Emploi et politiques sociales

Pourquoi l'INSEE change le calcul du taux de chômage

31 octobre 2001 • l'équipe de la Fondation iFRAP

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L'INSEE a annoncé le 31 octobre que l'Institut changeait le mode de calcul du taux de chômage ; les nouveaux chiffres seront publiés le 16 novembre. Cette annonce avait été précédée, deux jours avant, d'une note de l'OFCE [1]critiquant la méthode existante et exhortant l'INSEE à un changement, en donnant des raisons qui se révèlent, à l'examen, erronées ou spécieuses.

Un modèle de désinformation : les raisons du changement

- L'OFCE accuse à tort le taux de chômage de l'INSEE

La principale justification avancée par l'OFCE est que le taux de chômage, tel qu'actuellement publié par l'INSEE, montre une remontée du chômage pour le deuxième trimestre, alors que, d'après l'OFCE, ce taux aurait dû se stabiliser. En effet, dit l'OFCE, l'augmentation de l'emploi salarié de 0,33 % au cours du second semestre, bien qu'ayant fortement diminué, reste supérieure à l'augmentation de la population active. Mais l'OFCE oublie, de façon opportune, la chute de l'emploi non-salarié, qui est en moyenne de 20 000 personnes par trimestre depuis 4 ans. En réintégrant cette réduction, le chômage a bien augmenté comme l'indiquait, de façon correcte, le chiffre publié par l'INSEE.

- Le prétexte Eurostat

L'OFCE cite aussi les chiffres publiés par l'institut européen de statistique Eurostat qui sont stabilisés à 8,5% depuis mai 2001. Mais il oublie de mentionner que pour donner des chiffres comparables au niveau européen, Eurostat ne compte pas comme chômeurs les personnes ayant travaillé au moins une heure dans la semaine. Ceci est de moindre importance dans les autres pays européens où le travail à temps partiel subi est généralement de moins de 2% alors qu'il est en France de 4,5%. Faut-il rayer 400 000 personnes des chiffres du chômage parce qu'ils travaillent quelques heures ? Si on les réintègre dans les chiffres Eurostat, le taux de chômage passe de 8,5% à 10,3%.

Les vrais raisons du changement : stabiliser le chômage jusqu'aux prochaines échéances électorales

Ce changement va faire disparaître du calcul de l'INSEE la chute de l'emploi intérimaire. Du fait du carcan imposé aux entreprises par le Code du travail, l'intérim est devenu en France leur respiration. Sur les 1,5 million d'emplois créés depuis 1997, 410 000 l'ont été dans l'intérim. Tant que la croissance de l'intérim faisait baisser le taux de chômage, personne ne remettait en cause le calcul. Mais à l'inverse, ce sont les premiers touchés lors d'un retournement de conjoncture et l'intérim a déjà perdu 120 000 emplois en 9 mois. Or la baisse de l'intérim va se traduire en partie par le fait que les intérimaires acceptent des missions plus courtes. L'élimination des personnes ayant travaillé au moins une heure dans le nouveau mode de calcul de l'INSEE les fera disparaître du taux de chômage et le gouvernement peut espérer voir stabiliser le taux de chômage.

Ainsi au lieu d'un taux de chômage supérieur à 10% qui reflète la réalité économique et sociale, l'INSEE va présenter dans les prochains mois un taux stabilisé aux alentours de 9%.
La seule donnée officielle qui pourrait contredire ce calcul serait l'enquête emploi mais elle ne sera publiée qu'en juin 2002, après les échéances électorales.

Note explicative

L'INSEE a annoncé le 31 octobre que l'institut calculerait le taux de chômage officiel de la France de façon différente à compter du 16 novembre 2001. Cette annonce avait été précédée, deux jours avant, d'une note de l'OFCE (1) critiquant la méthode existante et exhortant l'INSEE à un changement.

Comment l'INSEE va changer ?

A la différence de beaucoup d'instituts de statistiques étrangers qui ont des enquêtes emploi mensuelles ou trimestrielles (l'enquête emploi interroge un échantillon représentatif de la population sur sa situation face à l'emploi), l'INSEE a une enquête annuelle qui se déroule en mars et pour les autres mois le taux de chômage est estimé en utilisant l'évolution des demandeurs d'emploi de catégories 1 et 6 de l'ANPE qui est corrigé grâce à deux autres variables : l'évolution de l'emploi dans l'intérim (connu tous les mois grâce à l'Unedic) et la création d'entreprises. Le nouveau calcul ne va plus prendre en compte ces deux variables, et le calcul va s'appuyer sur les chiffres de l'ANPE regroupant les catégories 1, 2 et 3 des demandeurs d'emploi fin de mois, en retirant de ce total les personnes ayant eu une activité réduite dans le mois, c'est-à-dire toutes celles qui ont travaillé plus d'une heure dans le mois. Ne seront donc plus comptés par l'INSEE que les chômeurs qui n'ont pas travaillé du tout. L'INSEE va donc éliminer de son calcul tous les demandeurs d'emploi qui ont travaillé moins de l'équivalent d'un mi-temps. C'est ainsi qu'une grande partie des travailleurs intérimaires va être gommée du calcul de l'évolution du taux de chômage.

La justification du changement

1. La remontée du chômage au 2ème trimestre n'aurait pas lieu d'être L'OFCE critique la méthode existante en expliquant qu'au 2ème trimestre elle aurait montré une remontée du taux de chômage, alors que d'après l'OFCE compte tenu de l'évolution de l'emploi salarié supérieur à l'évolution de la population active on aurait dû observer une stabilisation du taux de chômage. L'OFCE oublie de prendre en compte l'emploi non salarié, qui depuis 4 ans chute en moyenne de 20 000 personnes par trimestre, et de l'augmentation des demandeurs d'emploi en activité réduite. En prenant en compte l'ensemble des demandeurs d'emploi on observe bien une remontée du taux de chômage comme l'INSEE l'annonce depuis mai 2001. Cette évolution est bien confirmée par l'évolution aussi bien des demandeurs d'emploi de catégorie 1 que de la somme des catégories 1,2 et 3.

2. Les chiffres Eurostat indiquent une stabilisation, pas une hausse L'autre argumentation consiste à dire que selon l'Institut européen de la statistique Eurostat, le taux de chômage au cours des derniers mois en France aurait stagné à 8,5%. Aussi bien l'OFCE que l'INSEE considèrent qu'il est aujourd'hui souhaitable de s'aligner sur la définition utilisée par Eurostat. Il faut savoir que la définition utilisée par Eurostat pour harmoniser les résultats pour des pays dans lesquels la notion d'activité réduite peut-être très différente, élimine du chômage toute personne ayant travaillé au moins une heure dans la semaine précédent l'enquête. Le travail à temps partiel subi (non choisi) représente une part importante de l'emploi en France (4,5%) en comparaison d'autres pays européens (Espagne 1,8%, Pays-Bas 1,4%, Allemagne 1,5%, Royaume-Uni 2,4%). Cette différence s'explique en grande partie par une politique de l'emploi en France qui prête pour le moins à question, l'Etat ayant multiplié les emplois aidés qui encouragent l'activité réduite. Ainsi en ne prenant pas en compte l'activité réduite on diminue considérablement le taux de chômage français par rapport aux autres pays européens Ce sont en France 1 million de personnes qui sont en temps partiel subi dont un peu moins de la moitié (400 000 [2]) travaille moins d'un mi-temps. Il est donc légitime de prendre en compte ces 400 000 personnes dans le calcul du taux de chômage. Le taux de chômage n'est plus de 8,5% mais de 10,6% en septembre 2001. Peut-on éliminer des chiffres du chômage des personnes qui contre leur volonté travaillent seulement quelques heures par semaine ?

Les modifications introduites par l'INSEE

- Le changement le plus notable est la suppression de l'impact de l'évolution de l'emploi dans l'intérim, alors même que l'on sait que quand l'emploi intérim chute le chômage augmente et inversement. Depuis le début de l'année l'emploi dans l'intérim a chuté fortement depuis janvier 2001, perdant 120 000 emplois [3]. L'intérim est devenu en France le moyen pour les entreprises d'échapper au carcan du code du travail et dans les 1,5 million d'emplois supplémentaires créés en France depuis 1997, la croissance de l'emploi intérimaire représente 410 500 personnes de plus, près du tiers du total. En 2000, plus de la moitié des 700 000 intérimaires ont travaillé moins de 6 mois [4].
- Cette surévaluation serait, selon l'OFCE, due à une surestimation de l'effet de la baisse du travail intérim depuis le début de l'année. Ce que ne dit pas l'OFCE c'est que si l'INSEE surestime cette hausse, alors depuis 1996 de la même manière la baisse du taux de chômage a été exagérée [5].
- L'INSEE va utiliser une nouvelle série pour estimer le taux de chômage mois par mois, c'est la somme des catégories 1,2 et 3 de demandeurs d'emploi fin de mois inscrits à l'ANPE, mais en supprimant les personnes ayant exercé une activité réduite au cours du mois, c'est-à-dire ayant travaillé au moins une heure dans la semaine. Il y a longtemps que la mesure du chômage par la seule catégorie 1 était critiquée car les gouvernements successifs pouvaient faire basculer les chômeurs de la catégorie 1 sur les autres catégories [6], en donnant les instructions nécessaires aux agents de l'ANPE. Comme le soulignait le journal Le Monde en juin 2001dans un article intitulé Les astuces de l'ANPE pour gonfler ses offres et améliorer le nombre de chômeurs placés : « quelques questions habilement posées suffisent parfois à faire basculer les chômeurs dans des catégories qui ne sont pas comptabilisées dans le chiffre « officiel » du chômage. Le demandeur d'emploi (.) accepterait-il un emploi à temps partiel, un emploi intérimaire ? »


Le subterfuge est visible dans le graphique ci-dessus. On ne peut donc qu'approuver que l'INSEE intègre enfin les catégories 2 et 3 de demandeurs d'emploi sauf à constater que :

- L'intégration des catégories 2 et 3 introduit 666 000 personnes,
- Mais l'Insee va éliminer tous ceux qui ont travaillé entre 1 et 78 h dans le mois soit 400 000 personnes
- Il aurait fallu ajouter la catégorie 4 des demandeurs d'emploi qui comprend les chômeurs en arrêt maladie et ceux en formation. Un chômeur malade ou en formation est toujours à la recherche d'un emploi même si sa demande est différée. Tous les mois c'est environ 90 000 personnes qui sont ainsi temporairement exclues des chiffres du chômage.

Les conséquences du nouveau calcul

On peut estimer qu'en moyenne les travailleurs intérimaires travaillent moins d'un mi-temps, ce sont eux qui vont être éliminés du nouveau calcul de l'INSEE. Ceci devrait permettre à l'INSEE d'afficher un taux de chômage stabilisé à 9% plutôt qu'un taux avoisinant les 11% et surtout qui risque de remonter rapidement. En effet avec le retournement de conjoncture les travailleurs intérimaires risquent d'être touchés les premiers.

Si comme on peut le prévoir la chute de l'intérim se traduit non pas par des chômeurs mais par un nombre croissant de personnes ayant une activité très réduite, la variation de l'intérim va totalement disparaître du calcul de l'INSEE. Les premiers effets du ralentissement économique vont ainsi être en grande partie gommés dans l'evolution du taux de chômage des prochains mois.

Ainsi au lieu d'un taux de chômage qui reflète la réalité économique des entreprises, l'INSEE va présenter dans les prochains mois un taux stabilisé aux alentours de 9%, ceci au moins jusqu'à la publication des résultats de la prochaine enquête emploi en juin 2002, après les échéances électorales.

Les questions politiques d'un tel changement

Tout observateur sait que le chiffre du chômage aura des répercussions sur le vote du printemps 2001. On peut donc se demander quelle est l'influence de ce paramètre sur le changement de méthode de calcul.

On notera tout d'abord que le communiqué de presse de l'INSEE annonçant le changement de méthode de calcul est daté du 31 octobre alors que la note de l'OFCE est datée du 29 octobre, 2 jours avant. On sait que le directeur de l'OFCE, Jean-Paul Fitoussi, est conseiller économique du Premier ministre et que l'OFCE vit essentiellement de fonds publics, notamment de subventions gouvernementales via la Fondation des Sciences.

On peut s'étonner qu'aussi bien l'INSEE que l'OFCE ne se soient pas émus de l'influence du travail intérim tant qu'il augmentait, et que son élimination intervienne au moment où il commence à chuter fortement démontrant qu'il est un bon indice précursseur d'une mauvaise conjoncture économique.

Quel est le vrai taux de chômage

Eliminer du taux de chômage tous ceux qui travaillent moins d'un mi-temps de façon subie et non volontaire n'est pas sérieux. Un taux de chômage représentatif de la situation économique en France doit intégrer les catégories 1,2 et 3 sans éliminer ceux qui ont une activité réduite (-78 heures). De même on peut se poser la question de savoir s'il faut ajouter les catégories 4 de demandeurs d'emplois qui ne sont que temporairement exclus du chômage.


Selon que l'on prenne ou non la catégorie 4, le taux de chômage est de 10.6% ou 11%.

[1] Le taux de chômage a-t-il augmenté ? Note d'actualité de l'OFCE du 29 octobre 2001

[2] Demandeurs fin de mois inscrits à l'ANPE avec activité réduite de moins de 78 heures

[3] 733 460 personnes en janvier 2001 et 615 840 en septembre 2001 d'après l'UNEDIC

[4] Rapport Economique Annuel du SETT (Syndicat des Entreprises de Travail Temporaire)

[5] D'après la méthode calcul de l'INSEE en 1996 : si l'emploi intérimaire a augmenté de 10 000 au mois de janvier, son impact en avril sur la variation du chômage est estimé à -24 000. De même la chute de 10 000 de l'emploi intérimaire a un impact de 24 000 chômeurs supplémentaires

[6] voir Dossier de l'iFRAP octobre/novembre 1999 : Le chômage en France : les vrais chiffres

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