État et collectivités

Jean-Michel Fourgous - L'Archipel

L'Elite incompétente

Une pensée originale appuyée sur l'expérience vécue d'un parlementaire

31 mars 2007 • Agnès Verdier-Molinié

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Les ouvrages écrits par des hommes politiques sont souvent inintéressants, bourrés de lieux communs et de langue de bois. L'Elite Incompétente, essai que vient de publier Jean-Michel Fourgous [1] aux éditions L'Archipel, avec la collaboration de Grégoire Bourgeois, détonne par la vigueur de sa réflexion appuyée sur une expérience vécue de parlementaire placé au coeur du fonctionnement de notre Etat, ou plutôt de son non fonctionnement.

L'essai tourne autour de la faillite de notre élite, tout particulièrement les énarques, à cause de leur non connaissance de l'entreprise qui pourtant fait vivre 78 % de nos compatriotes et de l'incompétence qui en découle. Très peu nombreux, 3 000 dit l'auteur, en fait 5 000 en activité, ils occupent tous les postes clés des gouvernements et de l'Administration. Mais cet envahissement va très au delà de l'Etat, il touche non seulement les grandes entreprises, dont un tiers sont dirigées par d'anciens fonctionnaires contre 8 % dans les autres pays européens, mais la culture, ou même le sport … Il s'agit d'un sujet capital car, faute de bon diagnostic, les réformes sont destinées à ne rien réformer. Et cette analyse faisant remonter les malheurs de notre pays à la mainmise d'un petit groupe d'énarques sur le pouvoir n'a pratiquement jamais été faite dans un livre hors des dossiers de la revue Société Civile comme Le dossier noir de l'ENA. Extraits :

L'homme politique-entrepreneur [2]

« Lorsque je suis entré en politique, à l'occasion des législatives de 1993. Je me présentai sans étiquette, face à une candidate adoubée par l'UDF-RPR et surtout à la star médiatique Harlem Désir, accompagné dans ses sorties publiques d'une nuée de caméras. Pour seul slogan, je marquai sur mon affiche, écrit en énorme :« Fourgous, chef d'entreprise », et après une campagne de terrain active, passée à expliquer aux électeurs que l'entreprise et la création de richesse constituaient une voie plus sûre pour leur avenir que le seul « répartitionnisme » étatique, surprise ! Au soir du premier tour, j'arrivai devant le candidat officiel de la droite. Dès le lendemain, je reçus un appel du RPR, me proposant de récupérer l'étiquette du parti pour le second tour. « Vous savez, monsieur Fourgous, en fait, on avait songé à vous la donner dès le début, cette investiture… mais on ne voulait pas prendre de risque avec quelqu'un de la société civile. »

Issu du "monde marchand", Fourgous lutte contre "l'obscurantisme économique"

« Je suis par exemple frappé de voir que les simples termes « entrepreneur » ou « entreprendre » n'apparaissent à aucun moment dans les projets politiques du Parti socialiste ni de l'UMP pour les élections de 2007. J'ai, à ma modeste échelle, vécu cet étrange divorce entre le pays et ses entrepreneurs. Avant de créer mon entreprise, j'ai travaillé pendant cinq ans au CNRS dans le domaine de la psychologie sociale et de l'évaluation des hommes. Après dix-neuf rapports scientifiques et quelques collaborations prestigieuses, notamment avec le prix Nobel de physique Louis Néel1, j'ai obtenu une certaine reconnaissance dans mon domaine de compétence. Je bénéficiais du prestige qui va de pair avec l'étiquette d'« expert », de « spécialiste ». Tout a changé le jour où j'ai franchi le Rubicon, pour créer une entreprise issue de mes travaux de recherche. Un certain nombre de mes collègues perçurent mon départ comme une trahison, un renoncement à « l'intérêt général », une compromission avec le « monde marchand ». Terrible paradoxe ! Au moment où je me sentais le plus utile sur le plan social, en créant de la richesse et des emplois, je perdais le respect du monde public. »

Un député lucide sur le cataclysme ENArchique…

On trouve encore huit fonctionnaires parmi les dix principaux candidats à l'élection présidentielle (Besancenot, Laguiller, Buffet, Voynet, Royal, Bayrou, Dupont-Aignan, de Villiers). Lorsqu'ils arrivent au pouvoir, nos élus-fonctionnaires sont encadrés par des énarques qui ont patiemment et soigneusement verrouillé les principaux postes décisionnels, dans les cabinets présidentiels et ministériels, ainsi qu'à la tête des principales administrations. Au sein des dix principaux ministères2, neuf directeurs de cabinet sur dix ont fait l'ENA. C'est aussi le cas de huit directeurs de cabinet adjoints. Depuis 1974, tous les secrétaires généraux de l'Élysée sont énarques3, à l'exception de Pierre Bérégovoy qui fit un fugitif passage à ce poste en 1981-1982. Sans présumer des mérites de telle ou telle personne, une pareille concentration aux postes décisionnels, lorsqu'elle prend des proportions aussi extravagantes, relève de l'atteinte à la démocratie. Faute d'avoir su organiser un panachage intelligent des compétences et des profils au sommet de l'État, nous subissons les arbitrages d'une classe dirigeante issue d'un même moule culturel et intellectuel, celui de l'administration. Si François Mitterrand avait déjà fini ses études au moment où l'ENA fut créée, Valéry Giscard d'Estaing et Jacques Chirac en sont en revanche d'anciens élèves. Le bilan des Premiers ministres depuis 1981 n'est pas plus nuancé : sur les onze Premiers ministres qu'a connus la France, sept sont énarques (Fabius, Chirac, Rocard, Balladur, Juppé, Jospin, Villepin). Il existe bien une loi d'airain, qui veut que plus on monte dans la hiérarchie administrative ou politique, plus la concentration des énarques est forte. Ils sont moins de 10 % dans les cabinets des ministères considérés comme secondaires (Anciens combattants, Jeunesse et sports) mais représentent la moitié des troupes dans les ministères les plus stratégiques (Finances, Affaires étrangères, Intérieur, Matignon). C'est donc un tout petit cercle de hauts fonctionnaires qui, depuis trente ans, préside aux destinées du pays et s'assure une pérennité aux principaux postes décisionnels, par un savant jeu de cooptation et de chaises musicales. »

… et sur le prix des 35 heures

« Les défenseurs des 35 heures me rétorqueront que la réduction imposée du temps de travail a permis de créer 350 000 emplois entre 1998 et 2002. Mais à quel prix ? Car les quatre heures "offertes" aux salariés ne sont pas gratuites. Elles ont été compensées d'une part par un gel relatif des salaires sur la période 2000-2005, et elles ont été largement payées par l'État sous forme d'allégements de charges aux entreprises. Coût de l'opération : 70 milliards d'euros. Faites le calcul : l'État a dépensé 200 000 euros par emploi créé, soit l'équivalent de quinze ans de salaire pour un salarié au SMIC. N'aurait-il pas été plus pertinent, pour lutter contre le chômage, de consacrer cet argent à l'investissement, la recherche, la formation des travailleurs, l'université ? »

Non intoxiqué à la dépense publique

« Pour comprendre comment nous avons collectivement laissé prospérer une tendance aussi dangereuse, il est essentiel de se souvenir que la plupart de nos gouvernants sont issus de la sphère publique. Ils sont naturellement peu enclins à restreindre l'emprise de l'État, associée dans leur esprit à la dépense publique. Celle-ci a bien un aspect « culturel » : un bon budget est un budget en augmentation, l'influence d'un ministre se juge aux crédits qu'il décroche, etc. Comme le notait le rapport Pébereau1 sur la dette, « La dépense publique est trop souvent conçue comme une réponse systématique aux problèmes de la société française, au détriment de l'endettement public. L'opinion publique française et les décideurs politiques considèrent en effet de plus en plus qu'un problème, quel qu'il soit, doit être traité sans attendre, par l'attribution de moyens publics spécifiques. L'efficacité de l'action publique et des décideurs politiques est jugée dans ce contexte sur deux critères : le montant des moyens supplémentaires qui sont dégagés, et la rapidité avec laquelle ils sont annoncés. » La tolérance pour des dépenses publiques élevées est le fruit de notre culture administrative. Je crois que nos dirigeants, pour n'avoir jamais eu à produire l'argent qu'ils dépensent, ne se rendent pas compte de l'aspect « sacré » de la dépense publique. Pour avoir financé mes premières années d'études en travaillant le soir, pour avoir comme chef d'entreprise passé des nuits blanches à cause d'une trésorerie dans le rouge, j'ai dû apprendre à quel point « un sou est un sou ». Lorsque je fixe tous les ans le niveau des impôts que je demande aux habitants de ma commune, je garde toujours à l'esprit à quel point je pouvais souffrir, comme patron de PME, de charges et de prélèvements toujours plus lourds. Mon expérience personnelle de maire m'amène aussi à penser que la hausse des prélèvements n'a rien d'une fatalité. Alors que partout en France, les impôts locaux ont explosé depuis dix ans, j'ai réussi à baisser les taux d'imposition de 2,5 % dans ma commune, tout en améliorant la qualité des services publics, mesurée annuellement par des enquêtes de satisfaction. »

Mais surtout, un politique engagé pour les vraies réformes

« Nous sommes dans une situation absurde, avec d'un côté une Cour des Comptes dotée de moyens d'investigation mais dépourvue de moyens de sanction, et de l'autre côté un Parlement avec un pouvoir théorique de sanction mais privé de moyens opérationnels d'investigation. Par manque de coordination, Parlement et Cour des comptes se révèlent impuissants et incapables de réformer l'État. Je propose donc la création d'un OFEC (Office d'évaluation et de contrôle), qui s'inspirerait largement des expériences menées avec succès en Suède, en Grande-Bretagne, au Danemark, au Canada. Avec deux cents collaborateurs, experts des questions d'évaluation, de projections et de contrôle, le Parlement remplirait enfin son rôle démocratique et cesserait d'être le parent pauvre de notre système institutionnel. Cet office répondrait à plusieurs objectifs. En premier lieu, il répondrait à une exigence économique. Les expériences étrangères montrent que chaque euro investi en rapporte dix en économies. Ceci n'est guère étonnant. Devant les recommandations et les menaces de sanctions de la part des parlementaires, les Ministres sont contraints de s'astreindre à une gestion rigoureuse des deniers dont ils ont la charge. En cas de manquement aux recommandations formulées, les ministres s'exposent tout simplement à une baisse de leur budget, qui rappelons-le est voté tous les ans par le Parlement. Ensuite, un tel organisme permettrait d'améliorer la qualité du travail du Parlement en amont, avant le passage en séance des textes législatifs. Comme je l'indiquais plus haut, le parlementaire est désespérément seul au moment de préparer le passage des textes dans l'hémicycle, et donc dans les faits incompétent. En lui donnant des outils d'analyse et d'expertise indépendants des services des ministères, il retrouverait son rôle de contrepouvoir, serait susceptible de faire entendre une musique différente de celle de l'administration. Le Parlement redeviendrait ainsi un interlocuteur averti et constructif pour le gouvernement. Enfin, un tel système offrirait une chance historique de dépasser certains vieux clivages idéologiques : en initiant des débats à partir de faits, de chiffres et d'études d'impact, évalués le plus scientifiquement possible, il permettrait de partager ensemble (gauche et droite) des diagnostics communs. »

Jean-Michel Fourgous n'est pas un « déclinologue », il croit en l'avenir de la France. En conclusion, il explique, au cas ou le lecteur ne l'aurait pas compris : « Cet ouvrage dépasse largement les simples enjeux électoraux de court terme. C'est un credo qui me tient vraiment à coeur, en faveur de règles et de principes qui doivent faire gagner notre pays : l'innovation, la créativité, l'émulation, la création de richesse. Au coeur de ces principes reste une variable dont dépendra tout le reste : les compétences, toutes les compétences, rien que les compétences. Les dirigeants politiques devront apprendre à mettre au service du pays des personnalités qui ont fait leurs preuves, qui sont jugées sur leurs résultats plutôt que sur leurs diplômes, sur leur performance plutôt que sur leur statut, sur leur efficacité plus que sur leurs relations de copinage. Si tout le monde s'accorde sur le principe, c'est tout naturellement que les barrières de discrimination s'effaceront et que la promotion sociale reprendra ses droits. »

Ce Fourgous-là, celui de 2007, est loin de la caricature de « représentant du MEDEF » que tant de ses ennemis – et tant de ses « amis » – ont souvent voulu lui coller, sans succès. La preuve.

[1] Jean-Michel Fourgous, en collaboration avec Grégoire Bourgeois

[2] Les intertitres sont de la rédaction

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