Europe et international

La Grande-Bretagne loin devant la France

30 avril 2005 • Nicolas Lecaussin

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Au moment où ce numéro paraît, les résultats des élections britanniques seront déjà connus. Quelle que soit l'issue de ces élections, le but de cette enquête est de montrer l'extraordinaire vitalité de ce pays après les réformes des Conservateurs et leur continuité sous le gouvernement de Tony Blair. Et aussi de rétablir la vérité sur certains aspects méconnus ou déformés de la société britannique.

La revanche de Miss Maggie

Qui a oublié « Miss Maggie », la célèbre chanson – agressive et vulgaire – de Renaud dédiée à Mme Thatcher, l'ancien Premier ministre britannique. Ce n'était pas une exception, mais la règle, à une époque où il était de bon ton de traiter de noms d'oiseaux le leader conservateur anglais et aussi le président américain, le comédien raté, le cow-boy Ronald Reagan. Les raisons de cette haine qui se manifestait avec volupté dans tous les milieux, artistiques, intellectuels et politiques, tenaient au fait que le retour au pouvoir des conservateurs en Grande-Bretagne d'abord et aux Etats-Unis ensuite, avait apporté une réorientation radicale des politiques économiques dans ces deux pays, vers plus de liberté et moins de contraintes bureaucratiques, plus d'initiative individuelle et de privatisations et moins d'impôts pour moins d'Etat.

En effet, il y a 26 ans, au mois de mai 1979, le nouveau Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, annonçait le programme de la « révolution conservatrice » s'appuyant en particulier sur la privatisation de nombreuses entreprises et l'introduction de la concurrence au sein même de l'Etat, tant au niveau des services publics qu'à l'intérieur de l'administration. Il faut dire aussi que la Grande-Bretagne de la fin des années 1970 était l'enfant malade de l'Europe avec un des taux d'imposition les plus élevés (83 % de taux maximum), un chômage largement au-dessus de la moyenne européenne, une inflation galopante et un recul de l'investissement sans précédent (en 1980, le PIB britannique était inférieur de 30 % au PIB français).

Face à cette situation catastrophique, aggravée par des grèves à répétition dans tous les secteurs d'activité, Thatcher change de cap et lance une vaste campagne de privatisations. En peu de temps, elle transfère au privé les télécommunications, les transports (routier, aérien et maritime), le gaz et l'électricité, les banques et de nombreuses autres entreprises se trouvant dans le giron de l'Etat. Les impôts baissent : en seulement 7 ans, le taux de 83 % est descendu à 40 %. Parallèlement, elle met en place la technique des marchés internes ( internal markets ) dans les services publics qui offre l'avantage du choix au consommateur et écarte la répartition du financement public par décision administrative (si les usagers ne sont pas contents des services d'une administration, celle-ci peut voir ses crédits coupés).

Pour mener à bien ces réformes, elle s'est attaquée à la rigidité et à la bureaucratie des relations sociales en obligeant les syndicats à utiliser le vote secret dans toutes les décisions concernant le déclenchement d'une grève et a aussi mis un terme aux politiques antidémocratiques du « closed shop » (système qui n'acceptait que les travailleurs syndiqués).

N'en déplaise à ses détracteurs, Margaret Thatcher a non seulement été élue trois fois de suite, mais elle est aussi devenue très populaire, bénéficiant, à chaque élection, de plus du tiers du vote ouvrier.

Aujourd'hui, la Grande-Bretagne est méconnaissable. C'est le pays le plus dynamique d'Europe, avec une croissance moyenne de 3 % par an, un chômage à 2,7 % (en 20 ans, les Anglais ont créé 6 millions d'emplois marchands de plus que la France) et un PIB maintenant supérieur de 10 % au PIB français. Toutefois, ce n'est pas seulement dans ces statistiques impressionnantes que se trouve la grande victoire de Mme Thatcher. C'est aussi – et surtout – dans le fait que tous les pays suivent aujourd'hui son exemple et mettent en pratique des réformes qu'elle avait menées il y a un quart de siècle. De l'Irlande aux pays de l'Est en passant par les pays du Nord de l'Europe, les gouvernements privatisent et dérégularisent.

Même la bureaucratie bruxelloise, sévèrement épinglée dans son fameux discours de Bruges comme une potentielle ennemie de la Grande-Bretagne, ne fait que prêcher la déréglementation économique, l'ouverture à la concurrence, la privatisation des entreprises et la baisse des dépenses publiques. C'est exactement ce que préconisait Miss Maggie « durant ces quelque onze années (qui) constituent probablement la révolution la plus féconde qui ait eu lieu dans l'Europe de ce siècle, et la plus contagieuse pour le reste du monde ». [1]

Mais où sont les « exclus » anglais ?

Comme pour les Etats-Unis, la Grande-Bretagne a souvent été accusée par nos étatistes de mettre en place des politiques « libérales » qui feraient des ravages parmi les populations les plus pauvres. Or, la situation des catégories sociales les plus démunies non seulement ne s'est pas détériorée mais elle s'est nettement améliorée. Le cas des SDF (« sans domicile fixe ») est frappant. En 1998, la Grande-Bretagne ne comptait que 1 850 SDF permanents, deux fois moins que 10 ans plus tôt. En 2003, le nombre de sans-abris n'est que de 504 dont seulement quelques dizaines à Londres. Par comparaison, en France on compte plus de 100 000 sans-abris permanents dont environ 20 000 en région parisienne. Or, en consultant plusieurs études publiées par Eurostat, on peut constater que le taux de pauvreté français après transferts sociaux est pratiquement le même qu'en Grande-Bretagne, alors que les prélèvements obligatoires dans ce pays sont de 10 points inférieurs à ceux de la France. D'après l'organisme européen, le poids des transferts hors retraites dans le revenu disponible représente 24 % en France et 27 % en Grande-Bretagne, ce qui est au-dessus de la moyenne européenne (25 %). Et ce n'est pas tout : la part des transferts parvenant aux personnes qui sont les plus exposées au risque de pauvreté monétaire (disposant, d'après les normes européennes, de moins de 60 % du revenu médian) est plus importante en Grande-Bretagne qu'en France : 64 % contre 54 %, alors que la moyenne européenne est de 55 %.

Il faudrait enterrer une fois pour toutes le mythe de la redistribution en France comme excuse au poids très important des prélèvements obligatoires.

France Grande-Bretagne Union Européenne (moyenne)
Poids des transferts (hors retraites) dans le revenu disponible des bénéficiaires 24 % 27 % 25 %
Part des transferts sociaux (hors retraites) revenant aux personnes les plus pauvres 54 % 64 % 55 %
Poids des prélèvements obligatoires 47 % 37 % -
Source : Eurostat (2004)

Un salaire minimum ?

En avril 1999, Tony Blair a instauré un salaire minimum horaire de 3,60 £ (5,20 euros) pour les adultes. Une « révolution » dans ce pays où c'est le marché qui règne. Et un prétexte inespéré pour les étatistes français qui soulignent qu'en Grande-Bretagne l'Etat intervient pour « corriger » ce marché. Or, cette mesure nécessite quelques explications. D'abord, le montant fixé par Blair était largement en dessous du montant officieux, qui se pratiquait dans les entreprises et qui s'élevait à plus de 5 £ (7,35 euros). Ensuite, Blair n'a pas fixé un salaire minimum mais trois salaires minimums. Un pour les 16-17 ans, un autre pour les 18-21 ans et, enfin, un troisième pour les plus de 21 ans. Avec des différences qui peuvent monter jusqu'à 50 % entre le premier et le troisième. Rien à voir avec le SMIC français.

Principale destination pour les investisseurs

La Grande-Bretagne est aujourd'hui la destination préférée des investisseurs étrangers. Elle attire 40 % du total des investissements américains et asiatiques de toute l'Union européenne. En 2004, la Grande- Bretagne a été le pays qui a attiré le plus d'investissements (après les Etats-Unis) : 672 Mds de dollars contre 500 Mds pour la Chine et 430 Mds pour la France. Les raisons de ces succès ? Un marché du travail flexible, très peu de blocages administratifs, des charges et des impôts très bas. Un Rapport (2003) de l'OCDE montre d'ailleurs que c'est le pays le plus ouvert aux investissements étrangers parmi les 28 membres de cette organisation. De plus, malgré les délocalisations, même l'industrie manufacturière a connu des investissements en hausse de 2,5 % en 2004 alors que dans toute l'UE elle est en chute libre (- 12,5 % en Allemagne).

Quelques différences France - Grande-Bretagne (1992-2004)
Croissance du PIB Chômage Dette publique Déficit public (% du PIB en 2004)
France + 20 % De 10,7 % à 10 % De 45 % à 73 % 3,3 %
Grande-Bretagne + 40 % De 10,6 % à 2,7 % De 49 % à 50 % 2,9 %
Source : OCDE (2004)

Des emplois publics ?

Toujours d'après une partie des médias et des analystes économiques, le secteur public serait à l'origine de près de la moitié des créations d'emplois britanniques depuis 1997. Cette création d'emplois dans le secteur public expliquerait aussi en très grande partie la croissance récente de la Grande-Bretagne (deux fois plus élevée que dans le reste de l'Europe). Mais si ce critère était valable, alors la France devrait connaître la plus forte croissance économique au monde ces 20 dernières années, tant l'emploi public a augmenté depuis le début des années 1980. D'ailleurs, l'investissement public a été en moyenne (entre 1994 et 2004) plus élevé en France qu'en GB : 3,2 % contre 1,9 % du PIB.

Ensuite, d'après le Center for Policy Studies, think-tank conservateur, l'emploi public aurait augmenté de 600 000 postes depuis 1997 tandis que le secteur privé aurait créé au moins 1 million d'emplois nouveaux. Enfin, il ne faut pas confondre emplois dans le secteur public avec créations de postes de fonctionnaires. Le secteur public britannique a été largement déréglementé, privatisé, découpé en Agences avec un statut de droit privé (il est utile de rappeler que Margaret Thatcher a supprimé le ministère de la Fonction publique il y a 20 ans). Les nouveaux employés ne sont pas des fonctionnaires mais des personnes embauchées sur contrat comme dans le secteur privé. Environ 80 % du total des fonctionnaires travaillent dans ces Agences et un fonctionnaire sur cinq seulement travaille à Londres.

A quand des job centres français ?

« On s'est inspiré des job centres britanniques » a affirmé, non sans fierté, le ministre de la Cohésion sociale, Jean-Louis Borloo dès les premières moutures de sa loi. Une gestion « active » du chômeur devrait remplacer la gestion « administrative » du passé. Le rapport Marimbert, soulignant dès janvier 2004 le besoin urgent d'un guichet unique français à l'image des job centres, aurait-il été lu par le ministre [2] ? Ou, encore mieux, le ministre serait-il parti visiter un job centre de l'autre côté de la Manche ? On peut en douter.

Car entre les services de l'emploi britanniques et nos ANPE ou ASSEDIC français, les ressemblances sont difficiles à trouver. Lorsque la loi Borloo met un terme au monopole de placement de l'ANPE le 18 janvier 2005, il faut savoir que les Anglais, eux, n'ont jamais connu le monopole de placement. Une première tentative anglaise de règlementer les agences privées de placement eut lieu en 1974, sans résultat. Aujourd'hui, la Grande-Bretagne compte 580 agences privées par million d'actifs contre seulement 2 par million en France.

Dans la gestion du chômage, les job centres sont incontournables pour comprendre la réussite britannique dans la guerre contre le chômage. Devenus la vitrine de la politique active « anti-chômage » de Tony Blair, ces job centres ont fait leurs preuves : un véritable guichet unique, avec, en face du chômeur, un seul interlocuteur qui à la fois propose des postes et décide du versement des indemnités de chômage. En d'autres mots, une aide active et un contrôle renforcé. De surcroît, délivrés par des agents de formation commerciale, embauchés sur contrats de droit privé et souvent récompensés selon leurs performances. Le placement d'un chômeur dans une région sinistrée ou un secteur en difficulté peut ainsi être primé. Le chômeur, quant à lui, doit justifier de ses recherches d'emploi, faute de quoi les indemnités d'une durée maximale de six mois peuvent être suspendues. Le résultat est là : 11.5 % de chômage des jeunes en 2003, contre 20.8 % en France. Ou encore, 2 chômeurs seniors sur 3 qui sortent du chômage en moins d'un an, contre seulement 1 sur 3 en France [3].

En France, on est encore loin de voir des job centres à l'anglaise. Le guichet unique reste un rêve. Les agents resteront des fonctionnaires souvent éloignés des réalités du marché du travail et des besoins de chômeurs. Le contrôle de ces derniers a été refusé par les syndicats qui n'en voulaient pas dans la loi Borloo.

Si Jean-Louis Borloo ne s'est pas trompé dans son enthousiasme devant les job centres, sa loi est encore loin des réalités.

++DECOUPE++

Emploi : la Grande-Bretagne caracole en tête

Un taux de chômage de moitié par rapport à la moyenne européenne (4,6 contre 8 %), un taux d'emploi qui se maintient à 70 %, une croissance de l'emploi (+30 % en 20 ans) ces dernières années qui a permis un enrichissement du pays et qui laisse la France loin derrière. Quel que soit l'indicateur, la situation de l'emploi est florissante en Grande-Bretagne. C'est le développement quasi-continu de l'emploi marchand comme le montre le graphique ci-après qui a permis de faire baisser le taux de chômage et de maintenir le taux d'emploi a un niveau élevé, quelle que soit la tranche d'âge – contrairement à la France -, malgré des dépenses d'aides à la création d'emplois près de cinq fois plus élevées en France.

Cette croissance se reflète également dans le nombre d'offres d'emplois non-pourvues (presque 15 % des entreprises ont des postes vacants) et dans la hausse des salaires tant publics que privés (en incluant les primes, les salaires ont augmenté en un an de 4,4 % dans le secteur privé et de 4,6 % dans le public) ! Cette croissance a également permis d'absorber la baisse des effectifs publics, effectifs qui ont certes regrimpé ces cinq dernières années conformément aux engagements électoraux de Tony Blair mais sous des contrats privés, ce qui ne porte pas les mêmes conséquences à terme sur les finances publiques.

Bref, un bilan flatteur qui place d'ailleurs l'emploi loin derrière dans le classement des préoccupations des Anglais,
contrairement à la France ! C'est peut-être pour cela que 300 000 Français travaillent en Grande-Bretagne.

Quelques chiffres…
France Grande-Bretagne
Taux de chômage en janvier 2005 9,7 % 4,6 %
Taux d'emploi [4] en 2004 63 % 73 %
Sources : INSEE, OCDE, ONS

Création d'entreprises :

L'important c'est de concrétiser ! Dans une récente publication, l'APCE (Agence pour la création d'entreprises) indiquait qu'un Français sur quatre était désireux de créer une entreprise, un chiffre qui n'est pas corroboré par les créations d'entreprises dont on a vu dans un récent numéro de Société Civile la faiblesse derrière les statistiques officielles. Avec un nombre à peu près équivalent de « créateurs virtuels », les Anglais sont deux fois plus nombreux à passer à l'acte : 465 000 créations annuelles contre 225 000 pour des pays à populations comparables. Il faut dire que l'environnement règlementaire est très nettement favorable à la création d'entreprises en Grande-Bretagne. Mais ce n'est pas tout : la mobilisation des financements pour démarrer y est facile avec de très nombreux réseaux de Business Angels : 40 000 Business Angels au Royaume-Uni contre 4 000 en France et un investissement moyen de 170 000 euros encouragé par des dispositifs fiscaux avantageux contre 70 000 euros en France. Au total, une étude du pH Group commandée par l'iFRAP en 2003 avait conclu à un nombre près de deux fois plus important des gazelles [5] britanniques comparé à la France. Les résultats se retrouvent dans l'emploi.

La France et la Grande-Bretagne face aux Etats-Unis

L'évolution comparative des PIB/habitant France-GB-Etats- Unis est révélatrice du mauvais état de l'économie française. Si, en 1960, le PIB/habitant en France représentait environ 65 % du PIB américain, si, en 1982, il est même monté jusqu'à 83 %, à partir de 1983, la chute est impressionnante : en 2003, le ratio tombe à 70 % et la baisse continue.

Sur la même période, l'écart entre les PIB britannique et américain est resté stable [6]. En 1960, le PIB britannique/habitant était à 75 % de celui des Etats-Unis, cette différence s'est creusée au milieu des années 1980 (jusqu'à 70 %) pour se stabiliser à partir des années 1990 et se résorber au fur et à mesure. La différence entre les deux PIB s'estompe tous les ans depuis 1990, ce qui démontre que, contrairement à la France, la création de richesses en Grande-Bretagne est suffisamment importante pour se rapprocher des Etats-Unis. Et le PIB de la France qui était de 25 % supérieur à celui de la Grande-Bretagne dans les années 1970, lui était devenu inférieur de 9 % en 2002.

Services publics britanniques : où est la vérité ?

Regardez, nous disent les étatistes, les Anglais renationalisent leurs services publics catastrophiques ! Après avoir constaté « l'échec de la libéralisation, ils préfèrent dépenser plus d'argent public et embaucher des fonctionnaires ». La réalité ne confirme que très partiellement ces affirmations. Il est vrai que les investissements publics ont augmenté entre 1991 et 2003 : + 69 % dans les transports, + 99 % dans l'Education et + 140 % dans la Santé. Mais ces dépenses n'ont pas été faites aveuglément et ont surtout été rendues possibles grâce à l'extraordinaire croissance économique qu'a connue le pays durant cette période. Ensuite, l'argent est surtout allé aux agences de contrôle d'efficacité ( à statut privé) et à l'amélioration de la performance. Prenons les transports, domaine souvent cité comme exemple en France. Les chemins de fer britanniques sont les victimes de leur nationalisation en 1945 et non pas de leur privatisation partielle en 1997. L'argent public dégagé pour les chemins de fer sert justement à continuer la privatisation, à la rendre plus efficace [7].

Pour ce qui est de l'Education, son budget a augmenté de 41 % (8,8 Mds de £ - 12,9 Mds d'euros) depuis 1997. Mais la plus grosse partie de cette somme a contribué à l'augmentation des salaires des enseignants et à la libéralisation du système scolaire. Aujourd'hui, un enseignant britannique peut gagner jusqu'à 100 000 £ (147 000 euros) par an ; en même temps, leur formation a été décentralisée et ils ne dépendent que de leur école-employeur. Des dizaines de « mauvaises » écoles ont fermé, et des dizaines d'autres – privées ou semi-privées – ont ouvert. Les écoles semi-privées sont obligées de trouver une grande partie de leur budget dans le financement privé.

Il est vrai que les conservateurs proposent d'aller encore plus loin et d'accorder aux écoles une autonomie totale. A elles de choisir les modalités d'admission. Aux parents de choisir, grâce aux « vouchers » d'un montant de 5 500 £ (8 000 euros), l'école pour leurs enfants.

Paradoxal NHS

Très critiqué, pour son soit-disant « rationnement » et ses files d'attentes, le système de santé Anglais (NHS) est en train de modifier en profondeur sa gestion. Réformé, le vilain petit canard des systèmes de soins européens commence à intéresser ses voisins. Le National Health Service anglais, NHS, financé par l'impôt, est un des systèmes les plus nationalisés qui soient en Europe. Paradoxalement, on impute souvent la si mauvaise réputation du nationalisé NHS à un hypothétique caractère privé alors que seulement 5 % des Anglais adhèrent à une couverture complémentaire (contre plus de 80 % en France) Existant depuis 1948, le système national de santé anglais, se distingue radicalement de notre assurance maladie car il n'est pas de type assuranciel. En effet, le NHS offre, sous le seul critère de la résidence un droit universel, gratuit et uniforme aux soins et non un droit au remboursement des soins pris en charge.

Toute personne résidente au Royaume-Uni a le droit d'accéder à ces services. Le NHS est responsable de la médecine de ville (25 % des dépenses) et des structures hospitalières et de longue durée (75 % des dépenses). Le médecin généraliste, General Practitioner (GP), constitue la pierre angulaire du système de santé anglais. Le GP référent prodigue les soins de premier niveau et sert de filtre au système hospitalier, et l'accès aux spécialistes lui est subordonné. Contrairement aux idées reçues, la liberté de changement de médecin référent existe mais est peu utilisée.

Chaque médecin généraliste a en moyenne en charge 1878 patients. Les médecins généralistes ne sont pas salariés du NHS mais jouissent d'un statut original de « contractuels indépendants » qui leur garantit une autonomie relative par rapport au système de soins. 82 % des médecins ont un contrat national individuel avec le ministère de la santé. Cette organisation induit un mode de rémunération mixte des médecins : capitation en fonction du nombre de patients inscrits et forfait en fonction des actions de santé publique. En janvier 2002, les médecins généralistes anglais touchaient, en moyenne, un revenu net de 56 510 livres par an soit environ 83 000 euros net par an.

Quelques chiffres : en 2003, le « système de soins le meilleur au monde » a coûté aux Français, 123 milliards d'euros hors assurances complémentaires avec un système obligatoire couvrant 76 % des besoins de santé de la population). En Grande-Bretagne, le système de santé a coûté en 2003, 83 milliards d'euros et couvert 83 % des besoins de santé des Anglais. Quant à l'espérance de vie : en France, en 2002, selon les chiffres de l'INED (Institut National d'Etudes Démographiques), les hommes ont une espérance de vie à la naissance de 75,8 ans et les Anglais, selon les chiffres du National Statistics, de 76 ans pour les hommes tandis que les Françaises ont une espérance de vie à la naissance de 83 ans contre 81 pour les Anglaises.

En France, il n'est pourtant pas rare d'entendre les Français plaindre amèrement leurs voisins d'outre-Manche pour leur système de santé. Nos concitoyens n'ont pas conscience que, depuis 2002, le NHS est en pleine mutation. En effet, le système de santé britannique se réforme à grande vitesse. Le NHS mute tant et si bien que des experts de l'IGAS (Inspection Générale des Affaires Sociales) qui le stigmatisaient durement il y a peu, le regardent maintenant évoluer avec un intérêt croissant [8] et parfois, une petite pointe de jalousie.

Le système national anglais fait montre de nombreux pôles de dynamisme et d'innovation. La logique d'activité dans laquelle est entrée le NHS est très positive : tout en mettant plus d'argent dans le système, le gouvernement de Tony Blair n'hésite pas à mettre en place la rémunération au mérite partout où il le peut. Depuis 2002, Tony Blair a engagé une réforme qui repose sur deux piliers fondamentaux :

Déconcentrer la gestion d'un système trop centralisé pour coller au terrain :

Pour décloisonner la ville de l'hôpital, et vice et versa (contrairement à nos ARH –Agences Régionales d'Hospitalisation-), une innovation fondamentale dans le système a été de nommer un responsable de l'offre de soins de ville et de soins hospitaliers dans un territoire donné. Le Primary care trust (PCT), est, pour environ 130 000 habitants, directeur infra régional de la médecine de ville et des hôpitaux. Ce directeur des soins est intéressé à ce que l'offre de soins sur son territoire soit la plus homogène et la plus équilibrée possible grâce à une variable de son salaire indexé sur les résultats. En contrôlant ses gestionnaires, le PCT a tout intérêt à faire maîtriser les dépenses de ses hôpitaux.

Evaluer et former les médecins :

Pour la médecine de ville, un contrôle de la qualité des soins a été mis en place avec formation obligatoire et, tous les 5 ans, une certification obligatoire pour les GP. Les médecins de ville qui refusent la formation risquent de se retrouver sans contrat du NHS.

Avant la réforme, le NHS était bien moins performant que le système français. Depuis 2002, les Anglais ont osé mettre en place des outils de gestion dont on n'ose même pas parler à haute voix en France. Aujourd'hui, le système national anglais fait appel à des gestionnaires rémunérés à la performance (les PCT) pour répartir l'offre de soins et réduire les files d'attente. Pendant ce temps là, la France centralise de plus en plus son système d'Assurance maladie tout en ne réformant pas l'hôpital en profondeur, ne contrôlant pas la gestion financière des établissements hospitaliers [9] et sans cohérence entre les pôles ville (CPAM) et hôpital (ARH). Résultat : pour une espérance de vie globale à la naissance de seulement un an supérieure, les Français dépensent un tiers de plus (entre Assurance maladie et complémentaire) que nos voisins anglais pour se soigner. Avec la formation continue des médecins, des budgets ville-hôpital qui fonctionnent en harmonie et des rémunérations au mérite, l'Angleterre talonne la France en termes d'indicateurs de santé. Aujourd'hui, le NHS lance des appels d'offres aux chaînes de cliniques pour gérer ses hôpitaux
publics. Demain, les Français regarderont le NHS réformé avec envie.

Les think-tanks britanniques

Comme aux Etats-Unis, le rôle le plus important dans les réformes économiques et sociétales en Grande-Bretagne a été joué par les think-tanks, ces organisations privées et indépendantes qui font des enquêtes, des propositions de réforme et du lobbying afin d'influencer les gouvernements, les fondations et les associations. Il en existe des dizaines, parmi ceux-ci certains ont eu un rôle déterminant.

Adam Smith Institute, fondé en 1977 et dirigé par Madsen Pirie, ancien conseiller de Margaret Thatcher, a contribué à la privatisation des services publics, à la réduction des impôts et des dépenses publiques. Au début des années 1980, son président est apparu en direct sur la BBC pour dénoncer une liste d'organismes administratifs (« quangos ») dont l'utilité était plus qu'incertaine.

L'IEA (Institut for Economic Affairs), fondé en 1955 par sir Anthony Fisher, publie tous les ans des dizaines d'articles et de livres dans lesquels il développe des propositions pour limiter les pouvoirs du gouvernement et de l'Etat et encourager aussi l'apparition des think-tanks dans les autres pays.

Le Centre for Policy Studies, fondé en 1974 par Keith Joseph et Margaret Thatcher, est un think-tank spécialisé dans les politiques publiques et les comparaisons internationales. A la fin des années 1970, le CPS a publié plusieurs études chiffrées montrant l'énorme retard pris par l'économie britannique par rapport à ses voisins européens. Ces études rendues publiques ont largement contribué à la victoire des conservateurs en 1979.

[1] Mario Vargas Llosa : Les enjeux de la liberté, Gallimard, 1994

[2] Rapport au Ministre des affaires sociales, du travail et de la solidarité sur le rapprochement des services de l'emploi. Jean Marimbert, janvier 2004.

[3] OCDE, chiffres 2003.

[4] Le taux d'emploi est la proportion de personnes disposant d'un emploi parmi celles en âge de travailler (15 à 64 ans)

[5] Entreprises à développement rapide.

[6] Perspectives économiques de l'OCDE (2005).

[7] La recherche d'efficacité dans les services publics date des années Thatcher et de l‘adoption de la Charte du Citoyen qui repose sur un principe simple : obliger par la loi le secteur public à faire ce que fait le secteur privé pour des raisons commerciales.

[8] Voir à ce sujet le rapport de l'IGAS n°2002-105 intitulé « Le système de santé en Angleterre »

[9] En France, il n'est pas rare que la CPAM paie des factures de l'hôpital en plus du budget global sans en faire état

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