Europe et international

La situation économique de la Grèce en 2011

29 mars 2011 • Athina Papadopoulou

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Suite à notre note sur les mesures d'austérité du FMI en Grèce, voici un point sur la situation économique de la Grèce en 2011. L'économie grecque a connu un fort développement au cours des trente dernières années, en grande partie fondé sur l'emprunt et la consommation. Le secteur public s'est étendu, contribuant, entre autres, à alourdir le poids de la dette publique. Un bilan alourdi par des problèmes récurrents de corruption et d'évasion fiscale, et un taux de chômage en augmentation.

La Grèce a connu un fort développement au cours des trente dernières années, en grande partie fondé sur l'emprunt et la consommation. L'État a d'abord financé la croissance basée sur la consommation et a construit un vaste système de 768.009 fonctionnaires dans le secteur public (7 fonctionnaires pour 100 citoyens [1]), rémunérés en salaires et avantages sociaux bien au-dessus du secteur privé. D'autre part, les Grecs ont été poussés à cette consommation anormalement forte, encouragés par des prêts bancaires accordés trop facilement, sans les analyses préalables de solvabilité que les banques françaises pratiquent.


Greec Gross Domestic Product

En parallèle, la production du pays reste assez faible. D'après son dernier bulletin d'information, la Grèce importe trois fois plus qu'elle n'exporte. L'Allemagne bénéficie d'une faiblesse de l'euro, certes, car ses exportations se situaient à 1.487 milliards de dollars US en 2008 et les importations à 1.222 milliards de dollars. Les exportations allemandes vers la Grèce étaient de 9,1 milliards de dollars et l'excédent de l'Allemagne par rapport à la Grèce a été de 6,6 milliards de dollars US. [2]


Grèce : importations et exportations


Grèce : évolution des importations et exportations

Note : un billion américain correspond à un milliard français.

Les nouvelles générations de Grecs instruits ont compris qu'elles devaient chercher leur avenir dans la fonction publique, puisque celle-ci pouvait leur garantir de bons salaires pour peu de travail, contrairement aux entreprises privées qui exigent plus de travail pour une rémunération moins élevée.

L'énorme domaine public, au fil des ans, a constitué un nouveau groupe social qui s'est senti sûr de lui, car en Grèce le fonctionnaire a un emploi garanti à vie, et il consomme des biens et des services qui alimentent le développement. Ce groupe social est devenu tellement fort qu'aucun gouvernement n'a pu, pratiquement, ni modifier le statut de ces fonctionnaires, ni leurs conditions de travail, leurs votes étant toujours trop précieux au moment des consultations électorales.

La dette (voir tableau ci-dessous) a augmenté rapidement au cours des années 1980 et a continué à croître à un rythme plus lent, pendant les décennies de 1990 et 2000. Cette dette a entraîné une réduction de l'investissement productif ainsi qu'une augmentation de la consommation. La Grèce est aujourd'hui endettée car ses citoyens ont consommé au-delà de leurs moyens avec le soutien du gouvernement.

Évolution du déficit public en Grèce
Années 1960-
1969
1970-
1979
1980-
1989
1990-
1999
2000-
2005
2006 2007 2008 2009 2010
Déficit public en % du PIB -0,6 1,2 8,1 8,4 5,9 3,6 5,1 7,7 13,6 18
Source : Hellenic Statistical Authority (EL.STAT.)

De plus, les dépenses de fonctionnement de l'État n'étaient guère raisonnables. Le domaine de la Défense en est un bel exemple. Selon des données officielles, ces dépenses se situaient en 2009 autour du 4% du PIB, contre 2,4% pour la France, 2,7% pour la Grande-Bretagne, 2,0 % pour le Portugal, 1,4% pour l'Allemagne, 1,3% pour l'Espagne, 1,1% pour la Belgique. En 2010, la Grèce a acheté à la France 6 frégates de guerre (2,5 milliards d'euros) et des hélicoptères de combat (400 millions d'euros). Les achats de la Grèce en ont fait le troisième client de l'industrie de la défense française au cours de la décennie écoulée. A l'Allemagne, elle a acheté 6 sous-marins pour 5 milliards d'euros. Selon le Stockholm International Peace Research Institute (SIRPI), la Grèce est restée pendant les années 2005-2009 parmi les pays qui dépensaient le plus au monde par habitant, à la cinquième place, au lieu de la troisième qu'elle occupait pendant la période 2000-2004.

Par ailleurs, selon la Banque mondiale et l'International Finance Corporation, l'évasion fiscale en Grèce est actuellement estimée à 55 milliards d'euros quand le PIB est autour de 230 milliards d'euros. Les dépenses publiques sont comparables à la moyenne des dépenses de l'Union européenne [3] (voir tableaux ci-dessous), mais les revenus sont beaucoup plus faibles en raison de la fraude fiscale, qui représente près de 24% du PIB. Le gouvernement est incapable de fournir des services de haute qualité et le système fiscal présente beaucoup d'inégalités. Il en ressort, selon des données du Secrétariat Général des Systèmes d'Information, qu'en 2008, en matière de fiscalité personnelle directe, les taxes payées par les salariés et les retraités représentant 73,77% du total des impôts, alors que seulement 26,23% sont payés par d'autres personnes. L'évasion fiscale est un phénomène courant en Grèce car il n'y a pas les outils législatifs pour contrer ce phénomène.

Recettes
Revenus total en % du PIB Impôts indirects (TVA) en % du PIB Impôts directs en % du PIB Cotisations de sécurité sociale en % du PIB
Grèce 39,7 12,5 7,9 13,4
Moyenne des 27 pays de l'UE 44,9 13,5 13,4 13,5
Dépenses publiques en Grèce
Total de dépenses en % du PIB Consommation intermédiaire en % du PIB Rémunération de salariés en % du PIB Intérêts en % du PIB Prestations sociales en % du PIB
Grèce 45 5,7 11,2 4,4 17,6
Moyenne des 27 pays de l'UE 45,7 6,4 10,4 2,7 19,1

Et la corruption ? Comme la fraude fiscale, la corruption du secteur public et privé est assez répandue en Grèce, parce qu'on n'a pas mis en place les mesures nécessaires pour s'y opposer. Selon A. Syggros, responsable du bureau de Transparency International, dans l'enquête sur la corruption en Grèce qui été effectuée en 2010, la corruption oscille entre les 567 et 696 millions d'euros, moins de 155 millions d'euros comparé à l'année 2009, mais qui reste en dessous de la réalité puisqu'il ne prend en compte que les pots-de-vin faits par les particuliers. Dans le service public, les secteurs les plus touchés sont les hôpitaux (35,4%), les bureaux du fisc (14,4%) et les services d'urbanisme (12,1%). Pour le privé, les hôpitaux (19,2%), les avocats (13,1%) et les docteurs (11,4%) se placent en tête. La somme moyenne du pot-de-vin s'élève à 1.492 euros dans le public, alors qu'il faut débourser en moyenne 1.623 euros dans le privé, précise l'étude. Cela entraîne l'adoption de taxes plus élevées pour récupérer l'argent perdu, ce qui décourage la production. En outre, la corruption a contaminé les citoyens et les entreprises, car ceux-ci doivent corrompre les fonctionnaires afin d'obtenir d'eux qu'ils veuillent bien travailler.

Plusieurs scandales qui impliquent des hommes politiques ont fait surface mais personne n'a encore jamais été sanctionné. De nombreux contrats signés entre les autorités grecques et de grandes entreprises privées étrangères ont entraîné une augmentation de la dette.

Pour poursuivre, on trouve le scandale des Jeux olympiques de 2004. Selon Dave Zirin (“The Great Olympics Scam, Cities Should Just Say No”), les autorités d'Athènes et le Comité olympique international prévoyaient une dépense de 1,3 milliard de dollars. Quelques années plus tard, le coût a été multiplié par quatre et s'est élevé à 5,3 milliards de dollars. Juste après ces Jeux, le coût officiel avait atteint 14,2 milliards de dollars. Aujourd'hui, selon différentes sources, le coût réel dépasserait les 20 milliards de dollars.

Citons plusieurs exemples qui ont défrayé la chronique en Grèce :

Plusieurs contrats ont été passés avec la transnationale allemande Siemens, accusée – tant par la justice allemande que par la justice grecque - d'avoir versé des commissions et autres pots-de-vin aux personnels politique, militaire et administratif grecs pour un montant approchant le milliard d'euros.

Le scandale des sous-marins allemands d'une valeur globale de 5 milliards d'euros, sous-marins qui présentaient dès le début le défaut de pencher énormément... à gauche (!) et d'être dotés d'un équipement électronique défectueux. Une enquête judiciaire sur d'éventuelles responsabilités (corruption) des ex-ministres de la défense est en cours mais on se méfie des résultats...

Il est tout à fait normal que la société se demande si les dettes contractées pour faire aboutir ces contrats sont frappées d'illégitimité, voire d'illégalité. Enfin, la corruption entraîne une perte de confiance dans le gouvernement et les lois, ce qui a pour résultat que les gens cessent d'obéir et de respecter les lois.

L'autorité statistique de la Grèce (EL.STAT) montre une croissance explosive du chômage enregistré. Le pourcentage de chômeurs inscrits a atteint 14,8% en décembre 2010, dépassant les prévisions du gouvernement et du FMI.

Evolution du taux de chômage en Grèce
Années 2000 2001 2002 2003 2004 2005 2006 2007 2008 2009 2010
Chômage 11,3% 10,4% 9,0% 9,4% 10,2% 9,5% 8,6% 8,0% 7,8% 9,6% 12,5%
Source : Hellenic Statistical Authority

A noter que le taux de chômage le plus faible avait été enregistré en Grèce au quatrième trimestre de 1999 ; il était alors de 12,7%, avec un nombre total de chômeurs s'élevant à 580.418 personnes.

Par conséquent, des vagues d'émigrants ont accentué la crise économique en Grèce. Selon le Professeur de l'Université Panteion et directeur scientifique de l'Institut du Travail GSEE/ADEDY Savvas Robolis, au cours de la dernière décennie, 850.000 Grecs ont déjà quitté leur pays. En effet, comme il le dit : "Plus un employé potentiel est qualifié, plus il lui est possible de choisir de travailler dans un pays étranger plutôt qu'en Grèce" et, bien qu'ils envisagent leur retour, ils le reportent à cause des conditions instables dans leur pays.

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La Grèce en 2011 : bibliographie

Pendant ce temps, les marchés restent prudents et continuent d'exprimer leur défiance quant à la capacité dela Grèce à rembourser sa dette. Mais la Grèce bénéficie de la solidarité de l'Europe. Les pays de la zone euro sont parvenus dans la nuit du vendredi 11 au samedi 12 mars à un accord sur l'adoucissement des conditions du plan d'aide à la Grèce, en acceptant la réduction du taux d'intérêt de ses prêts de 1% (4,2%, au lieu de 5,2% en moyenne) et l'allongement des délais de remboursement (sur 7,5 ans au lieu de 3). Maintenant, c'est à la Grèce de montrer qu'elle est capable de prendre de vraies décisions politiques, de soutenir le peuple et de mettre en ordre le chaos qui domine afin de créer une économie viable et stable.

[1] Source : http://apografi.gov.gr/2010/07/379.

[2] Source : International Monetary Fund | The Washington Post – 2 juin 2010

[3] Résultats août 2010 : greekeconomistsforreform.com.

Commentaires

  • Par Sarraute • Posté le 17/06/2011 à 19:00 Un tableau très clair et convaincant sur les conséquences économiques d'une politique de facilité dans une zone monétaire agissant comme une drogue:

    -pas de sanction par l'inflation et la détérioration du taux de change;

    -pas de correction de la balance commerciale avec la complaisance des états exportateurs de la zone;

    -endormissement des acteurs économiques privés au profit d'un secteur public hypertrophié et de moins en moins efficace par rapport à son coût;

    -incapacité de se réformer dans l'illusion que l’Europe apportera indéfiniment et complaisamment son assistance aux dirigeants responsables.
    Comment les marchés vont-t-ils apprécier le changement de gouvernement d'aujourd'hui en Grèce, qui reprend les mêmes hommes et la même idéologie du pouvoir?
    Le chaos social et économique qui va suivre et auquel le FMI nous a habitué dans nombre de pays structurellement réformés par ses soins ne va plus se limiter à un seul État mais se propager par contagion de la défiance des investisseurs à toute l'Europe.
    Les réformes structurelles indispensables de gouvernance politique et économique (et pas seulement un ministre des finances !) ne sont pas en voie d'être mises en place à temps....
    L' Apocalypse est bien pour 2012 .
  • Par Jacques Morisot • Posté le 31/03/2011 à 10:04 Il faut avoir de courage de voir les faits en face.
    L’économie grecque n’est structurellement pas en mesure de produire la croissance nécessaire à la résorption de sa dette.
    C’est trop tard. L’encours est trop grand et il s’accroit.
    L’économie grecque repose sur le secteur primaire et tertiaire (dont le tourisme qui joue un rôle prépondérant) qui ne vont pas subitement décupler leur rendement. C’est stupide de le penser. Ce n’est pas réaliste.
    D’autre part une « Silicon Valley » ne va pas voir le jour ex nihilo en périphérie d’Athènes dans l’année en cours et produire une croissance providentielle.
    Il n’existe pas de solution à l’exception d’une restructuration de la dette ou une tutelle ad vitam aeternam de la Grèce à ses créanciers européens si ceux-ci tiennent le coup.

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