Europe et international

Interview de Pascal Boris et Arnaud Vaissié

La France et l'Angleterre face à la Crise

29 septembre 2009 • Guillaume Varnier

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Cette interview complète notre article comparant les effets de la crise sur la France et ses voisins, dont le Royaume-Uni.

Propos recueillis par Guillaume Varnier


Arnaud Vaissié
Arnaud Vaissié est cofondateur et PDG d'International SOS, leader mondial de l'assistance médicale et sécurité. Il est président de la Chambre de commerce française de Grande-Bretagne.


Pascal Boris
Pascal Boris réside à Londres depuis 1992. Il a été directeur de BNP Paribas UK de 1999 à 2007 ; il est président d'honneur de la Chambre de commerce française de Grande-Bretagne.

Le Cercle d'Outre-Manche, fondé en 2004, réunit aujourd'hui une soixantaine de chefs d'entreprise, directeurs généraux ou associés de groupes internationaux dont le point commun est d'être français et résidents du Royaume-Uni.
Le Cercle a pour ambition de comparer et d'évaluer avec pragmatisme l'impact des politiques publiques sur les entreprises.

Comment appréciez-vous le moral des Britanniques en ce milieu d'année 2009 ?

Arnaud Vaissié : Les Britanniques, très durement touchés par la crise devraient être extrêmement agités et inquiets et les Français devraient se sentir confiants et mieux protégés.
Mais la situation est très paradoxale : un récent sondage montre que le chômage inquiète 54 % des Français et seulement 20 % des Anglais.
L'évolution du pouvoir d'achat préoccupe 51 % des Français et seulement 5 % des Anglais.
En fait, les Anglais ont l'habitude de la volatilité de l'emploi et réagissent donc mieux que les Français face à la crise.

On assiste depuis le début de la crise à un recul des idées libérales et le retour de l'État apparaît comme inévitable et même souhaitable. Pensez-vous que cela soit justifié ?

Pascal Boris : La réponse des États a clairement évité l'effondrement du système financier et une récession encore plus brutale.
Toutes les économies se sont entendues sur le besoin de ces politiques publiques.
Elles ont permis de maintenir la liquidité et la solvabilité du système bancaire.
Pour autant, personne ne remet en cause le fait que l'économie de marché et la concurrence sont les moteurs de la création de richesse.

Arnaud Vaissié : Il faut bien comprendre que cette crise est celle de la régulation anglo-américaine et non celle du capitalisme tout entier.
Aucun professionnel, aucun groupe ne sait s'autoréguler.
S'agissant du retour de l'État en tant qu'acteur économique, il est indispensable sur le court terme ; en revanche, je reste extrêmement sceptique sur le moyen terme.
Le poids de l'État dans l'économie va passer de 54 % avant la crise à plus de 60 %.
Le Royaume-Uni se maintient à environ 15 points en dessous.
Que près des deux tiers du PIB soient gérés par l'État apporte à mon sens des rendements décroissants.
Cela se traduira inévitablement par une inefficacité économique, source de déficit de croissance et d'emploi.

Quel regard portez-vous sur la performance économique et sociale de la France en comparaison avec le Royaume-Uni ces 20 dernières années ?

Pascal Boris : Si on prend le critère essentiel qu'est l'emploi, il n'y a aucun doute que la Grande-Bretagne a fait mieux que la France.
Les Britanniques ont choisi de réduire le chômage par tous les moyens grâce à des mesures actives de retour à l'emploi.
Les Français ont au contraire accepté le chômage comme une fatalité et choisi de le rendre supportable en adoptant des mesures passives de soutien aux chômeurs.

Arnaud Vaissié : Le point de départ, il y a vingt ans, est un taux de chômage supérieur à 10 % dans les deux pays.
La Grande-Bretagne a choisi la voie du paritarisme et du consensus pour moderniser et fluidifier son marché du travail alors que le France l'a progressivement rigidifié.
Dans une économie de services, la principale matière première des entreprises est le travail.
Comme le droit du travail est rigide en France, les entreprises embauchent en fonction de leur demande à moyen terme et non de leur demande à court terme.
Ainsi, elles sont en sous-emploi, sous-production et sous-croissance permanents.
Cela explique peut-être que la croissance ait été 50 % plus élevée en Grande-Bretagne qu'en France ces vingt dernières années.

En ce temps de crise, est-ce que les Britanniques nous envient notre modèle économique et social ?

Pascal Boris : La Grande-Bretagne et la France sont de faux jumeaux.
Elles ont connu une histoire et un développement similaires et ont une population et une richesse à peu près équivalentes.
Mais la France est très forte en hardware et la Grande-Bretagne en software.
En d'autres termes, les infrastructures françaises sont meilleures, mais les Anglais savent en tirer meilleur parti.
Nos deux pays ont donc beaucoup à gagner en s'inspirant mutuellement.
En 2008, par exemple, la France introduisait la rupture conventionnelle du contrat de travail.
La même année, la Grande-Bretagne décidait de construire des centrales nucléaires en partenariat avec EDF.

Arnaud Vaissié : Les Anglais nous envient notre système de santé et nos infrastructures ferroviaires et routières.
Ce n'est pas nouveau.
Notons que le système de santé britannique est encore plus étatisé que le nôtre, puisque 100 % des soins sont délivrés par l'État.
Tous les médecins et personnels soignants sont agents publics contre 50 % en France.
Cela explique peut-être le rendement médiocre du NHS2.

Parmi les pays développés, quels sont selon vous ceux qui sont les mieux armés pour sortir de la crise par le haut ?

Pascal Boris : Je connais deux types d'économie : les trampolines et les matelas.
L'exemple d'une économie trampoline est celui des États-Unis.
Ce pays connaît une chute brutale avec tout ce qu'elle implique comme misère mais profitera pleinement du rebond le moment venu.
À l'autre extrême, on peut se poser la question de savoir comment les économies européennes sauront rebondir.

Arnaud Vaissié : Les économies les plus souples devraient redémarrer plus vite malgré des secteurs économiques et immobiliers plus atteints car leur attractivité demeure forte.
Avant la crise, les investissements étrangers en Grand-Bretagne étaient deux fois plus importants qu'en France et il y a des chances pour que cet écart se creuse.
En effet, les entreprises françaises souffrent de handicaps structurels qui n'ont pas encore été résolus.
Avec des prélèvements fiscaux et sociaux considérables et un déficit de travail depuis le passage aux 35 heures, l'entreprise française souffre d'un handicap de compétitivité.

Quels sont les principaux atouts et handicaps de la France ? Comment peut-elle retrouver son dynamisme, sa compétitivité et toute sa place dans l'ordre économique mondial ?

Pascal Boris : Tout doit être fait pour faciliter l'emploi et l'employabilité.
Le critère principal d'épanouissement d'une société, c'est l'emploi.
Et c'est l'emploi qui crée la croissance.

Arnaud Vaissié : Les infrastructures françaises restent de très grande qualité.
Les routes, les trains, les aéroports et l'énergie nucléaire ont un impact réel sur la productivité.
Il nous faut aujourd'hui maintenir et développer ces infrastructures.
Parmi les faiblesses de notre économie, la plus importante est le cadre réglementaire rigide du droit du travail, qu'il faut réformer.
Nous avons également un déficit de création d'entreprises viables absolument considérable, lié à une faible coopération entre universités, recherche et monde financier.
Nous formons plus d'ingénieurs, mais créons moins d'entreprises innovantes.
Pour gagner, la France a besoin d'entrer en réforme permanente comme l'a fait la Grande-Bretagne.
C'est de cette manière que l'ancien homme malade de l'Europe a réussi à nous rattraper

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