Emploi et politiques sociales

Répartition de la valeur ajoutée entre rémunération du capital et salaires

Attention à la démagogie !

05 novembre 2006 • Sandrine Gorreri

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Pour rembourser la dette de la France et combler le déficit de la Sécurité Sociale tout en augmentant les salaires et les dépenses de l'Etat, il existerait une baguette magique : rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée entre salaires et capital. C'est plus séduisant que de baisser les dépenses de l'Etat, et plus facile que de relancer la croissance.

Il est vrai qu'en France, "comment partager les fruits de la croissance" passionne beaucoup plus que "comment les produire". Et de Besancenot à Rothschild, même combat : il faut rééquilibrer la part des salaires dans la répartition de la valeur ajoutée produite par les entreprises. Elle serait tombée en vingt ans de 66% à 56%, suite au déferlement bien connu de l'ultralibéralisme à partir de 1981.

Pourtant, la majorité des experts estiment qu'aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, la part dévolue aux salariés est plus élevée et plus stable qu'en France. Difficile d'invoquer le libéralisme et les exigences des actionnaires pour expliquer notre situation. D'autant plus que la baisse s'est produite en France à partir de 1983 et de 1989, alors que la gauche était au pouvoir.

L'autre classique de la propagande consiste à choisir habilement son origine. Pour étayer leur démonstration tous les experts cités ci-dessus prennent comme référence la date la plus favorable à leur thèse : la fin des années 70, quand la part des salaires était à son maximum historique en France et pas les années 50 et 60 ou du début du XXe siècle, périodes où elle était voisine de son taux actuel, même pendant les périodes de plein emploi

Olivier Besancenot Il faut revenir à un partage de la valeur ajoutée plus favorable aux salaires (déplacement de l'ordre de 8%). Cette politique a été engagée à partir de 1983 par le gouvernement dirigé par le Parti socialiste, avec participation du Parti communiste.
ATTAC 40% pour les profits n'est pas une loi naturelle. Il n'est pas acceptable de considérer comme pérenne la baisse de 10% de la part des salaires dans la Valeur Ajoutée.
L'Humanité Le problème de fond, c'est de relever la part de la valeur ajoutée consacrée aux salaires, dépenses de formation, prélèvements sociaux et publics. Elle a perdu 10 points depuis 1983. Un partage plus équitable de la valeur ajoutée en faveur des salariés suffirait à régler les besoins de financement de la protection sociale.
Henri Emmanuelli Que signifient ces mises en garde ? Empêcher un rééquilibrage de la répartition des fruits de la croissance, entre capital et travail ?
Les Verts Pendant le quart de siècle qu'a duré la crise, le partage entre les salaires et les profits s'est déplacé durablement en faveur de ces derniers : ils représentent 30% du PIB alors qu'ils n'en représentaient que 20% pendant les trente glorieuses.
Laurent Fabius Revaloriser le travail, c'est d'abord payer les gens correctement. C'est une question de justice sociale. D'autant qu'au cours des 20 dernières années, le partage de la valeur ajoutée entre le profit et le travail a baissé de 10% (au détriment du travail)
SUDéducation Mais il faut surtout imposer un rééquilibrage de la part des salaires dans la richesse créée par les entreprises. Cela est d'autant plus possible que celle-ci a baissé de 10 points en 20 ans.
François Hollande et PS Mise en place d'une Conférence nationale annuelle (…) pour rééquilibrer le partage de la valeur ajoutée entre le travail et le capital.
Dominique Strauss-Kahn Réorganiser le partage de la valeur ajoutée, en discutant annuellement, ce qu'on appelait dans un très lointain passé une politique des revenus, c'est-à-dire partager les gains de productivité entre employeurs, salariés, et Etat... tout en veillant à ce qu'au bout du compte, l'addition fasse bien 100%.
Patrick Artus Le capitalisme est en train de s'autodétruire. Une moitié de la hausse des profits provient de la déformation du partage des revenus en faveur du capital et au détriment du travail.
François de Closets Encore plus ! (Sous la pression des marchés), l'entreprise a dû privilégier la rémunération du capital et non pas celle du travail.
Michel Cicurel

Président de la compagnie financière Edmond de Rothschild
Il y a aujourd'hui un déséquilibre dans la répartition de la valeur ajoutée entre les actionnaires, très favorisés et les salariés, qui prennent ainsi la mondialisation en grippe. Ce décrochage commence heureusement, surtout aux Etats-Unis, à se corriger. (Les Echos 12 juin 2006)

Le rapport qui alimente toutes ces prises de position est celui du Conseil d'Analyse Economique (CAE) publié en 1998 à la demande de Lionel Jospin. Le diagramme ci-dessus montre que la baisse de la part des rémunérations depuis 1983 est réelle, mais le CAE en tirait des conclusions très différentes, résumant l'histoire à deux phases :

Face aux chocs pétroliers de 1974-1979, le gouvernement a minimisé la gravité de la crise. En France, les salaires ont été favorisés aux dépens des revenus des entreprises. La part des salaires est passée de 62 à 68 %.

Note 1 - Ces chiffres correspondent à des sources différentes de celles du graphique ci-dessus. Mais il existe un consensus sur une augmentation d'environ 10% de la part des rémunérations à la fin des années 1970, suivie d'une baisse équivalente de 1983 à 1997.

Note 2 - Des pans entiers de l'industrie française (sidérurgie, mines, automobile, textile, électronique, transports publics) étaient exsangues avec des salaires absorbant … 100% ou plus de la Valeur Ajoutée.


A partir de 1983, quand il a absolument fallu redresser les comptes de l'Etat et des entreprises, la part des salaires a baissé de 68 à 58 % en 1997

En 2006, le partage est revenu à un niveau proche de celui d'avant les crises pétrolières.

Aller plus loin

Les études récentes confirment que l'analyse faite en 1998 par le CAE constitue bien l'explication principale du phénomène, même si elle n'explique pas tout et notamment :

- Sommes-nous revenus exactement à la situation d'avant 1974 ?

- Comment prendre en compte une Valeur Ajoutée que les grandes entreprises françaises produisent largement à l'étranger ?

- Existe-t-il un partage idéal ?

Pour aller plus loin dans l'analyse, les experts insistent sur la difficulté d'obtenir des comparaisons fiables entre pays ou portant sur des périodes de plusieurs dizaines d'années. Le fonctionnement de l'économie a globalement changé entre 1979 et aujourd' hui, changements que la comptabilité nationale peine à prendre en compte. Il faudrait tenir compte de nombreux facteurs, notamment :

- De nouvelles formes de rémunération sont apparues qu'il faut ajouter aux salaires (primes, intéressement, stock-options).

- Les modes de travail ont considérablement évolué : baisse de la part des travailleurs indépendants et des agriculteurs et montée du salariat. Pour faire des comparaisons valables, il faudrait estimer la part que représentait le travail dans la rémunération des travailleurs non salariés.

- Dans la comptabilité des entreprises et dans les statistiques publiques, la définition de la Valeur Ajoutée des établissements financiers est très différente de celle des autres entreprises. Comment la prendre en compte ?

- De même il est difficile de calculer la valeur ajoutée des services publics étatisés, et leur importance est très variable suivant les pays.

- Le partage de la valeur ajoutée varie beaucoup suivant les secteurs d'activité. Par exemple, la baisse survenue à partir de 1983 n'était nette que dans l'industrie et surtout dans les hautes technologies. Comment tenir compte des changements dans l'importance relative des différents secteurs ?

- Le niveau des prélèvements obligatoires est très différent suivant les pays. Lesquels inclure dans la part des "salaires" ?

- La rentabilité des entreprises étant moins élevée en France qu'aux Etats-Unis pourrait avoir un impact sur le niveau du partage, compte tenu de la mobilité des capitaux.

Dans son étude, Philippe Askenazy a tenté de tenir compte des facteurs ci-dessus et a produit des résultats pour 6 scénarios différents. En conclusion, il confirme la baisse sensible de la part du travail dans la valeur ajoutée survenue entre 1980 et 1999, et sa relative stabilité sur une plus longue période : 1972-1999.

Evolution de la part du travail dans la valeur ajoutée
Chiffres Askenazy (6 scénarios différents)
entre le pic de 1980 et 1999 entre 1972 et 1999
scénario mini -7,1% -0,6%
scénario maxi -9,7% -2,6%
Source INSEE, Economie et statistiques, Philippe Askenazy

L'approche des élections de 2007 a relancé ce débat et favorise les idées simplistes. Mais propager l'idée que le prochain gouvernement pourrait déplacer autoritairement le curseur pour revenir à la situation exceptionnelle de 1979 est dangereux. C'est la certitude de plonger à nouveau les entreprises dans une crise, ou de devoir avouer aux Français qu'on leur a menti. C'est dommage pour nos illusionnistes, mais il n'existe pas de baguette magique.

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