État et collectivités

Olivier Hubac - Universalis

La privatisation de la violence armée

Mercenaires et polices privées

31 août 2006 • Nicolas Lecaussin

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Armées, concurrence, privatisation... L'un des grands mérites du livre dirigé par Olivier Hubac (Mercenaires et polices privées. La privatisation de la violence armée, Universalis, 2005) est de montrer comment un "domaine régalien" de l'Etat est devenu un (presque) banal objet de consommation.

Alors que la France est empêtrée dans des débats idéologiques interminables sur l'ouverture à la concurrence, la mondialisation, les « acquis sociaux », le SMIC à 1500 euros, la nationalisation de certaines entreprises, ailleurs le monde bouge. Mais dans l'autre sens, vers plus de privé et moins d'Etat. C'est le cas aussi pour les armées, sujet pratiquement tabou en France. Depuis les années 1990, l'intervention armée est largement entrée dans la sphère du privé pour certains pays du monde. C'était déjà le cas pour la sécurité et les prisons où, même en France, les entreprises privées sont de plus en plus mises à contribution. C'est à partir de l'effondrement de l'URSS que le marché de la guerre devient accessible aux entreprises privées. Des compagnies anglo-saxonnes comme Executive Outcome, Sandline International ou DSL se lancent dans des opérations de maintien de l'ordre sur tous les continents.

Il faut préciser d'emblée que ces compagnies n'ont rien à voir avec le mercenariat tel qu'on le pratiquait au Moyen-âge. Ces entreprises ont des comptes à rendre aux Parlements de leurs pays respectifs et interviennent souvent parce que des gouvernements leur ont demandé de le faire. Une aubaine pour des pays démocratiques dont les gouvernements doivent se justifier devant leurs électeurs à chaque fois qu'un soldat perd la vie. Dans les années 1960-1970, l'intervention de groupes privés aurait beaucoup soulagé l'armée américaine au Vietnam. Un avantage politique mais aussi un gain en efficacité car ces "employés" sont des anciens des forces spéciales, des officiers (avec un casier judiciaire vierge) extrêmement bien entraînés qui connaissent bien souvent les terrains d'intervention. Et avec la prolifération des conflits, leur aide est de plus en plus précieuse.

Une des premières sociétés privées d'intervention fut Executive Outcome en Afrique du Sud, qui s'est scindée en plusieurs organisations à la fin des années 1990. Elle pouvait déployer jusqu'à 1000
hommes n'importe où dans le monde grâce à ses propres transports. Elle est intervenue partout en Afrique, en Angola, Sierre Leone et en Ouganda. En Grande-Bretagne, la plus connue est Sandline
International, symbole de l'essor des compagnies privées. Elle offrait dès les années 1990 une large gamme de services allant de l'entraînement de troupes au maintien ou à la restauration de la sécurité. En liaison étroite avec le Foreign Office, la société est intervenue pour le maintien de l'ordre en Sierre Leone.

Les Etats-Unis possèdent plusieurs sociétés de sécurité privées. La transparence est totale. Avec un budget d'environ 52 milliards de dollars contre 30 milliards pour la police, les salariés du secteur privé sont trois fois plus nombreux que ceux du secteur public. En 1995, la société MPRI avec 350 employés et un potentiel militaire de 7000 hommes a contribué de manière efficace à la modernisation de l'armée croate (entraînement, armement) qui lui a permis de renverser de manière décisive le rapport de forces avec les Serbes sur le front de Krajina. Ces sociétés privées travaillent dans le cadre des activités extérieures des Etats-Unis avec l'accord (ou pour) le Département d'Etat et en étroite relation avec le Pentagone. Une société comme Dyncorp a participé, à la demande du Département d'Etat, à l'entraînement des forces haïtiennes, à la sécurité au Kosovo ou bien à la lutte contre les trafiquants de drogue en Colombie, en Equateur et au Pérou. En Irak, plus de 15 000 employés s'occupent de la sécurité des endroits stratégiques ou de l'entraînement des forces irakiennes.

La France est très en retard dans ce domaine aussi, même si depuis janvier 2005, la société française Groupe EHC a rejoint l'association International Peace Operation Association qui regroupe la plupart des compagnies privées d'intervention militaire.

A ceux qui se méfient de cet éclatement en sociétés privées de l'intervention armée, il est utile de rappeler que les grands massacres de l'histoire de l'humanité ont été l'œuvre des Etats. Les génocides nazi et communiste sont malheureusement deux exemples éloquents…

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