Est-il trop tard pour un Mittelstand ? La disparition de la machine-outil française

Témoignage d'un expert des Arts et Métiers (Première partie)

18 juin 2008 • Philippe Perinet-Marquet

A la suite de notre éditorial 'il est trop tard pour créer une Mittelstand manufacturière', nous avons reçu un passionnant témoignage d'un internaute dont nous nous proposons de publier les passages les plus intéressants en deux épisodes.

Ing. A&M (ICAM), lic. en économie, DESS de l'IAE, ayant eu notamment R. BARRE comme professeur jusqu'à ce que le Général de Gaulle l'envoie à Bruxelles en 1967 pour y être Vice- Président des Communautés, j'ai dirigé et redressé deux PMI de la chaudronnerie fine et de la mécanique de précision sans carnage social, ce dont je m'honore, et sauvé 120 emplois au passage.

Je suis donc à même de confirmer totalement votre analyse sans concession à laquelle je rajoute la mienne, sans doute un peu longue mais appuyée sur une expérience pluridécennale.

J'ai assisté, impuissant en effet, au naufrage de l'industrie mécanique française, à la casse de centaines de PMI du secteur qui nous font cruellement défaut actuellement.

Ces disparitions se sont naturellement accompagnées de la mise au chômage de milliers de compagnons hautement qualifiés, dont des outilleurs et prototypistes qui avaient « le centième au bout des doigts », notamment dans des entreprises telles que MANURHIN où j'ai travaillé plusieurs années, dont les socialistes voulaient la disparition parce qu'elle fabriquait des armes et des munitions.

Plus précisément, j'ai vu la disparition lente mais sûre de notre industrie de la machine-outil, la meilleure d'Europe après la guerre, qui comprenait des fleurons comme les excellents tours automatiques de décolletage Manurhin, les gros tours Muller & Pesant, Sculfort et Somua, - pour grosses pièces de centrales thermiques -, Ernault-Batignolles, Cazeneuve, excellents tours de précision, Ramo, excellents petits tours d'outillage, SIM et De Vallières.

Dans le domaines des fraiseuses, nous avions Alcera, dont nous avons construit quatre exemplaires sous licence à l'école, Huré et Huron, très robustes, Gambin, précises mais fragiles, Dufour et Liné, précises et solides mais chères, Graffenstaden, bonnes fraiseuses de production, les aléseuses et étaux-limeurs GSP, les rectifieuses ACC et Gendron et j'en passe.

Il faudrait y joindre les machines à travailler les tôles, telles les cisailles mécaniques Bled, les presses hydrauliques Boutillon et Bret, les excellentes Colly et Pinsart- Denis, auxquelles il faut ajouter pour être presque complet les rouleuses Lisse, toutes machines sur lesquelles j'ai travaillé, fait travailler, entretenir, voire que j'ai achetées, cette triste nécrologie mécanique n'étant pas exhaustive.

Tout cela pour au moins quatre raisons :

  1. l'individualisme forcené de certains patrons de la machine-outil à l'ego exacerbé - certes anciens ouvriers ou contremaîtres très compétents, se croyant les meilleurs et infaillibles -, mais absolument pas stratèges ni gestionnaires, petits patrons souvent à courte vue qui refusaient obstinément de s'allier et se livraient au contraire à une féroce concurrence aggravée par des inimitiés personnelles.
    Tout le petit monde de la mécanique se souvient en particulier de la lutte homérique et fratricide à laquelle se sont livrés les frères Huré, l'un d'eux créant la marque directement concurrente, Huron,
  2. l'incurie des pouvoirs publics qui ont toujours refusé, sauf dans les arsenaux, de donner à ces PMI les moyens de se développer autrement que par des commandes au compte-gouttes, notamment celles de l'Education Nationale qui fut d'ailleurs longtemps leur principal client,
  3. la déconfiture du « Plan Machine-outil », due à la malhonnêteté des trois responsables, dont le « Délégué Général », ex officier de carrière, qui ont détourné une partie des subventions et ont tous fini en prison il y a vingt ans,
  4. l'insuffisance d'élaboration d'une véritable stratégie à long terme, comme pour le « Plan Calcul », utilisant l'automatisation et les commandes numériques intégrées, domaine dans lequel NUM était très performante, ainsi que les vis sans fin micrométriques numériques de chariotage dont il ne subsiste que deux fabricants au monde, un aux USA et un au Japon. Ainsi n'avons-nous jamais eu de fabricants de centre d'usinage, sauf Ernault-Toyoda, disparu depuis, ni de pointeuses, toutes suisses.

Il faudrait y ajouter la pusillanimité puis le lâchage des banques publiques et privées, légitimement lassées de l'incapacité de ces entreprises à redresser la barre en se regroupant, ce qui était difficile, voire impossible compte tenu du degré de rivalité de leurs patrons.