Emploi et politiques sociales

Manuel Valls est-il prêt à « réinventer » le modèle social ?

18 septembre 2014 • Bertrand Nouel

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Le Premier ministre s'est plusieurs fois exprimé sur le sujet du modèle social. Son discours de politique générale du 16 septembre est un hommage, vibrant et très appuyé, au modèle social tel qu'hérité de « deux siècles de conquêtes sociales ». Mais, le lendemain, s'exprimant dans l'émission matinale « interactive » de France Inter, il affirme que notre modèle social doit être réinventé « car nous vivons au-dessus de nos moyens depuis 40 ans ». Qu'en est-il de ses intentions véritables, au moment où les seuls signes tangibles des réformes dans ce domaine consistent à augmenter la redistribution sociale par des recettes qui creusent autant de trous dans le budget de l'Etat ? Alors qu'on attend le verdict de Moody's sur la note de la France, ce n'est certainement pas ici que se dégage le « cap » que le Premier ministre se glorifie d'avoir défini.

Voici quelques extraits du discours du 16 septembre :

« Oui nous réformons, et nous allons continuer à le faire.

Mais réformer, ce n'est pas casser. Réformer, ce n'est pas régresser.

Et comme je l'ai déjà dit, il n'y aura pas de remise en cause des 35 heures ni de la
durée légale du travail.

Réformer, ce n'est pas réduire le SMIC.

Réformer, ce n'est pas supprimer le CDI.

Réformer, ce n'est pas diminuer les salaires dans la fonction publique.

Réformer, ce n'est pas casser notre modèle social.

Réformer, c'est affirmer des priorités en refusant l'austérité

».

Et, en résumé : «  Au fond, la seule question qui doit nous occuper, c'est mener les réformes
indispensables, avec courage, mais sans remettre en cause notre modèle social. Ce
modèle auquel je suis attaché, auquel les Français sont attachés, et qui est même une
part de notre identité, l'héritage de deux siècles de conquêtes sociales. Ce modèle, il
faut l'adapter, le réinventer, mais il n'a pas vécu, il n'est pas dépassé. Il est au coeur de
notre pacte républicain
».

Mis à part l'invite faite aux partenaires sociaux de négocier sur le travail le dimanche et les seuils sociaux ainsi que très vaguement la relance de l'apprentissage et très restrictivement le suivi des chômeurs, sujets d'ampleur limitée au regard de l'immense chantier du modèle social, il est frappant de voir que la définition de la réforme s'exprime essentiellement par une énumération d'anaphores (l'exercice est à la mode) négatives : « réformer, ce n'est pas… ». Mais qu'est-ce alors ?

Le Premier ministre concède par ailleurs que notre modèle social doit être « adapté », voire « réinventé », mais… « il n'est pas dépassé ». Comprenne qui pourra cette subtilité, surtout quand le lendemain à la radio, le même Manuel Valls reprend le thème de la réinvention nécessaire du modèle social, justifiée par le fait que « nous vivons au-dessus de nos moyens depuis 40 ans ». Mais c'est tout autre chose ! Renverser 40 ans de pratiques, nous applaudissons à l'expression de cette nécessité, mais, bien entendu, cela signifie s'attaquer, non pas à l'interdiction du travail le dimanche ou aux seuils sociaux (ce qui présente l'avantage de ne rien coûter à l'Etat), mais bien aux dépenses publiques. Et là, silence total.

Le Premier ministre ne s'attaque pas aux 40 ans de pratiques par lesquelles nous vivons « au-dessus de nos moyens », bien au contraire, il les multiplie.

Dans une autre longue anaphore de son discours, Manuel Valls se défend de pratiquer l'austérité, en énumérant les mesures prises pour augmenter la redistribution sociale :

« Quand nous préservons le budget de la culture pour la création et le spectacle vivant, nous ne faisons pas de l'austérité.

Quand nous augmentons le RSA de 10% et que nous lançons un grand plan de lutte contre la pauvreté [comprenant la hausse très importante du plafond de la CMUC, NDLR], nous ne faisons pas de l'austérité.

Quand nous créons les emplois d'avenir et une « garantie jeunes » pour aider à débuter dans la vie, nous ne faisons pas de l'austérité.

Quand nous augmentons l'allocation de rentrée scolaire et les bourses pour les étudiants, nous ne faisons pas de l'austérité.

Quand nous permettons à 150.000 personnes depuis 2012 de partir à la retraite dès 60 ans, nous ne faisons pas de l'austérité.

Quand – et je vous l'annonce aujourd'hui – nous revalorisons le minimum vieillesse à 800 euros, et quand, de plus, nous verserons aux retraités qui perçoivent moins de 1.200 euros par mois une prime exceptionnelle, malgré la faible inflation, nous ne faisons pas de l'austérité

».

Bien sûr il s'agit de protéger les plus faibles, comme le dit Manuel Valls, qui suit la politique menée depuis 40 ans, et notamment par le gouvernement précédent (hausse du smic, de l'AAH, etc.). Mais à quel discours se fier ?

A quoi il faut maintenant ajouter la suppression de la première tranche de l'impôt sur le revenu, dont le résultat serait (d'après le secrétaire d'Etat au budget Christian Eckert) d'annuler l'impôt pour 3 millions de foyers fiscaux ou de le faire baisser pour 6 autres millions (sur un total de 37 millions de foyers fiscaux), et semble-t-il de faire tomber encore plus, de 48,5% à 47% le nombre de foyers payant l'impôt sur le revenu.

En dehors du fait qu'il est très déresponsabilisant et contestable de concentrer le paiement de l'impôt sur le revenu, symbole de la solidarité nationale, sur une minorité toujours plus resserrée de contribuables, voici encore deux citations de Manuel Valls au cours de l'émission radio rappelée plus haut :

« Nous avons atteint un niveau de prélèvements obligatoires qui est insupportable…

La redistribution par l'impôt a créé les conditions d'un blocage de nos compatriotes vis-à-vis de l'impôt

»

Mais que fait donc le Premier ministre sinon d'augmenter la « redistribution par l'impôt » et donc le « blocage » de la société ? Et lorsqu'il croit devoir dire que la réforme sera « neutre » pour les contribuables qui ne seront pas bénéficiaires de la baisse des impôts, cette affirmation n'est qu'un artifice puisque la perte de 3,3 milliards d'euros des recettes perçues des bénéficiaires ne pourra être financée que par la dette, laquelle devra toujours être prise en charge par les contribuables (ceux qui paient des impôts).

En résumé, pour que les Français cessent de vivre « au-dessus de leurs moyens », faut-il « casser » le modèle social, ou seulement le « réinventer » ? A voir les mesures sociales égrenées par le Premier ministre, on a bien l'impression que le fait même de ne pas les multiplier, signifierait pour lui « casser » le modèle en question, autrement dit envisager l'impossible sous un gouvernement tel que le sien.

Autrement dit, nous continuerons à vivre au-dessus de nos moyens, et ce seront les contribuables (ceux qui paient l'impôt) qui en supporteront les conséquences. Alors que le président de la République a annoncé lors de sa conférence de presse que "la France ne fera pas davantage que 50 milliards d'euros d'économies", tout laisse à penser que nous n'aurons pas de sitôt la réponse à ce dilemme.

Commentaires

  • Par Viellard • Posté le 21/09/2014 à 12:17 Encore et toujours des mensonges si on y regarde de plus près, que dire de la promesse

    "La première tranche du barème de l'IR devrait être supprimée"
    Voir Feuillet Rapide de Francis Lefebvre 18/09/2014 | Impôt sur le revenu (IR)
    Le Premier ministre vient d'annoncer la suppression de la tranche du barème de l'impôt sur le revenu correspondant au taux de 5,5 %, à compter de l'imposition des revenus de 2014. Mais la tranche à 14 % s'appliquerait dès 9 690 € de revenu par part (au lieu de 11 991 €).
    Ainsi, le gros petits qui pensent passer seront encore une fois pris au piège!!!!!!!!!

    Avec une augmentation de leur impôt! C'est très fort Bravo Bercy
  • Par Vernet Alain • Posté le 20/09/2014 à 08:47 Bonjour, la presse, les think tank comme l'IFRAP font des constats très rigoureux et justes, mais après ? Que se pase t'il ? Qui prend en compte toutes ces analyses ? Personne car ils sont sourd et aveugles ( nos élus) alors ? Personnellement je propose la grève des photos de tous ces gens, la grève de reprise de leurs discours, la non partication des journalistes aux conférences de presse, tant que les analyses ne seront pas prises en compte par le gour vénèrent et le Président. Chiche !
  • Par gaston6 • Posté le 20/09/2014 à 07:21 En fait Valls a très vite compris qu’il lui serait impossible de redresser le pays vu son état de délabrement et sa stratification, d’autant que les 2 prochaines élections (sénatoriales et régionales) vont encore réduire le peu de légitimité qu’il reste à ce gouvernement.

    Impossibilité économique, impossibilité politique, impossibilité temporelle également (car les réformes de structure n'ont d'effet qu'à moyen terme).

    Il a compris que seule la pression de l’environnement : BCE, FMI, Allemagne, créanciers de la dette .. saura imposer à notre pays les réformes non faites depuis 40 ans.

    Inutile donc de se griller davantage : Valls va occuper le terrain par des réformettes et globalement revenir vers la gauche de son parti (ça commence comme vous l'indiquez) pour préserver sa carrière politique au sein du PS (car il sait bien entendu qu'il ne serait jamais suivi ni au centre ni à droite) tout en annonçant au moment du krach prochain (et inévitable à la lecture des indicateurs nationaux) : « vous voyez, j’ai tenté de faire le maximum, ça n’a pas marché, mais je n’ai rien à me reprocher … »
  • Par keizer • Posté le 19/09/2014 à 22:26 Je devrais être consterné et pourtant....Tous ceux qui connaissent le 1er ministre actuel , vous dirons que Valls ce n'est "que de la com". L'objectif premier de ce discours, écrit sous la dictée de Hollande, était de faire acte allégeance aux frondeurs de tous poils, détenteurs autoproclamés du dogme Socialiste.Triste

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