Europe et international

Le Japon affiche une croissance quasi nulle depuis 20 ans : est-ce un drame ou un faux problème ?

29 janvier 2015 • Fabien Chalandon

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Au terme d'un bras de fer politique, et pour contrer la stagnation de l'économie et la baisse des prix depuis presque 20 ans, M. Abe a imposé, en 2013, à la banque centrale du Japon un assouplissement quantitatif massif, pour stimuler une hausse de l'activité et des prix, puis augmenter les rémunérations pour relancer la consommation interne, et enfin réguler l'ensemble pour atteindre un objectif d'inflation de 2%, comme ses homologues occidentaux. L'Occident applaudit, car la politique monétaire du Japon « rejoint le concert des grandes nations ».

Or cette politique correspond à un véritable parti-pris occidental, fondé sur l'axiome politiquement correct mais non démontré, qu'une faible inflation dans la croissance est préférable dans tous les cas à la stagnation permanente, accompagnée d'une baisse des prix. Ceci est-il applicable au Japon ? Rien n'est moins sûr.

Croissance

  • Le politiquement correct oublie que le Japon, « en stagnation », continue de s'enrichir.

L'Occident s'apitoie beaucoup sur le Japon et sa croissance exsangue depuis 1990. Il est vrai que, comparés à ceux de la France, les chiffres sont parlants : depuis 1995, une croissance du PIB proche en cumul de zéro, contre 1,7% par an en moyenne pour la France, mais aussi une stagnation des rémunérations nominales. Situation en apparence terrible du Japon qui semble reculer, voire s'appauvrir. Rien n'est moins vrai, les statistiques infirmant même ce recul : le revenu réel par habitant du Japon, légèrement supérieur à celui de la France en 1995, le reste encore aujourd'hui. Dès lors comment est-ce possible ?

La réponse statistique globale est simple : le PIB est resté constant, alors que la population a stagné et décroît même depuis peu, ce qui entraîne mécaniquement un enrichissement par habitant. Plus remarquablement, l'enrichissement global s'est effectué malgré la baisse de la population : ceci s'explique par la hausse de la productivité horaire qui a augmenté nettement plus qu'en France, alors que le nombre d'heures moyennes travaillées lui est très supérieur. Ce qui globalement, et par habitant, entraîne un enrichissement, tout en maintenant un chômage à moins de 4% de la population active.

L'étude de l'évolution du pouvoir d'achat le confirme aussi. Si les rémunérations nominales ont peu progressé malgré un chômage faible, le pouvoir d'achat a progressé en raison d'une baisse des prix. Mesurée par le déflateur du PIB sur la seule période 2000-2009, après une baisse déjà constatée sur la période 1994-2000 de près de 3%, la diminution des prix atteint 9%, dont 1,6% pour les loyers, 1% pour le coût de construction, 8% pour les services, 1% pour le commerce de détail, 28% pour les télécoms, et 68% pour les produits électriques, alors que le coût de l'alimentation, elle-même diversifiée, n'a pas augmenté, grâce à un yen alors fort s'exerçant sur les importations alimentaires couvrant 60% des besoins. Cette baisse atteint 40% depuis cinq ans pour les seuls produits blancs et bruns de grande consommation. Que dire des prix immobiliers, que la bulle immobilière spéculative de la fin des années 1980 avait conduits à l'absurdité : au prix d'un assainissement douloureux du secteur financier, le dégonflement des prix de plus de 50% a permis un retour à la normale : ainsi peut-on financer depuis lors une acquisition immobilière en banlieue de Tokyo sur 15 à 20 ans au lieu de 100 ans précédemment, sur des terrains en baisse de 7% depuis 10 ans. Le politiquement correct oublie ainsi que la baisse des prix enrichit les ménages.

Pouvoir d'achat

  • Le politiquement correct méconnaît aussi que le pouvoir d'achat peut s'améliorer en raison d'avantages non monétaires que les économistes ne savent pas quantifier, mais qui sont bien observables.

Or le Japon dispose d'une qualité des infrastructures collectives sans équivalent dans le monde. Il en va d'abord des transports, quelle que soit l'agglomération, que la topologie rend pourtant nettement plus coûteux qu'en France : un réseau ferré et métropolitain dense et ponctuel et un réseau d'autoroutes urbaines suspendu, tous deux construits principalement en surélévation pour libérer l'espace dans les plaines peu nombreuses (14% du territoire) et les collines (12%) mais concentrant 90% de la population, et des liaisons interurbaines construites pour l'essentiel dans les montagnes (63% du territoire) avec force tunnels et ponts majestueux. Il est de ce fait bien plus cher qu'en Europe, au relief bien moins escarpé, mais demeure tarifé raisonnablement malgré l'absence de subventions. Il en va aussi des infrastructures scolaires, chaque école primaire ayant souvent sa propre piscine, mais également universitaires, qui impressionnent par la qualité de leur équipement et la vivacité de leur recherche.

Le système de santé n'est pas moins performant qu'en France, et probablement mieux équipé, mais avec 25% de dépenses en moins par habitant, pour un rapport qualité-prix supérieur, alors que le Japon détient le record mondial de la longévité : il soigne tout par un réseau de médecins généralistes, « référents » le cas échéant à des spécialistes y compris à l'hôpital public, immaculé et géré au cordeau. Ce système n'incite pas comme en France à la gabegie, en raison d'un ticket modérateur de 30%, lui-même réduit à quelques pourcents selon le revenu pour les interventions médicales coûteuses, d'autant que les médicaments sont vendus pour la dose et la durée exactes prescrites. Il laisse seulement pour les maladies graves, comme les cancers, la place à l'assurance privée pour le complément.

Qualité de vie

  • Le politiquement correct occulte le fait que le Japon présente une qualité de la vie quotidienne sans équivalent.

Que dire des éléments incorporels inestimables comme la propreté des villes, assise sur un recyclage à huit poubelles différentes, la nature présente partout et protégée car révérée, un urbanisme de proximité centré sur la vie de quartier et reposant de préférence sur la maison individuelle et le commerce local, la reconquête des friches industrielles et immobilières issues de la crise de 1990, l'absence de pollution de l'air, sauf lorsque les vents l'importent de la Chine, mais également l'absence de bruit résultant d'automobiles silencieuses et de pare-sons sur tous les équipements autoroutiers en zone urbaine.

Quel prix mettre sur une sécurité des biens et des personnes, une des meilleures du monde selon l'O.C.D.E. : dans quel pays peut-on retrouver sa voiture avec les clés de contact laissées par inadvertance dans le démarreur, ou retrouver intact son portefeuille perdu, alors que vol avec violence du téléphone portable, le « car ou home jacking » une plaie française, y sont inconnus ?

Doit-on rajouter une administration, notoirement bureaucratique, dit-on, mais guère plus qu'en France, proposant en revanche des processus clairement définis, et s'y tenant, avec un personnel poli et attentionné pour qui le congé maladie n'est pas un complément de congés payés : surtout, s'étant trompée, elle s'excuse d'abord puis corrige le plus vite possible, une rareté en France.

Les comportements sociaux y contribuent aussi de manière essentielle : il en va, contrairement à la France, de la politesse et de la gentillesse pour désarmer la violence sociale, du respect des autres, et du réflexe d'aider et « servir » plutôt que de « se servir », l'hostilité légendaire à l'égard de l'étranger, le « Geijin », n'étant ni apparente, ni générale, ni systématique. La cohésion sociale y demeure très forte, structurée autour de la famille, de l'empereur et des traditions ancestrales composant une identité nationale très affirmée, forgée par 14 siècles d'une histoire riche et encore enseignée, une aptitude très ancienne à l'industrie et une sensibilité artistique et culturelle originale. Tout ceci faisant dire à ce journaliste canadien, vivant et enseignant à l'université au Japon depuis trente ans, que même si le Japon a des cotés négatifs : « this is now a kinder, gentler place ».

Ceci résulte d'un choix politique constant, alliant préférence à l'emploi des Japonais, immigration quasi nulle, et refus du multiculturalisme, là aussi l'inverse de la France. Le Japon ne connaît pas non plus comme la France l'effondrement dans les classements PISA et SHANGAI, ni la disparition de l'enseignement humaniste.

Dette

  • Le politiquement correct se focalise aussi à tort sur la dette publique japonaise, très élevée, 240% du PIB, contre 98% en France.

Il oublie qu'elle est la contrepartie d'un niveau de frais de fonctionnement des collectivités publiques très inférieur à la France, avec 1.746 communes venant de 75.000 en 1900, et de 47 départements, mais avant tout d'une pression fiscale et sociale nettement moins élevée : 35% de prélèvements totaux en moins ; dont une TVA depuis peu à 8%, un impôt marginal sur le revenu à 50% ; pas de C.S.G. ni d'I.S.F. ; dont un prélèvement social total, parts employeur et employé cumulées, ramenées au salaire brut, de 30%, contre 70% en France. Soit au total des marges de manœuvre fiscale et sociale importantes que la France n'a plus, alors que le déficit public japonais est la contrepartie d'investissements collectifs très lourds, et non comme en France d'un déficit primaire public et social, finançant depuis 30 ans des emplois publics en surnombre et des transferts sociaux à tout va, aux dépens des investissements comme de leur maintenance, mais aussi des fonctions régaliennes.

Il néglige aussi le fait que la dette elle-même reste détenue à 90% par les résidents japonais, contre moins de 50% en France, à travers des institutions financières, peu soucieuses d'alimenter la volatilité naturelle des marchés, alors que le Japon est le premier créancier mondial, avec une position supérieure à la somme des deux suivants : l'Allemagne et la Chine, la France étant un débiteur net depuis longtemps.

Il omet surtout de préciser qu'une stagnation durable est, pour les acteurs privés que sont les ménages, banques et entreprises, le prix incontournable à payer dans tous les cas pour résorber un surendettement dont le remboursement pèse longtemps sur le revenu disponible. Or le Japon qui l'a expérimenté dans les années 1990, ne le connaît plus. Bien au contraire, puisque les entreprises et les ménages génèrent une forte épargne, alors que les banques fonctionnent avec des ratios de taux d'endettement sur ressources très conservateurs.

Dès lors que cette stagnation enrichit, l'assouplissement quantitatif japonais a d'autres motivations, que le politiquement correct élude.

Curieusement, l'assouplissement quantitatif monétaire ne s'imposait pas au Japon, dont le secteur bancaire est à nouveau florissant depuis 15 ans. Car cette politique non conventionnelle a d'abord été conçue aux USA et en Europe pour faire face à la crise de liquidité du système bancaire, puis éviter sa banqueroute et reconstituer sa capacité de crédit, mais certainement pas de reflatter nominalement ces économies. Ayant pour instrument principal la spoliation de l'épargnant sans faire contribuer les actionnaires ni les obligataires des banques, elle a progressivement renfloué leurs bilans, ravagés par les excès des subprimes et autres produits dérivés non maîtrisés, en permettant un refinancement sur des classes d'actifs de plus en plus risqués, à des taux quasi nuls. Détruisant la relation entre risque et rémunération, cette politique a fomenté une nouvelle bulle du prix des actifs. Ce qui est tout sauf sain.

Cet assouplissement quantitatif monétaire a toutefois été décidé au Japon pour des raisons d'abord psychologiques, et donc politiques : l'absence de hausse des rémunérations nominales est mal ressentie, alors que la hausse réelle du pouvoir d'achat par la baisse des prix ou l'utilisation d'investissements collectifs de qualité n'est pas, ou mal perçue. Or la décision d'augmenter les prélèvements obligatoires, en commençant par la TVA alors de 5%, avait été prise, et son impact négatif sur le pouvoir d'achat semblait moins perceptible, et donc plus acceptable, dans une économie en reflation plutôt qu'en stagnation.

En réalité, la décision de M. Abe n'est pas motivée par l'objectif premier d'une reflation artificielle des rémunérations nominales, mais par celui d'une brutale dévaluation compétitive de près de 40% atteinte ainsi en quelques mois. Car sa principale préoccupation est de relancer les exportations, enrayer les délocalisations liées au yen fort depuis 15 ans, et financer l'augmentation temporaire du déficit énergétique de 45 milliards de dollars lié à l'arrêt - provisoire - de 48 réacteurs sur les 50 du parc nucléaire, suite à l'accident de Fukushima, lui-même ayant entraîné pour la première fois depuis 1996 les comptes externes courants dans le rouge.

Le problème du Japon n'est donc pas la stagnation et la baisse des prix

Il réside d'abord dans la baisse de la population, qui rend les équipements collectifs surdimensionnés : ainsi observe-t-on depuis peu des centres de recherche vides, mais aussi des universités publiques et privées en surnombre, qui progressivement recrutent à l'étranger, et d'abord en Chine.

Il concerne aussi le vieillissement de la population, qui impacte le financement de la santé et de la retraite publique. L'un comme l'autre posent la question taboue, pour les financer, du recours à l'immigration, qui peut alimenter la croissance mais détruire le mode de vie japonais, ou du recours accru aux seniors en retardant leur retraite, et aux femmes, en favorisant leur insertion professionnelle.

La réponse japonaise à ces questions est pragmatique, continue et dosée dans le temps comme dans l'effort.

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