Emploi et politiques sociales

Quelle politique de l'emploi : création d'emplois ou de programmes publics ?

29 avril 2004 • Anna Stellinger

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La France souffre, nous dit-on, d'un grand nombre d'offres d'emploi non pourvues et, en parallèle, d'un chômage élevé. Situation paradoxale, que François Fillon tentera de résoudre avec un plan ambitieux, "Objectif 100.000 emplois", qui devrait permettre de réduire d'un tiers les 300.000 offres non pourvues de l'ANPE avant la fin de cette année. Seulement, le plan "Objectif 100.000 emplois" se trompe de cible. Un certain "stock" d'offres d'emploi non pourvues est naturel, voire souhaitable. De l'autre côté de la Manche, n'enregistre-t-on pas plus de 600.000 offres non pourvues sur un marché qui s'approche du plein-emploi [1] ? Une fois de plus, la France présente des programmes "nouveaux", au lieu de proposer de vraies solutions.

Avec "Objectif 100.000 emplois", le ministre des Affaires sociales, du travail et de la solidarité a défini à la fois le problème et la solution de l'emploi en France. Le problème : à l'heure actuelle, plus de 300.000 offres d'emploi ne seraient pas pourvues à cause d'un recrutement trop peu efficace. La solution : mobiliser les services publics de l'emploi, l'Agence nationale pour l'emploi (ANPE) en tête, pour "favoriser la rencontre réussie entre l'offre et la demande d'emploi" [2] avec une série de programmes nouveaux.

En 2004, la carte de la France sera ainsi repeinte en couleurs plus gaies par les services publics de l'emploi, grâce aux efforts fournis sous forme d'actions ciblées sur un certain nombre de secteurs. Dans chaque région, l'Etat définira avec l'ANPE entre 3 et 5 métiers pour lesquels ils s'engageront à accroître de 20% les offres d'emploi satisfaites. La Champagne-Ardenne, qui manquait de coiffeurs, sera dotée de programmes spécifiques de formation dans ce domaine. La Bretagne, quant à elle, ne manquera plus d'intervenants à domicile. Les auvergnats retrouveront, en 2004, un nombre de serveurs suffisant dans leurs restaurants. Et ainsi de suite. Pour couronner le tout, l'ANPE s'est engagée à devenir plus performante dans le courant de l'année 2004.

Autocontrôle, toujours et encore.

Le principal opérateur du marché de l'emploi, l'ANPE, se trouve donc au cour du plan "100.000 emplois". L'engagement pris par l'Agence consiste à augmenter l'efficacité du placement, un engagement qui se décline en deux chiffres : ·

- L'ANPE devra augmenter de 3 points le taux de satisfaction des offres de contrat de plus d'un mois (le taux de placement ANPE passera ainsi de 82% à 85%) ; ·
- L'Agence devra améliorer le délai de satisfaction, pour que la part des emplois en stock depuis plus de 2 mois soit inférieure à 30% (38,2% actuellement).

Que veulent dire ces chiffres ? D'où sortent-ils ? Inutile de chercher un historique ou un programme des années passées qui parlent de ces chiffres. Inutile, également, de chercher une méthode de calcul officielle de ces statistiques. Il s'agit là d'indicateurs internes à l'ANPE, des estimations que l'Agence réalise pour elle-même depuis des années. Ainsi, en 2003 l'ANPE avait estimé à 82% le taux d'offres pourvues. Autrement dit, près d'un cinquième des offres d'emploi affichées dans les agences n'a jamais été satisfait dans le courant de l'année 2003. Plus d'un tiers, ou 38,2%, des offres restaient insatisfaites pendant plus de deux mois, une part que l'ANPE va réduire de près d'un quart. Selon l'ANPE elle-même.

Car l'ANPE a calculé ces chiffres dans le passé, et continuera à le faire dans l'avenir. Par conséquent, l'un des programmes phares du gouvernement dans le domaine prioritaire pour l'année 2004, c'est-à-dire l'emploi, repose sur les prestations d'un opérateur central qui se contrôle. lui-même. C'est seulement une fois le plan lancé que la DARES a été sollicitée pour "construire un indicateur national permettant de mieux mesurer les difficultés de recrutement sur l'ensemble du marché du travail" [3]. En attendant, les résultats obtenus fin 2004 du plan "100 000 emplois" seront entre les mains de l'ANPE et les estimations que l'Agence aura bien voulu publier.

Quoi de neuf dans ces programmes " nouveaux " ?

Le fond du plan, malgré les doutes que l'on peut exprimer quant aux méthodes de calcul, semble, à un premier regard, sérieux en ce qui concerne l'ANPE. Une série de programmes ont été énumérés par le gouvernement par lesquels l'Agence devra redresser le marché de l'emploi français. Ces programmes sont, par conséquent, d'une extrême importance pour la réussite du Plan Fillon et pour l'Année de l'emploi 2004.

Premier programme listé : la méthode par simulation. Il s'agit d'une nouvelle procédure de sélection de candidats, qui privilégie les aptitudes des candidats plutôt que les expériences professionnelles ou les diplômes. Seul hic, ce programme n'a rien de nouveau puisque les Agences l'ont testé dès 1999 et l'utilisent, de manière plus généralisée, depuis 2002/2003. L'ANPE continuera tout simplement ce qu'elle fait déjà.

Autre programme clé pour la réussite de l'année pour l'emploi : le renforcement de la qualification des demandeurs d'emploi. On le sait, les conseillers de l'ANPE prescrivent de plus en plus de formations. En 2003, les conseillers ont ainsi proposé 1,2 million de formations contre 1,1 en 2002. De même que pour la méthode par simulation, l'ANPE continuera donc ses activités habituelles. Seulement, il faut espérer que les conseillers proposeront des formations aboutissant à des emplois stables à long terme : l'ANPE peine encore aujourd'hui à replacer un très grand nombre d'informaticiens, aujourd'hui chômeurs, que l'Agence avait formés avant l'éclatement de la bulle Internet.

Dans les deux derniers programmes, rien de bien nouveau non plus. L'Agence tentera de renforcer ses contacts avec les secteurs en "difficulté" de recrutement, avec, en parallèle, une modernisation des méthodes de travail des Agences Locales pour l'Emploi (modernisation déjà lancée sous le programme ALE 2000).

Le gouvernement se trompe de cible

Une fois de plus, la France mise sur les services publics pour "encadrer" et "redresser" l'emploi. De l'autre côté de la Manche, les Anglais créent des emplois marchands par millions [4] là où les Français créent des programmes publics. Avec 600.000 offres d'emploi non pourvues, le Royaume-Uni privilégie un marché de l'emploi fluide plutôt que des dépenses publiques : une politique qui leur a permis de s'approcher du plein-emploi.

Un exemple concret, celui de l'emploi des jeunes, montre clairement les résultats des deux politiques : celle de la création d'emploi (Royaume-Uni) et celle de la création de programmes publics (France). La France est le pays qui dépense le plus pour le chômage des jeunes, avec un taux de chômage record pour cette catégorie (voir Les Fabricants de chômage à ce sujet [5] ). Pour l'année 2001, le Royaume-Uni dépensait 1,24 million de livres dans des Youth Measures pour 6,32 millions d'euros en France [6]. Pour une population semblable, la France consacre ainsi un budget 3,5 fois supérieur aux programmes consacrés à l'emploi des jeunes au Royaume-Uni.

Pour ce budget 3,5 fois supérieur, la France ne récolte qu'un résultat très décevant. Nous le savons, le chômage en France est nettement supérieur à celui du Royaume-Uni. Pour la même tranche d'âge des 20-24 ans, la France enregistre plus de 345.000 chômeurs contre 221.000 chômeurs anglais. Avec 4,5 millions d'euros annuels supplémentaires par rapport au Royaume-Uni, la France compte ainsi plus d'un tiers de jeunes chômeurs de plus que les Anglais. En regardant le taux d'occupation des jeunes, le résultat n'est guère meilleur : 2 jeunes sur 3 ont un emploi au Royaume-Uni contre 1 sur 3 en France.



Le plan "Objectif 100.000 emplois" ne s'attaque pas aux vrais problèmes, ceux de la création d'emploi et de la fluidité du marché du travail. Au contraire, il risque de renforcer encore une exception bien française : celle d'une dépense publique toujours plus élevée en programmes consacrés à l'emploi, pour un résultat, qui, mesuré en taux de chômage, pourrait décevoir en restant parmi les plus mauvais des pays de l'OCDE.

[1] Voir par exemple les rapports de l'Institute for Employment Research (IER) de l'Université de Warwick.

[2] "Objectif 100.000 emplois", Plan national de lutte contre les difficultés de recrutement, page 14

[3] Ibid.

[4] Voir le dossier central de Société Civile n° 32

[5] Les Fabricants de chômage de Bernard Zimmern, Plon, 2002, pp.127-130

[6] OCDE, Labour Market Statistics 2001. Youth Measures

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