Emploi et politiques sociales

Renault : la vérité sur les délocalisations

23 octobre 2008 • Bertrand Nouel

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Un lecteur réagit à notre précédent billet concernant Renault en s'insurgeant contre le silence gardé sur les « délocalisations [de] ses productions sur les pays de l'Est », ainsi que sur l'arrivée en France de la Logan, fabriquée par Dacia en Roumanie, et censée « être réservée » au marché de ces pays.

Une étude de l'INSEE réalisée en 2006 permet de mesurer la réalité du phénomène et de ses implications sur l'emploi. D'une façon générale, sur la période 1995-2001, les délocalisations auraient touché un nombre limité d'emplois dans l'industrie française. En moyenne, 13 500 emplois auraient été délocalisés chaque année, soit 0,35 % de l'emploi industriel ou encore environ un emploi sur 300.

À titre de comparaison, les suppressions d'emplois brutes annuelles dans l'industrie sont de l'ordre de 500 000. Sur l'ensemble de la période 1995-2001, on estime que les délocalisations ont concerné au total à 2,4 % des effectifs de l'industrie hors énergie, c'est-à-dire environ 3,9 millions de salariés. L'INSEE considère d'ailleurs, pour diverses raisons qu'il serait trop long d'exposer ici, que si on ne considère que les cas de délocalisation « dans les groupes qui réduisent effectivement leurs effectifs sur l'ensemble du territoire français dans une branche donnée, le nombre d'emplois délocalisés annuellement serait inférieur à 10 000 ».

Par ailleurs, les pays à bas salaires (comme la Roumanie) représenteraient un peu moins de la moitié des destinations de délocalisation. En ce qui concerne plus particulièrement l'industrie automobile, aucun cas de délocalisation n'est signalé vers ces pays, la destination première ayant été l'Espagne.

Venons-en maintenant au cas de Renault. Selon l'INSEE on parle de délocalisation « s'il y a substitution de production étrangère à une production française, résultant de
l'arbitrage d'un producteur qui renonce à produire en France pour produire ou
sous-traiter à l'étranger »
. Or cette définition ne saurait englober l'investissement, réalisé en 1999, de Renault dans la firme roumaine Dacia, premier producteur roumain de l'époque. Cet investissement a pour objet d'augmenter les parts de marché de Renault et non de remplacer une production française existante. La Logan n'aurait en outre jamais pu être produite en France.

Enfin, comme l'INSEE le fait remarquer, les délocalisations hors de France ne sont que la face négative d'un phénomène qui présente aussi une face positive, à savoir les délocalisations vers la France. Or la France est une des destinations les plus prisées des investissements étrangers. Difficile de fustiger les investissements de Renault en Roumanie ou ailleurs sans évoquer la présence en France des usines Ford ou Toyota par exemple, et de l'emploi qu'elles créent, même si celui-ci subit actuellement la crise qui touche particulièrement le secteur automobile dans les pays développés.

Tant mieux si ce sont des voitures fabriquées même à l'étranger par le groupe Renault qui se vendent en France : c'est préférable à une invasion de voitures « low cost » fabriquées par exemple par des producteurs coréens. Au moins l'entreprise française peut engranger les bénéfices de ses investissements étrangers, ce qui est clairement le cas pour Nissan. Sinon il faudrait fermer complètement les marchés nationaux, et bien entendu Renault ne vendrait plus de voitures de sa marque en dehors de France. Mais qui ose encore parler de protectionnisme total ?

Commentaires

  • Par MP • Posté le 28/10/2008 à 01:19 Si j'ai bien compris les propos de certains lecteurs,les délocalisations favorables au marché du travail français, suite à l'installation en France de firmes étrangères dont les coûts de production nationaux sont plus élévés que les nôtres, notamment par les salaires (Pays du Nord de l'UE, Allemagne, Japon), sont bonnes, les autres sont mauvaises.
    En d'autres termes, "venez chez moi, les salaires y sont moins élevés, mais n'allez pas chez les autres, même si les salaires y sont moins élevés"

    Je relève, ce qui est rarement fait, que les destinations les plus compétitives en termes de coûts, salaires inclus, sont des pays ayant été sous administration communiste dans la dernière moitié du XXème siècle, y compris ceux de l'Europe centrale et orientale.
    C'est bien entendu un pur hasard, "honni soit qui mal y pense"...

    "Le socialisme n'est sûrement pas la solution aux délocalisations"

    Certes, il en est même assez souvent l'origine.
    Pour ce qui est des pays asiatiques, cela peut se discuter.
    Pour les pays d'Europe, Roumanie incluse, c'est indiscutable.
    Les "solutions" aux délocalisation consistent :

    - à améliorer l'outil de production, ce qui suppose une fiscalité (IS TP) sur les amortissement des immobilisations moins imbéciles

    - à développer les atouts stratégiques du pays (tourisme, recherche) par un législation du travail adaptée, une fiscalité sur les personnes physiques et des prélévements sociaux moins lourds (cumul d'activités), et l'autonomie financière et scientifique totale des universités.

    - une politique de l'environnement qui s'intéresse à l'esthétique des paysages (villes incluses) et pas seulement à leur qualité biologique
    Le coût budgétaire, d'ailleurs récupérable à terme, de ces mesures nécessite de parvenir à une productivité des services publics comparable à celle de l'Allemagne, à qualité comparable.

    Il ne tient qu'à nous de vendre des vacances et des produits innovants/de luxe aux centaines de millions de Chinois enrichis par leur commerce avec nous.

    Pour ce qui est des Espagnols, c'est déjà le cas.
    Cela suppose d'arrêter de faire la guerre aux entreprises et aux entrepreuneurs, donc aux "riches". En d'autres termes, cela suppose d'arrêter de considérer que "moins riche" c'est mieux que "riche".
    Et c'est probablement l'aspect le plus difficile de cette mutation, dans un pays qui continue en entretenir avec l'argent des rapports aussi névrotiques, pour ne pas dire parfaitement hypocrites.
  • Par jr • Posté le 24/10/2008 à 13:33 Bonjour,

    Si je suis d'accord avec la première partie et l'esprit général de l'article de Bertrand NOUEL, je me permettrai en revanche de prolonger un débat économique assez intéressant par les questions de fond qu'il suscite, surtout actuellement.

    Car, au plan économique, que peut valoir un objectif d'engranger des bénéfices supplémentaires grâce à des investissements étrangers si l'augmentation des fonds propres qui en découle, n'est réinvestie qu'à l'étranger (de plus, dans le cas de Renault au capital de laquelle l'état français participe d'ailleurs) ?

    Je vois une réponse peut-être, mais surtout financière celle-là, améliorer le rendement des actions !

    A moins que les fonds servent aussi à "moderniser" l'outil de production actuel sur son territoire ! Ce qui est fort possible et même probable, d'ailleurs !

    Mais finalement, la conséquence économique globale est la même que pour toute multinationale industrielle du 21 ème siècle, et la présence d'un état dans son capital ne peut rien y changer, la preuve (!) :

    Accroissement des parts de marché de Renault, et cependant, simultanément, diminution du solde de ses emplois sur son territoire national !

    L'État n'a donc plus rien à faire dans le capital de Renault, et il l'a prouvé. Peut-être pour mieux justifier de devoir en sortir, d'ailleurs !
    Mais - et c'est un autre débat, d'ailleurs - dans le cas présent, qui va reprendre les 15,01 % de la firme détenus par l'état français ?

    S'il vend tout ou partie de sa participation par appel à l'épargne, Nissan devient, de facto, majoritaire (Il détenait au 31.12.2007 15% du capital).

    Renault devient japonais ?

    Tout au moins son management !

    Alors, quelle est la solution ? Ne rien faire, et laisser venir, comme depuis...combien de temps, déjà ?
  • Par JG • Posté le 24/10/2008 à 09:07 Cet article a le mérite de ramener à ses justes proportions un phénomène que l'Opinion pense considérable, encouragée en cela par une Opposition qui ne fait évidemment rien pour dire la vérité et qui s'empresse d'en rendre responsable la politique industrielle du pouvoir en place.
    Quant au fait que cela joue dans les deux sens, cet argument ne désarme pas (désarmait pas en tout cas) le PCF; je me rappelle Georges Marchais disant dans un sens qu'on "exportait nos emplois" et dans l'autre que "les 'multinationââles' venaient piller notre économie".
    Quant à l'automobile, le coût du travail n'est pas toujours le critère pour produire ailleurs. La logistique compte beaucoup.
  • Par papéjac • Posté le 24/10/2008 à 08:20 Les statistiques de l'INSEE sur les délocalisations, reprises par les politiciens, m'ont toujours étonné. En fait, je crois que l'INSEE ne compte comme délocalisation que les usines françaises effectivement transplantées dans un autre pays. Mais si une entreprise décide soit de choisir désormais ses sous-traitants à l'étranger, soit de fermer un atelier interne pour sous-traiter à l'étranger la production concernée, cela n'est pas vu par les statisticiens comme une délocalisation. Mais il est certain que les salariés concernés n'ont pas le même point de vue !

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