Emploi et politiques sociales

Témoignage d'un entrepreneur expatrié

17 septembre 2003 • l'équipe de la Fondation iFRAP

emploi_politiquessociales.jpg

Par Pierre-François Grimaldi, Fondateur de ibazar et ibourse

D'abord, je voudrais dire que le phénomène d'expatriation en Belgique n'est pas un phénomène mineur, c'est un phénomène important. Il y a beaucoup de Français en Belgique mais je n'ai pas la prétention de les représenter ; nous nous connaissons, nous nous fréquentons mais il n'y a pas d'organisation à proprement parler d'expatriés.

Ce n'est donc pas un phénomène mineur, cela concerne beaucoup de gens, beaucoup de gens bien, des gens de toute sorte. Moi-même, je suis issu de la France d'en bas donc je n'ai pas honte de dire que je me suis expatrié également pour des raisons fiscales. Si nous parlions d'un tabou tout à l'heure qui était le tabou de l'ISF, on oppose à ce tabou un autre tabou qui est celui de dire "Puisque vous me faites ça, au fond, je vais m'en aller". C'est un tabou. Comment quitter la France pour des raisons qui pourraient être présentées comme bassement matérialistes ? C'est inadmissible ! Non, nous avons brisé ce tabou, nous sommes des centaines et demain, des milliers à l'avoir brisé et apparemment, beaucoup de gens s'en satisfont. Il est malheureux qu'à un tabou, on oppose un autre tabou. Les gens votent avec leurs pieds, avec leurs jambes et ils font comme ils peuvent.

Vous savez, la France disparaît petit à petit des radars, depuis la Belgique. Lorsque l'on est en Belgique depuis quatre ou cinq ans, la France est l'un des pays de l'Europe, pas le seul, c'est un pays brillant, c'est un pays que l'on connaît très bien, c'est une des chaînes du réseau câblé (voire deux chaînes quelquefois) et puis il y a les chaînes flamandes, il y a les chaînes allemandes, il y a les chaînes italiennes, etc. C'est pour cela également qu'à un moment, disons que la parole se lasse.

Monsieur le Président, je voudrais revenir sur votre Livre Blanc, sur les remarques que vous faites sur l'emploi. Je le trouve tout simplement remarquable. Je trouve remarquable que vous ayez isolé des points clés dans les dispositifs qui bloquent la création-développement d'entreprises. Je pense que sur le mode de financement, je suis tout à fait d'accord avec vous sur le fait qu'il faille, d'une façon ou d'une autre, beaucoup de capital pour les entreprises naissantes. Cela me semble absolument fondamental. Pourquoi beaucoup d'argent pour les entreprises ? Pourquoi beaucoup d'argent ? Le mythe du garage, est-ce qu'il existe encore ? Là-dessus, oui, le garage existe encore, d'où sont issues les entreprises. La mienne en était issue à l'époque mais très rapidement, il faut un garage et il faut un expert juridique et il faut un expert financier et il faut un expert en marketing.

Très rapidement, parce que les entreprises modernes sont complexes, le monde est brutal et on ne peut pas se permettre de ne pas être protégé de toute part. Donc les entreprises qui se créent, qui se développent, ont besoin de beaucoup d'argent et même besoin d'argent excédentaire par rapport à des besoins que l'on pourrait qualifier de quotidiens et même provisionnées le mieux qu'on peut. D'autant plus qu'une entreprise qui se crée fait des erreurs. Elle fait beaucoup d'erreurs et il faut qu'elle ait les moyens de se rétablir, il faut qu'elle ait les moyens de tirer un trait sur les erreurs qu'elle a faites pour reprendre la droite route. Donc oui, le capital. Beaucoup de capital est absolument nécessaire à ces entreprises-là. C'est pour ça que lorsque l'on parle d'une entreprise au capital d'un euro, cela me semble être plus du ressort de la démagogie que d'autre chose.

Donc oui, il faut que de l'épargne de proximité s'investisse dans les entreprises. Il faut que cette épargne de proximité soit bien rémunérée, c'est-à-dire que les gens qui investissent aient une chance de retour de cet argent. Il est quand même assez agréable d'investir en bourse, il suffit de téléphoner à son courtier, on a une position sur une action. Vous imaginez la difficulté lorsqu'il s'agit d'investir dans une entreprise de proximité, tout le débat juridique que cela peut poser, les problèmes de liquidités, la sortie, etc. Donc tout cela est compliqué, donc cela mérite rémunération. et pourtant cela est nécessaire donc cela signifie que l'Etat doit mettre la main pour faire en sorte que, lorsqu'on perd de l'argent dans un investissement de proximité, on ait autre chose que la joie de pouvoir retirer cette perte des gains que l'on a faits par ailleurs. Je pense qu'il faut aller beaucoup plus loin que ce simple point là, et là, vous avez totalement raison, il faut sortir un petit peu de la logique qui est qu'une entreprise s'autofinance aujourd'hui. Non, aujourd'hui, avec des taux de croissance qui sont très faibles, les entreprises ne s'autofinancent plus.

Pour ce qui est des hommes. Qu'est-ce qu'une entreprise ? Une entreprise, ce sont des hommes et des capitaux. Les hommes mettent en ouvre des capitaux pour créer de la valeur, pour faire en sorte que l'entreprise ait plus de valeur que le capital initialement fourni. Et là, on retombe sur le problème de l'ISF. Est-ce que la France dispose de suffisamment d'entrepreneurs pour se permettre de dire "Vous, allez entreprendre ailleurs" ? Je crois que tout cela n'est pas très sérieux. L'homme, l'entrepreneur reste quand même un élément clé du développement de l'entreprise. Il faut arrêter avec la démagogie qui consiste à dire que l'entreprise est à tout le monde, qu'elle est aussi bien aux ouvriers qu'aux autres. Il y a quand même un groupe d'entrepreneurs et un groupe d'investisseurs qui ont initié le mouvement, et ceux-là, ceux qui sont prêts à prendre des risques, il y en a moins, en nombre, que la moyenne. Donc il faut essayer de les garder lorsqu'on les a, c'est aussi bête que ça. Pas besoin d'avoir fait des études supérieures pour comprendre cela.

C'est un peu comme les sportifs de haut-niveau. Il y a les entrepreneurs qui réussissent, il y a aussi dans le sport, des sportifs de haut niveau. Ils ont un point commun, c'est que les uns comme les autres, désormais, vivent à l'étranger. Charles de Courson a dit tout à l'heure que nous étions actuellement à la limite de voir l'ISF devenir privatif de propriété. Nous ne sommes pas du tout à la limite, c'est privatif de liberté, actuellement. Et privatif de propriété. Que l'on m'explique comment, avec une rentabilité sans risque des capitaux sur le marché obligataire dont on tire 1,5 à 2%, on peut payer l'impôt sur cette plus-value, l'ISF, le CRDS, la CSG. et que sais-je encore. Ce n'est pas possible. Donc cela signifie que c'est un appauvrissement programmé. C'est très simple ! Et ce n'est pas tolérable. Le député de Courson disait que c'était du ressort du Conseil Constitutionnel, nous connaissons ce problème, effectivement, c'est du ressort du Conseil Constitutionnel. C'est illégal. Tout simplement.

Une fois en Belgique, est-ce qu'on est mieux ou moins bien qu'en France ? C'est un autre problème, il y a des considérations personnelles, des considérations de business. D'un point de vue business, la Belgique est un pays accueillant, et d'ailleurs c'est assez curieux, lorsque vous quittez la France, d'arriver en Belgique. Les premiers panneaux que vous voyez c'est : "Bienvenue en Wallonie, terre d'accueil". Cela fait chaud au cour, quelque part, et d'ailleurs, tous les Français partagent un peu ce point de vue. Effectivement, la Wallonie est une terre d'accueil. Pour le business chacun, finalement, retourne à ses amours délaissées et chacun essaie, avec une certaine réussite d'ailleurs, de créer une entreprise dans le secteur qu'il connaît bien. Moi-même, j'ai délaissé pendant deux ou trois ans le secteur de l'Internet et je compte bien m'y remettre, rapidement. Et donc, tout cela se fait de façon correcte, comme cela aurait pu se passer en France, mais cela se passe ailleurs, tout cela à cause d'une loi inique. Et d'ailleurs, je voudrais revenir sur ce qu'a dit Monsieur Hayat, à savoir que l'ISF est une loi fiscale comme les autres, qui s'intègre dans un dispositif qui est relativement contraignant d'un point de vue fiscal, où il y a de multiples lois qui viennent gêner l'entrepreneur, gêner le citoyen.

Moi, je dis que l'ISF est différent. L'ISF est une fiscalité différente. Pourquoi ? D'abord parce que - je l'ai déjà dit - elle est appauvrissante. Vous êtes là, vous vous appauvrissez potentiellement. C'est déjà quelque chose de dramatique. Dramatique, lorsque l'on voit que la plupart des gens rouspètent lorsqu'ils gagnent moins, lorsqu'on va leur proposer de gagner moins. Et, second point, c'est une fiscalité où vous êtes imposé, non pas par ce que vous faites ou par ce que vous ne faites pas, mais parce que vous êtes. C'est le simple fait d'être. à ne rien faire, même. d'avoir de l'argent qui fait que vous allez être taxé. Quel est le service de l'Etat qui est rendu en contrepartie de cette fiscalité ? Je ne vois pas. Donc il y a là quelque chose qui est un petit peu comme "une petite étoile jaune", quelque part. On nous met sur le dos quelque chose qui est beaucoup trop lourd pour nos épaules, quelque chose qui devrait disparaître. Je balance entre la partie économique et la partie politique parce que les deux sont tellement faciles à plaider, malheureusement.

L'histoire des 25 %. Vous avez très bien mis le doigt sur la chose. On rentre dans un processus conservatif en France très conservateur, qui est de dire "On ne va plus investir dans les entreprises, on ne va plus admettre de nouveau capital". Tout cela pourquoi ? Parce que le chef d'entreprise, tout simplement, ne veut pas payer l'ISF. Il a 30%. S'il veut développer son entreprise, il faut qu'il passe à 24%. S'il passe à 24%, cela signifie qu'il faut qu'il vende des actions. Il est faux de dire que les dividendes, avec la rentabilité du capital actuel, permet de payer l'ISF. Ou alors il faut tordre le bras à l'entreprise pour lui permettre de cracher des dividendes pour le bien du chef d'entreprise. Et c'est même, dans le cas d'une personne morale, anormal d'agir de la sorte, et puis ce n'est pas fait pour le bénéfice de l'entreprise.

Je connais même des cas, malheureusement, qui sont dramatiques où on voit, dans le cas d'associés qui ne s'entendent plus, l'associé qui est majoritaire qui va priver l'associé minoritaire d'un poste qui lui permettrait de ne pas payer l'ISF. Vous savez qu'il y a en effet cinq ou six postes qui permettent de ne pas payer l'ISF. Et si les deux associés se sont disputés - et je l'ai vu - l'un a dit à l'autre "Non, tu n'auras pas ce poste, et donc tu paieras l'ISF". C'est quand même assez dramatique.

Pour finir, simplement, je voudrais revenir sur l'ISF en tant que processus politique. Le Député de Courson l'a rappelé, l'abrogation de l'IGF (Impôt sur les Grandes Fortunes) en 1988 est rendu responsable par la droite, de la défaite électorale de 1988. Et depuis ce moment-là, il pèse une malédiction sur cette histoire d'ISF. Il faudra bien vaincre un peu, un jour ou l'autre, cette affaire-là. Personnellement, je ne suis absolument pas persuadé que les élections aient été perdues à cause de l'histoire de l'IGF, je pense que la gauche était là, que la France avait envie de la gauche et que sept ans, cela ne suffisait pas après vingt ou vingt-cinq ans de droite, que les cycles politiques, en France, sont des cycles longs et donc que la gauche l'a emporté, abrogation d'IGF ou pas.

Seize ans après, il faut tirer un peu un trait là-dessus. Moi je pense que la droite a commencé à remettre à l'honneur le travail et que la prochaine étape ce sera de remettre à l'honneur l'effort, le goût du risque et puis, finalement, il faudra bien que l'on en vienne là : remettre à l'honneur la réussite personnelle. C'est tout. Et la concrétisation de cette réussite personnelle, c'est la réussite financière. On ne peut pas dire aux gens "Réussissez mais, lorsque vous aurez réussi, on vous mettra à la porte". Ce n'est pas possible. Le corpus idéologique de la droite, c'est la réussite personnelle, c'est au cour de l'idée du rêve de la droite. Donc il faut le réhabiliter. Et ce n'est pas avec un ISF à la Française que l'on pourra avoir un discours idéologique stable et crédible.

J'entends bien que l'on peut percer des trous un petit peu partout et puis que la chose va finir par tomber, mais on peut aussi affronter franchement le problème de face, et dire que cet impôt est une honte, qu'il est abject. et le mettre à la poubelle. Il me semble d'ailleurs que le Député Carrez a bien réagi : il a dit "Finalement, lorsque l'on a parlé de cette histoire de modification de l'ISF, cela s'est plutôt pas trop mal passé". Et c'est vrai. Moi je trouve, vu de Belgique, que les protestations ont été faibles, elles venaient toujours des mêmes personnes. Au sein du parti socialiste, il n'y a pas eu véritablement beaucoup de protestations et je pense que l'effondrement de la gauche doit donner l'opportunité réellement à la droite de reprendre possession du terrain idéologique. Mais il faut que tout le monde soit convaincu de cela, même dans les plus hautes instances de l'Etat.

Cet article fait partie du colloque "Mettre l'ISF au service de l'emploi"

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.