'inverse, 50% des plus pauvres acquittent quand même 9% du total des impôts en Allemagne et 8% en France. Aux États-Unis, ils n'acquittent que 4%.

- Quant aux transferts vers les plus pauvres, les différences sont encore plus flagrantes : aux États-Unis, la catégorie la plus défavorisée reçoit 41,4% de la redistribution, tandis qu'en France, les plus démunis n'en reçoivent que 35% (32% en Allemagne). De plus, en France, les 30% les plus riches « récupèrent » 25% des transferts (ils ne sont que 20% aux États-Unis).

Au final, le débat sur la montée des inégalités aux États-Unis paraît plus limité que les critiques très féroces ont pu le laisser croire. En stigmatisant la part tirée par les plus hauts revenus dans un pays développé aussi symbolique que les États-Unis, ces auteurs ont voulu démontrer que seule une politique de redistribution peut équilibrer en faveur des plus pauvres la répartition de la richesse. Mais l'analyse détaillée confirme au contraire un certain nombre d'éléments déjà évoqués à savoir que l'égalité d'accès aux opportunités doit être préservée et qu'elle ne doit pas être confondue avec l'égalité des résultats. Si la pauvreté est un phénomène transitoire, c'est parce que les inégalités de revenus sont le reflet de la mobilité sociale extraordinaire qui existe aux États-Unis.
Ainsi le procès fait à la mondialisation en matière d'inégalités paraît plutôt excessif, que ce soient les inégalités entre pays ou les inégalités dans les pays. Bien sûr, tous les pays n'ont pas suivi strictement le même modèle et, à évolution comparable, certains pays connaissent des inégalités de revenus supérieures à d'autres. Mais globalement, on peut en conclure à une baisse des inégalités au niveau mondial ; une région du globe reste malheureusement à la marge de cette évolution, il s'agit de l'Afrique.

[1] Exemple donné par Nicolas Lecaussin dans "Au secours, ils veulent la peau du capitalisme

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