Emploi et politiques sociales

Trou de financement en amorçage : des entrepreneurs témoignent

31 mai 2006 • Sandrine Gorreri

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Tous les cours d'entrepreneuriat exposent désormais ce problème auquel sont confrontées les entreprises « dynamiques » : passer ce trou de financement, le fameux « financing gap », qui survient après les premiers temps de la création, là où les quelques milliers d'euros réunis au démarrage ne suffisent plus à assurer le lancement commercial de la société et où l'entreprise n'est pas encore rentrée dans le champ du radar du capital-investissement.

Société Civile a rencontré Jacques Bardes et Nathalie Ricoeur-Nicolaï qui participent à l'animation de Scientipôle Initiative, une plate-forme de financement et d'accompagnement d'entreprises innovantes qui viennent de toute la région Ile-de-France. Cette structure finance des entreprises par des prêts d'honneur sans garantie et sans intérêts et l'accompagnement se fait pendant toute la durée du prêt avec l'appui d'experts dans différents domaines, tant techniques que fonctionnels.

Car pour les créateurs, les problèmes surviennent juste après la création : les premiers développements commerciaux de l'entreprise nécessitent des sommes plus importantes (250 000 euros) que les premiers fonds et les premières aides réunis, et là le manque de financement est criant.

L'entreprise n'est pas encore visible et les financiers traditionnels ne savent pas forcément expertiser le projet ; ils ne savent pas appréhender le risque. Le temps qu'ils devraient consacrer à la compréhension et à l'expertise est beaucoup trop élevé et coûterait beaucoup trop cher. Pour bénéficier du soutien des banques ou des capitaux-risqueurs, il faut que les entreprises soient déjà bien sur les rails. Si l'entreprise a besoin d'un million d'euros, elle les trouvera mais si elle a besoin de 100 000 à 400 000 euros, elle aura plus de difficultés.


Le financement des entreprises et l'absence de Business Angels

L'entreprise n'est pas encore visible et les financiers traditionnels ne savent pas forcément expertiser le projet ; ils ne savent pas appréhender le risque.

Une vision que confirme François Bangui, créateur de l'entreprise Enigma Systems créée en janvier 2003 dans le domaine de la protection contre le piratage des contenus vidéos diffusés mettant en oeuvre une technologie logicielle inédite et brevetée. Les premiers contacts de l'entreprise avec des capitaux-risqueurs se sont noués à l'occasion du forum Capital-IT-2004. A ce moment-là, la société n'avait développé qu'un « proof of concept ». Les capitaux nécessaires pour une première réalisation d'une version plus élaborée et présentable sur le marché étaient de l'ordre de 300 000 euros. Des capitaux-risqueurs se sont intéressés au projet mais n'ont finalement pas investi.

Pourquoi ? Parce que le projet n'était pas commercialement assez mûr pour être financé. Un véritable cercle vicieux puisque pour devenir commercialement plus mûr il fallait de nouveaux financements. Ces capitaux-risqueurs avaient pourtant la réputation de faire dans le « early stage ». Les financiers ont dû convenir qu'ils ne savaient pas investir 300 000 euros. La solution pour l'entreprise a été de rassembler les fonds nécessaires auprès de family funds, business angels, l'ANVAR et Scientipôle Initiative pour réunir finalement plus de 250 000 euros et l'appui de Paris Innovation qui leur a permis d'obtenir des locaux à des conditions financièrement très intéressantes ainsi qu'une structure d'appui-projet.

L'entreprise a ainsi pu dépasser la phase de faisabilité et effectuer ses premières réalisations. Elle fut même citée dans la presse ce qui lui a valu l'approche de nouveaux capitaux-risqueurs mais qui ont à nouveau renoncé, considérant que le risque commercial n'avait pas encore été éliminé malgré l'intérêt de la solution par le marché, confirmée à l'occasion de salons professionnels qui ont donné lieu à plusieurs demandes de propositions commerciales et d'intégration de la solution sur des plates-formes de clients. L'entreprise est aujourd'hui à nouveau en recherche de fonds pour finaliser le produit afin de satisfaire les demandes clients et financer sa démarche commerciale sur un marché essentiellement à l'international. Pour contourner la logique d'investissement des capitaux-risqueurs nationaux, François Bangui a pris le parti de se tourner vers des alternatives à l'étranger.

Passer de la phase de faisabilité à la phase de commercialisation

Le témoignage de Caroline Noublanche co-fondatrice de Prylos, en août 2003 est également édifiant à cet égard. L'entreprise a été créée avec 7500 euros apportés par les deux fondateurs de cette société d'applications mobiles sur téléphones portables. Le chiffre d'affaires s'est rapidement développé pour atteindre 180 000 euros dès la deuxième année et la société s'est ainsi développée en autofinancement grâce à une activité de service. L'entreprise qui compte 7 personnes et 3 stagiaires a recherché des financements extérieurs pour le développement de ses applications packagées.

En phase de création, il fut assez simple de trouver des aides mais rapidement le besoin de financements intermédiaires (200-250 000 euros) s'est fait sentir. Des capitaux-risqueurs, très intéressés par ce secteur d'activité ont été contactés mais ont fait valoir qu'en dessous d'un million d'euros, ils n'investiraient pas. Le tour de table s'est finalement conclu avec des Business Angels et un fonds d'amorçage (Access2Net). Une situation qui satisfait Caroline Noublanche qui, même si elle estime que les Business Angels sont difficiles à trouver et à mobiliser sur des montants aussi importants, trouve aujourd'hui une aide précieuse auprès de ses actionnaires.

Les capitaux-risqueurs aussi regrettent la faiblesse de l'amorçage en France

De leur côté aussi les capitaux-risqueurs reconnaissent les déséquilibres du marché français. Loin de constater un manque de dossiers, ils regrettent la faiblesse de l'amorçage en France. "On sait aujourd'hui qu'il n'y a pas assez de business angels pour financer les entreprises en phase d'amorçage et ce ne peut pas être le travail des fonds d'investissement" déclarait Gilles Mougenot, président d'Argos Soditic et ancien président de l'Association Française des Investisseurs en Capital (AFIC) lors d'un forum Leonardo Finance sur le Venture Capital Européen (2005).

Et les spécialistes de l'amorçage font face à de nouvelles difficultés. Eric Harlé fondateur du fonds d'amorçage I-Souce Gestion déclarait au forum Leonardo consacré à l'amorçage et à l'investissement régional (2004) : "le niveau du financement en amorçage n'est pas suffisant en France. C'est une certitude : si une reprise du financement n'a pas lieu au cours des deux prochaines années, le flux de dossiers éligibles à un financement en capital-risque par les VCs [VC : venture-capitalist ou capital-risqueur] va se tarir."

Un accompagnement en amorçage toujours plus long

Une situation qu'il explique par les contraintes suivantes : "On ne fait pas suffisamment de dossiers car les tours de tables sont longs et difficiles à monter. Aujourd'hui, financer une entreprise dans sa phase de démarrage pour moins de 18 ou 24 mois est une aberration. Il faut donner à l'entreprise des moyens suffisants pour acquérir la technologie, le développement commercial, l'équipe, qui sont indispensables pour obtenir un financement des VCs. L'autre problème est qu'il faut passer énormément de temps sur les dossiers, que ce soit au niveau régional ou national. Sur les derniers dossiers que nous avons financés, nous avons travaillé au moins neuf mois sur le dossier avant d'investir. Puis, après l'investissement, nous passons un an au moins aux côtés du chef d'entreprise, avant de pouvoir aller voir les VCs. Cela signifie qu'il faut travailler deux ans et demi sur un dossier pour le voir aboutir". Un témoignage qui pose le problème de la capacité financière des acteurs de l'amorçage pour soutenir un accompagnement toujours plus long.

Constat qui a également conduit Scientipôle Initiative à proposer la création d'un fonds d'un type nouveau : Scientipôle Capital. Celui-ci sera proche de la structure de prêt d'honneur, ce qui permet des gains en termes d'analyse et une relation de confiance avec les créateurs. Il sera aussi composé avec des capitaux acceptant un retour sur investissement modéré et une rentabilité de long terme. Cinq petits millions d'euros pourront ainsi être mobilisés.

Loin des discours officiels qui laissent parfois entendre que la qualité des dossiers serait en cause, ces témoignages nous ramènent aux réalités du terrain et nous rappellent que ce trou de financement est un véritable obstacle à la multiplication des entreprises à fort potentiel de croissance et par conséquent au développement de l'emploi.

Commentaires

  • Par Arno-Tech4buziness • Posté le 17/04/2009 à 07:57 En moyenne, les Business Angels aux Etats Unis investissent près de 20 milliards de dollars par an. C'est la source du succès des Google, Microsoft, Southwest et bien d'autres entreprises américaines qui n'existaient pas encore il y a 30 ans. Combien d'entreprises du CAC40 n'existaient pas il y a 30 ans.

    Ce que vous désignez par le financing gap existe réellement en France mais je le nuancerai car la situation s'améliore. J'étais l'un des pionniers dans le phénomène BA il y a 10 ans et je peux vous dire que l'on revient de loin. Ce qui fait décoller ce phénomène, c'est 2 facteurs : le développement des associations locales de BA et la fiscalité sur l'ISF

    Par contre, beaucoup de travail reste à faire notamment dans 2 domaines : information et formation des BA & le rapprochement des BA et des VC. Je ne suis pas sûr pour l'avoir vécu à plusieurs reprises que les capitaux risqueurs français voient d'un très bon oeil l'arrivée des BA. Beaucoup ont un réflexe de jalousie car ces investisseurs non professionnels ont souvent des rentabilités bien supérieures à leur portefeuille.

    En conclusion, il est nécessaire aujourd'hui de favoriser l'information des investisseurs soumis à l'ISF car j'ai trop souvent vu des investisseurs investir dans n'importe quelle entreprise n'ayant en tête que cette réduction de l'ISF... Je le dis souvent, investir dans n'importe quelle entreprise, c'est comme faire du Robien pour un appartement situé sur une île déserte...

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