Europe et international

CHILI : les socialistes français n'ont rien compris

09 février 2006 • Nicolas Lecaussin

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L'élection d'une présidente socialiste à la tête du Chili a suscité une certaine excitation dans les rangs des socialistes français. Ségolène Royal s'est même déplacée pour soutenir la candidate socialiste et plusieurs autres leaders français ont exprimé leur joie à l'issue des résultats. Mais les socialistes français savent-ils ce que veut dire « socialisme » dans ce pays d'Amérique latine ? Ou bien qu'il n'y avait pratiquement aucune différence majeure entre le programme de la présidente élue, Michelle Bachelet, et celui de son adversaire de droite, Sebastian Pinera ? Et pour cause.


Depuis plus de 30 ans, le Chili s'est engagé dans un processus de libéralisation des services et des ressources productives qui a été révolutionnaire, tant pour le vieux continent que pour l'Amérique du Sud. L'une des premières mesures prises fut, dès le milieu des années 1970, de réduire les tarifs douaniers. Ainsi, on a mis en place une taxe unique de 10% sur les importations qui, d'ailleurs vient d'être baissée à 6% en 2004. Cette mesure a joué un rôle essentiel dans l'explosion des échanges commerciaux tellement bénéfiques au pays mais a aussi fait reculer la corruption. Alors que la majorité des Etats sud-américains étaient rongés par le virus de la corruption étatique, le Chili commençait déjà à s'en débarrasser et, dès le milieu des années 1980, il obtenait de bons scores dans les classements internationaux des pays les moins corrompus.

Pour en arriver là, l'Etat s'est retiré progressivement de la vie économique. Il a refusé de s'endetter pour réaliser les travaux d'infrastructure nécessaires à la modernisation de différents secteurs tels que la distribution d'eau et d'électricité, les transports publics, les routes ; il a opté pour la privatisation en proposant aux entreprises intéressées la responsabilité du dynamisme économique du pays. Dans ce pays, pas de clivage politique en ce qui concerne l'organisation du développement économique et de la voie vers la croissance. Le président Ricardo Lagos (Parti Socialiste) a continué la politique du moins d'Etat : les réformes via les privatisations.

Avec un taux de chômage très bas pour la région (7% de la population active), le Chili a connu au début des années 2000 un taux de croissance moyen de 5% et un taux d'inflation particulièrement contenu de 3,8% (ce taux était de 504% en 1973). Excellents résultats globaux que le pays a su obtenir avec un déficit public négligeable, en comparaison de ceux des nations les plus industrialisées, équivalent à 0,2% du PIB.

Le secret d'une telle réussite ? Une privatisation généralisée de toutes les ressources productives du pays et un désengagement intelligent de l'Etat. Les autorités politiques considèrent l'endettement comme la pire des pénalités à infliger à l'économie. C'est sur ce constat qu'elles proposent aux sociétés privées de construire et de gérer les diverses infrastructures du pays et qu'elles cherchent à instaurer la responsabilité individuelle et collective au sein de la population.

Les routes, les transports en commun, l'électricité, le gaz, les caisses de retraite sont devenues des services privés. En 2004, la part des entreprises publiques dans le PIB ne représente que 5% (elle était de plus de 40% dans les années 1970). Au Chili, la régulation par l'Etat n'est pas envisagée. Mais ce retrait manifeste du secteur public se fait dans le respect d'une logique intelligente : l'Etat surveille et contrôle jusqu'à ce que la preuve de l'efficacité de la gestion privée soit faite. La distribution d'eau par exemple est sous gestion privée mais sous administration publique. Le prix de l'eau est réévalué tous les cinq ans et le cahier des charges est particulièrement précis. Les marges accordées étant très étroites, la compagnie a décidé d'accélérer le programme d'assainissement afin de gagner de l'argent autrement. Résultat : un investissement de 1,6 milliard de dollars sur 10 ans et la construction d'une immense station d'épuration près de Santiago.

Fonds de pension : encore plus loin que les Américains

Le système de retraites privées est certainement le plus représentatif de la volonté des Chiliens de désengagement étatique. Les assurances maladie et vieillesse étant déficitaires il y a 20 ans, le gouvernement a proposé aux salariés de troquer leurs petites retraites par répartition contre la capitalisation individuelle dans un fonds de pension représenté par des sociétés anonymes, les Administrations de Fonds de Pension (AFP-Administradora de Fondos de Pensiones, organisme privé). L'Etat, de son côté, s'engageait à payer une compensation équivalente aux cotisations versées dans l'ancien régime sous forme de « bons de reconnaissance ». Le gouvernement a aussi autorisé des placements plus importants à l'étranger pour compenser une légère baisse de rendement des AFP qui sont passées de 12,2% en moyenne pendant 20 ans à environ 8%. Les actifs des AFP représentent plus de 50% du PIB aujourd'hui et collectent 20% de l'épargne nationale.

Alors peut-on encore parler de « miracle chilien » ? Ne faut-il pas plutôt penser que le Chili a su, malgré le marasme économique qu'il traversait, avoir le courage d'appliquer les solutions du moins d'Etat ? Il n'y a rien de miraculeux ici. Bien sûr, ce sont les entreprises les plus rentables qui ont été privatisées, celles qui restent aujourd'hui sont temporairement boudées par le marché, comme les chemins de fer par exemple. Mais pourquoi ne pas imaginer qu'un jour une compagnie privée prendra ces chemins de fer puisque le Chili met tout en œuvre pour que la propriété privée soit respectée et la responsabilité individuelle assumée ?

Les investissements nationaux ou étrangers seront forcément attirés par une nation respectueuse des règles du jeu économique. Les socialistes français pourraient en tirer des leçons : le Chili a préféré se refaire une santé économique en faisant reculer l'Etat et non pas en l'engraissant. Car, aujourd'hui, le Chili a le PIB/habitant le plus élevé de l'Amérique latine (pour la première fois de son histoire, le pays est devenu une terre d'accueil pour les immigrés), est un grand exportateur de biens et de services (5 Mds de dollars en 1973 et 40 Mds en 2004), jouit d'une démocratie stable et d'une prospérité enviée par toute la région.

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