Europe et international

Débat - Une comparaison France - Royaume-Uni. Le retard français : 7 millions d'emplois.

25 février 2004 • l'équipe de la Fondation iFRAP

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Bernard Zimmern

Nous avons un retard en termes de création d'entreprises et, quelles que soient les difficultés d'interprétation entre l'Ouganda et les Etats-Unis par exemple, ce n'est sûrement pas par hasard si nous sommes mal classés dans les indices que vous publiez et que vous comparez d'un pays à un autre. En allant plus avant sur la question du financement de la création et du développement d'entreprises, nous voyons bien des obstacles très concrets qui trouvent, certes, leur source dans des conceptions, dans des habitudes culturelles, dans des traits de caractère de notre pays mais aussi dans des dispositions fiscales tout à fait évidentes qui ont un impact notable sur la création d'entreprises et donc d'emplois. C'est une présentation qui n'a pas l'ambition d'être exhaustive, qui laisse certainement de côté beaucoup d'aspects de la question de l'emploi, nous en sommes absolument conscients et je pense que c'est le moment de donner la parole à ceux qui veulent s'exprimer.

Question :

Je souscris parfaitement à tout ce que j'ai entendu d'autant plus que j'ai créé dans l'ouest un mini groupe de presse sans aucune aide et qu'il m'a fallu un million d'euros de fonds propres pour tenir. 7 ans après, si j'ai réussi à tenir, c'est parce que j'ai fait ces tours de table avec tous les problèmes que vous avez connus, les premiers qui viennent, qui sont dilués, qui ne reviennent plus, qui bloquent les autres, etc. Je souscris aussi à la manière dont ceux qui ont réalisé leur entreprise à la fin de leur vie, souvent pour des capitaux importants, seraient prêts à faire du Business Angels si l'ISF était diminué. J'ai eu le cas d'un ami dans cette situation et c'est mon premier actionnaire privé. Mais une chose n'a pas été abordée aujourd'hui et sur laquelle il serait judicieux que l'IFRAP se penche. Une entreprise a besoin de fonds propres pour perdurer et le législateur a commis une faute énorme quand il a voulu encourager, sous une forme d'aide à la presse, la création de SARL de presse avec seulement (2500 F ?). C'est ce qu'il y a de pire. En outre, il faudrait, pendant les 2 ou 3 premières années de l'entreprise, ne pas kidnapper les fonds propres pour payer les ASSEDIC, l'URSSAF, etc. Au moment où vous avez besoin de vos fonds propres, l'Etat vous déshabille en permanence en vous imposant à 100% les mêmes charges que les autres. Je pense qu'il y a une réflexion importante à mener à ce niveau.

Réponse :

Avant les mesures Dutreil, j'avais été sollicité par François Hurel dans le cadre de la préparation d'un rapport qu'il devait remettre. J'avais proposé un indicateur pour mesurer à partir de quand une entreprise commence à voir le jour. Cela peut être du bénéfice pour certains ou du chiffre d'affaires pour d'autres, pour faire en sorte que les charges et les impôts soient payés, même de manière rétroactive, à partir d'un certain moment. Lorsque j'ai fait cette proposition, j'ai eu l'impression d'être un extra-terrestre. Il m'avait été rétorqué qu'il n'était pas possible de ne pas payer de charges. Mais ce n'est pas ce que nous demandons, nous voulons juste payer au moment où nous commençons à en avoir les moyens et nous pouvons aussi nous laisser un plafond. Si par exemple au bout de 6 mois nous n'avons pas été capables de payer, il faudra payer quand même. Le tout, c'est de savoir où nous mettons le curseur mais il ne s'agit pas de ne pas payer, ni d'être subventionné en permanence.

Question :

Vous avez parlé de 3000 à 4000 Business Angels en France, comment sont-ils répartis géographiquement car je n'arrive pas à en trouver beaucoup dans mon secteur ? D'autre part, je ferai remarquer que nous continuons à lier au mot emploi un aspect social. Je pense qu'il faut plutôt parler en termes de développement économique. Même si des entreprises ne créent pas beaucoup d'emplois dans un premier temps, elles en induiront ensuite.

Réponse :

Le Groupe EBAN a répertorié les Business Angels mais il n'y a pas encore de normalisation pour savoir où démarre le Business Angel. Nous connaissons mal ce secteur-là qui est très récent. Même aux Etats-Unis où nous savons que le nombre est beaucoup plus important, nous n'en connaissons pas exactement le nombre. Ce que nous savons par (Ebanne ?), c'est que les Business Angels français investiraient en gros 160 millions €, les Anglais 3,5 milliards et les Américains 60 milliards. Ce sont des ordres de grandeur et nous n'avons pas encore poussé l'analyse pour savoir où ils se trouvent, encore qu'une très grande partie soit dans la région parisienne.

Réponse :

Dans nos différentes régions, nous connaissons les quelques personnes qui correspondent à ce profil-type. Nous en connaissons tous mais seulement quelques-uns. Il s'agit de quelqu'un qui a réussi, qui a créé une entreprise, l'a développée, l'a vendue et a gardé la passion de la création d'entreprise. Il a trois intérêts : de l'argent, de la compétence et surtout des relations. C'est cette cible-là qu'il faut viser mais, comme vous l'avez très brièvement démontré, rien n'est fait en France pour l'inciter à faire ce type d'investissement. Ce qui est frappant et qui ressort de notre discussion, c'est que, là où il y a pragmatisme dans d'autres pays, il y a chez nous approche idéologique et pas seulement à Gauche. En France, nous disons qu'il n'est pas bien de mettre un dispositif fiscal favorisant les riches mais il faudrait faire prévaloir qu'ils peuvent être plus utiles à la société que d'autres, tout simplement parce qu'ils sont riches.

Réponse :

Il y a toujours cette ambiguïté qui consiste à dire "comment je vais vous pousser à faire quelque chose ?". En fait, nous, chefs d'entreprise, nous n'avons pas besoin d'être poussés à faire quelque chose mais nous avons simplement besoin d'un environnement globalement favorable au développement des entreprises. Il est clair que, dans de telles conditions, nous n'allons pas faire exprès de ne pas embaucher. Par contre, même si j'ai des tonnes d'aide pour embaucher, je ne le ferai pas si je n'ai pas besoin d'embaucher ! Il faut enlever cette idée de subvention et de nous pousser à faire quelque chose qui n'est pas fait spontanément.

Question :

Cet exposé remarquable remet beaucoup d'idées en question et je suis convaincu, tant au niveau des Chambres de commerce, des Conseils régionaux ou des institutionnels, qu'il y aurait beaucoup à expliquer dans ce domaine. Votre exposé est peut-être de nature à déranger, je le dis de manière très positive évidemment. Je voudrais revenir sur la conclusion que j'en tire, à savoir qu'il faut des capitaux importants pour démarrer et que, à l'inverse d'une idée très répandue, ce ne sont pas les institutionnels qui peuvent intervenir le plus efficacement. Ce sont assurément des personnes privées ayant des capitaux propres et étant de nature à répondre de manière extrêmement réactive et simple parce qu'ayant la connaissance du sujet et ayant une bonne appréciation du risque. Cela signifie qu'en ce qui nous concerne, dans nos différents départements ou régions, nous connaissons tous quelques personnes qui ont ce profil. Je me tourne vers M. Hayat pour savoir la manière dont il a procédé concrètement. Il peut être intéressant d'aller trouver directement ce type d'investisseur, de l'associer, d'avoir en fait un lien très direct avec lui. C'est peut-être la meilleure manière à court terme d'agir en tant qu'élus, au-delà des problèmes législatifs directs et fiscaux que vous avez posés.

M. Hayat :

Les tours de table que j'ai faits ont été le plus souvent effectués auprès de Fonds. Au départ, je me suis débrouillé tant bien que mal et j'ai rassemblé un peu d'argent auprès de quelques investisseurs privés mais très peu. Ensuite, je suis allé voir les Fonds auprès desquels j'ai perdu un temps considérable à leur expliquer des choses qu'ils ne pouvaient pas comprendre et où leurs objectifs n'étaient pas convergents avec les miens. Car le problème est là, quand le Fonds rentre, il ne pense qu'à une seule chose, c'est-à-dire quand il va sortir, ce qui est son métier, je ne le critique pas mais ce n'est pas ce que je cherche.

Les quelques investisseurs privés que j'ai rencontrés, c'est grâce au bouche à oreille. Mettre par exemple à disposition une liste d'investisseurs potentiels qui seraient prêts à s'intéresser à des dossiers, ce serait déjà extraordinaire car, à ma connaissance, cela n'existe pas aujourd'hui. D'autre part, il faudrait que ces investisseurs providentiels soient motivés pour investir et cela ne veut pas dire les subventionner. Cela signifie assurer en partie le risque qu'ils prennent en mettant des fonds dans l'entreprise parce que c'est la phase la plus risquée de son développement. C'est vraiment une question d'assurance et pas de subvention dont je parle. D'ailleurs, si nous avions des mécanismes d'assurance dans ce pays plutôt que d'avoir des mécanismes de subvention, cela coûterait nettement moins cher car un mécanisme d'assurance ne joue que lorsque cela ne marche pas. C'est la subvention qui coûte cher, surtout quand elle comporte des tas de clauses très compliquées. La mesure Dutreil portant sur l'exonération avec un pacte d'actionnaires, c'est vraiment beaucoup de débats et de travail pour quelque chose de vraiment inapplicable. Il ne faut pas subventionner, il faut arrêter de vouloir faire le boulot des gens à leur place, il faut juste assurer leur risque en partie, en partie seulement.

Question :

Je voulais demander au représentant de l'EM Lyon, si nous pouvions avoir une idée de la composition de cet indice entrepreneurial qu'il a évoqué ?

Isabel Servais :

Il résulte d'une enquête de populations qui est conduite auprès d'un échantillon représentatif. Nous posons les mêmes questions dans tous les pays, suivant une méthodologie commune afin justement de pouvoir établir cet indicateur qui est la véritable nouveauté du projet. Jusqu'à présent, nous avons été bloqués dans les tentatives de comparaison des taux de création d'entreprises et d'entrepreneuriat de pays à pays parce que les statistiques nationales sont très difficiles à comparer.

Question :

Dans les questions qui sont posées, est-ce que vous parvenez à éliminer au moins partiellement les biais culturels ?

Isabel Servais :

Il n'y a pas vraiment de biais culturels. Les questions sont assez factuelles, du type "êtes-vous engagé actuellement dans la création d'une entreprise pour laquelle vous avez effectué une recherche de financement, une recherche de locaux, la constitution d'une équipe".

Commentaire :

Les experts disent aussi souvent qu'il y a une spécificité française, celle du rapport à l'argent. C'est vrai que les investisseurs providentiels sont aussi parfois des investisseurs confidentiels. En France, ils n'aiment pas trop dire ce qu'ils font, c'est un frein culturel.

Cet article fait partie du colloque Une comparaison France - Royaume-Uni. Le retard français : 7 millions d'emplois.

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