Europe et international

Hubert Védrine ou l' "hyperidéologie"

21 juillet 2007 • Nicolas Lecaussin

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Dans son dernier livre, Continuer l'Histoire (Fayard, 2007), l'ancien ministre Hubert Védrine continue à donner des leçons sur la marche du monde. Avec les mêmes soucis d'inefficacité et d'impuissance.

Un parcours typique d'énarque haut fonctionnaire : Conseiller diplomatique de François Mitterrand, Védrine a été nommé maître de requêtes au Conseil d'Etat en 1986. Il continue à occuper un poste de secrétaire général de l'Elysée en détachement. Après la défaite de la gauche en 1995, il préfère intégrer le cabinet d'avocats Jeantet et Associés. En détachement à nouveau, il est ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement Jospin de 1997 à 2002. En 2003, Védrine se met à nouveau en disponibilité et crée une société de conseils en stratégie politique : HV Conseil. Malgré des demandes répétées auprès de son Cabinet, nous n'avons reçu aucun rapport de leurs travaux. Il entre aussi au conseil d'administration de LVMH.

Son livre est construit autour de trois constats : la fin du communisme n'a pas signifié la "fin de l'Histoire", "l' hyperpuissance" américaine n'a pas réussi à instaurer un "nouvel ordre mondial" et, enfin, le choc des civilisations théorisé par Samuel Huntington serait une "menace bien réelle, notamment entre l'islam et l'Occident".

Je n'insiste pas sur Fukuyama. Cette salade est ressortie à chaque fois surtout par ceux qui n'ont jamais lu ses livres. Fukuyama n'a jamais dit qu'il ne se passerait plus rien dans le monde après la chute du mur de Berlin mais qu'il ne restait qu'une seule "idéologie" viable : l'économie de marché.

La grâce de l'inefficacité et de l'impuissance

Concernant l' "hyperpuissance" (ce terme est de 1998, bien avant l'arrivée de Bush au pouvoir) américaine, voici ce qu'en pense Jean-François Revel : "Le mot superpuissance lui paraissant trop faible et trop banal, Hubert Védrine (…) y substitua en 1998 le néologisme d' "hyperpuissance", plus fort et convenant mieux, selon lui, à l'hégémonie actuelle des Etats-Unis dans le monde. On ne voit pas très bien en quoi, puisque le préfixe grec hyper a exactement le même sens que le préfixe latin super. Il définit, selon M. Védrine, la position d'un pays qui est dominant ou prédominant dans toutes les catégories, y compris "les attitudes, les concepts, la langue, les modes de vie". Le préfixe hyper, commenta le ministre, est considéré par les médias américains comme agressif, mais n'a cependant rien de péjoratif. Simplement, "nous ne pouvons accepter un monde politiquement unipolaire et culturellement uniforme, pas plus que l'unilatéralisme d'une seule hyperpuissance". "Argumentation contradictoire, car si le mot hyperpuissance n'est pas péjoratif, pourquoi la réalité qu'il désigne est-elle inacceptable ?" (…) "Les Européens tout particulièrement devraient s'astreindre à s'interroger sur leurs propres responsabilités dans la genèse de cette prépondérance." (Jean-François Revel dans L'obsession anti-américaine, Plon, 2002, pages 40-41).


Enfin, pour ce qui est du choc des civilisations, je préfère parler d'une guerre pour la civilisation car je n'ai pas aperçu des signes de civilisation chez ceux qui égorgent et qui se font exploser sur les marchés. De plus, il existe une guerre à l'intérieur de l'islam, entre les musulmans qui se massacrent entre eux. Les pires ennemis des musulmans sont les musulmans radicaux dont le but est d'anéantir toute forme de tolérance.

L'originalité et la profondeur de ses analyses se reconnaissent aussi par leur caractère exclusivement anti-américain et pas seulement contre Bush car le terme d' "hyperpuissance" a été lancé en 1998 lorsque Védrine était encore ministre dans le gouvernement Jospin. Pratiquement toutes ses interventions médiatiques se font dans une perspective de dénonciation de cette fameuse "hyperpuissance" des Etats-Unis d'Amérique. Et cela quelle que soit la réalité. Or, ce terme trahit un aveu d'impuissance. Impuissance de la France et de l'Europe à jouer un rôle sur la scène internationale. On a eu un aperçu de sa doctrine le 21 avril 2006. Invité sur Europe 1 par Jean-Pierre Elkabbach, Védrine parle de l'Iran et du nucléaire comme d'un problème grave mais sans faire la moindre allusion à l'échec des négociations européennes avec le régime de Téhéran. Son grand problème existentiel est l'Amérique. Védrine prône un retour à la "politique de la détente".

Pour amadouer le dictateur de Pyongyang et le fou de Téhéran, l'ancien ministre brandit l'étendard du dialogue comme au bon vieux temps du rideau de fer. Ah, la fameuse détente dont Kissinger fut le principal architecte dans les années 1970. D'accord pour le débat et le dialogue mais pourvu qu'il ait des résultats ! Or, à l'époque de la fameuse détente, c'est-à-dire depuis les Accords d'Helsinki de 1975, l'URSS reprend de plus belle son expansion en Afrique, en Amérique centrale, relance le terrorisme en Europe, déploie les fusées SS20 et envahit l'Afghanistan. Beaux exemples de réussite de la détente. En 1980, Soljenitsyne parlait de "l'effet Kissinger" [1] : "Tant qu'on occupe un poste important, on poursuit une politique faite de concessions et de capitulations que l'Occident aura à payer par de longues années d'efforts et par de nombreuses vies humaines. (…) Pendant de longues années, la politique d'apaisement a consisté à céder ses propres positions et à consolider celles de l'adversaire". Si Reagan avait continué sur cette voie, l'URSS et le bloc de l'Est seraient probablement encore là.

L'illusion du dialogue

Or, les affirmations de Védrine sont non seulement basées sur des considérations idéologiques mais, en plus, elles sont fausses. Tout d'abord, les Américains ont proposé plusieurs fois des négociations directes avec Téhéran. C'est le pouvoir islamique qui a refusé le dialogue comme il a d'ailleurs méprisé les envoyés onusiens en continuant l'enrichissement de l'uranium. Les derniers (dont un très complet rendu public le 28 avril 2006) rapports de l'AEIA accusent sans hésitation l'Iran de ne pas respecter les résolutions de l'ONU et de mener la course pour se doter de l'arme nucléaire.

Ensuite, comment "renouer le dialogue" [2] avec un pays où, à l'instigation du pouvoir, l'on brûle le drapeau américain, l'on organise régulièrement des expos antisémites et où le dictateur agrémente pratiquement tous ses discours de considérations détaillées sur la façon dont il rayera Israël de la carte ? Hubert Védrine a sûrement la réponse : il est clair que ces dérapages ne sont dus qu'à l' "hyperpuissance américaine". Ce qui est sûr c'est que lui, il est maître dans l'art de l' "hyperidéologie". Pour montrer qu'il est prêt pour le dialogue, l'Iran prend en otages une quinzaine de soldats britanniques au mois de mars 2007. Prétextant qu'ils seraient entrés dans les eaux territoriales iraniennes, les soldats sont retenus plusieurs jours, exhibés devant les télés (parmi les otages, une femme avec un tchador sur la tête) et obligés de "reconnaître leur faute". Autrement dit, ils ont subi des pressions (tortures) psychologiques pour "avouer" ce qu'ils n'ont pas fait. Il n'y a pas eu beaucoup de protestations internationales (à part les Etats-Unis) et cela est étonnant car ces soldats faisaient des inspections dans le Golfe Persique sous mandat de l'ONU. Il est évident qu'après les humiliations subies, la Grande-Bretagne devrait se précipiter à la table des négociations et "discuter" avec le pouvoir de Téhéran.

En fait, Védrine n'arrive pas à s'habituer à l'idée que l'Etat décline partout et qu'il se révèle impuissant.

[1] Dans L'Erreur de l'Occident, 1980 réédité en 2006 chez Grasset.

[2] Védrine avait déjà prêché pour le dialogue dans une longue interview accordé à la revue l'Express (31/08/2006).

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