Emploi et politiques sociales

L'industrie de la machine-outil dans les années 70

10 août 2009 • Georges Duréault

emploi_politiquessociales.jpg

Cette période est intéressante parce que, d'une part, c'est une époque où la machine-outil française, sans être très brillante, ne se défendait encore pas trop mal et, d'autre part, parce que c'est à cette époque que se développa la commande numérique. De plus, même si l'on ne parlait pas encore de mondialisation, les échanges internationaux prenaient une importance grandissante.

Cet article fait partie de notre dossier sur la désindustrialisation de la France

À cette époque, la production française couvrait l'ensemble de la gamme, à l'exception de seulement quelques types de machines très spécialisées. Et les machines françaises étaient reconnues comme étant d'excellente qualité et techniquement tout à fait à la hauteur. À titre
d'exemples, on peut citer Cazeneuve et Berthiez, dont les tours étaient fabriqués sous licence au Japon, de même que les fraiseuses de HES, sans compter les machines à fileter Cri-Dan fabriquées un peu partout dans le monde.

Des machines reconnues pour leur qualité

Pour illustrer ce point de vue, nous citerons la belle aventure américaine de HES. En 1965, un ingénieur technico-commercial de HES revient d'un voyage aux États-Unis en signalant une bonne opportunité : la possibilité de vendre des tours de production chez les sous-traitants des sous-traitants de l'automobile, et de l'aéronautique. Il est chargé de créer HES Machine Tool, débute les ventes 6 mois plus tard auprès d'une PME dont il voit le patron acheter un tour Ernault Pilote (datant de la guerre de Corée) lors d'une vente aux enchères de machines déclassées. Il en montre alors toutes les possibilités, lui en vend plusieurs autres et démarre ainsi une belle aventure. En 1972 ou 1973, il parvient à obtenir de la direction de HES la mise en chantier d'un tour parallèle à commande numérique, contre l'avis du directeur technique et du directeur commercial. Ce tour ne sera présenté en Europe qu'après la vente de 100 machines aux États-Unis. Là-dessus, un constructeur américain attaque HES en contrefaçon ! Lors d'une rencontre peu après, à l'occasion d'une exposition, le P-DG de HES déclare au patron de cette entreprise - qu'il connaissait bien - ne pas comprendre cette attaque parfaitement infondée. Après un grand éclat de rire, la réponse arrive (pratiquement textuelle) : « Bien sûr, il n'y a pas de contrefaçon ; mais avec mes collègues, nous avons décidé que vous ne dépasseriez pas 10 % de part de marché. Quand vous avez atteint ce chiffre, nous avons tiré au sort et c'est moi qui ai été désigné pour vous attaquer. Vous allez, bien sûr, gagner ce procès mais, dès le lendemain, un de mes collègues vous attaquera à son tour et ainsi de suite, jusqu'à
ce que vous repassiez en-dessous de la barre… Allez, ajoute-t-il, viens
boire un pot »… Le pot fut bu et le patron de HES Machine Tool
prié de respecter cette barre. Une forme de protectionnisme comme
une autre, mais qui montre quand même la qualité de certaines machines françaises.

De même, les Français doivent savoir produire, puisque les Américains Cincinnati, New-Britain, Sunstrand, Gleason, entre autres, n'ont pas hésité à venir construire leurs machines en France pour le marché
européen.

En revanche, si l'on se compare aux Allemands ou aux Américains, une différence importante tient dans la taille des entreprises. Aux États-Unis le géant Cincinnati et, comme en Allemagne, de très nombreuses entreprises comptent de 500 à 2 000 personnes ; et c'est cette catégorie d'entreprises, chère à notre ami Gattaz, assez importante pour pouvoir faire les investissements nécessaires à la production, à l'innovation et à l'exportation, tout en restant à l'échelle humaine, qui manque cruellement en France. On en trouve, au plus, 4 ou 5 : HES, Graffenstaden, Cazeneuve, GSP, (il y en a peut-être d'autres). Pourquoi cet émiettement ? Un peu à cause des « causes lointaines », un peu à cause de la rivalité entre frères et/ou cousins qui font que chacun a voulu développer son entreprise et beaucoup par ce travers bien français qui fait que l'on préfère végéter seul que de s'entendre avec un concurrent.

Le tournant de la commande numérique

Puis vint la commande numérique ! Ce terme désigne l'ensemble des matériels et logiciels ayant pour objet de donner les instructions de mouvement aux différents organes des machines-outils. Elle est née dans les années soixante et s'est largement développée à partir de la fin des années soixante-dix. Elle est née aux États-Unis, pour la fabrication de pièces compliquées, ayant des profils tourmentés, comme
des cames ou des ailettes. Et pour faire ces pièces, il fallait faire une programmation très compliquée, qui nécessitait un « langage » de programmation. Les Américains utilisaient le Fortran, mais ne l'exportaient pas et, en France, se développa un organisme ad hoc, l'ADEPA (Agence nationale pour le développement de la productique appliquée), qui mit à la disposition des constructeurs et des utilisateurs
un langage de programmation assez compliqué, mais assez efficace également.

Ceci explique que, au début, la commande numérique fut réservée aux pièces compliquées et tout particulièrement dans les industries aéronautiques et d'armement. C'est pour cela que nombre de dirigeants
d'entreprises n'y voyaient pas un grand avenir. Et ceci est vrai non seulement en France, mais également en Allemagne. Ce n'est qu'à la fin des années soixante-dix que se fit l'explosion, avec l'arrivée des machines à commande numérique gérées directement par un ordinateur (CNC pour Computer Numerical Control). Pour illustrer ce fait, quelques chiffres en Allemagne : en 1974, production de 985 machines à commande numérique de première génération ; en 1978, 642 de première génération et 1 809 à CNC ; en 1982, 223 de première génération et 5 580 à CNC. Les chiffres correspondants pour la France ne sont pas disponibles, mais on peut facilement imaginer une évolution analogue.

Il faut signaler que l'introduction de la commande numérique n'a pas seulement joué sur la manière de commander les machines, mais le fait de remplacer la main de l'homme ou des systèmes mécaniques à bases de taquets ou de cames a permis d'avoir des commandes beaucoup plus précises. Et pour bénéficier de cette plus grande précision, il a fallu faire évoluer sérieusement la mécanique proprement dite ; par exemple, il a fallu améliorer considérablement les systèmes de glissières, pour leur donner une beaucoup plus grande « douceur ». Ce fut donc, en fait, un « saut technologique » important.

Quelques constructeurs français ont bien vu cette révolution arriver. Un des premiers fut GSP, qui fabriquait surtout des perceuses, pour lesquelles la programmation était facile puisqu'il ne s'agissait que de positionner un foret et définir la vitesse de rotation de ce dernier. Puis ce fut le tour de HES, malgré un président réticent au départ : l'aventure
américaine relatée précédemment le prouve. Puis Alcatel et surtout Forest et Liné qui fabriquaient des machines pour l'aéronautique.
En revanche, nombreux sont ceux qui n'y ont cru que trop tard, confiants qu'ils étaient dans leur produit et leur marché (par exemple Cri-Dan avec ses machines à fileter vendues partout dans le monde ou
Rouchaud très bien introduit dans l'automobile et l'armement en France) ; d'autres préféraient laisser leurs collègues essuyer les plâtres…

Les choix stratégiques des entrepreneurs

Mais la commande numérique, ce n'est pas seulement les machines, c'est également les armoires de commande. Au début des années soixante-dix, trois Français s'y lancèrent : Alcatel, qui s'est ouvert quelques marchés, et surtout un marché important en Union soviétique, Télémécanique, très bien introduit pour son matériel électrique chez les constructeurs français et même allemands et, enfin, un petit inventeur assez génial, Feutrier. Hélas, l'État s'en mêla : il décréta que trois, c'était deux de trop, et décida, contre l'avis formel de tous les constructeurs de machines, de confier la commande numérique française au petit Feutrier, qui n'avait guère comme principaux concurrents que General Electric aux États-Unis et Siemens en Allemagne. Le pauvre Feutrier ne fit évidemment pas long feu et, avec lui, disparaissait en même temps le service après-vente des appareils vendus, et tout particulièrement de nombreuses armoires Alcatel
implantées en Russie. Belle publicité pour les constructeurs français
qui, de plus, devaient chercher leurs armoires à l'étranger, chez GE ou
Siemens qui ne leur proposaient pas forcément le dernier cri… C'est alors que les dirigeants de HES ont réussi à décider Télémécanique de reprendre le flambeau ; l'affaire se traita au CIASI, organe chargé
à l'époque de traiter ce genre de problèmes. Il était alors dirigé par Philippe Jaffré. Et, quand on expliquait à ce dernier que c'était un peu gros de faire payer aux constructeurs le résultat d'une décision de l'État
contre laquelle ils s'étaient très fortement élevés, il répondait tout simplement : « Vous avez certainement raison, mais je ne cherche pas les responsables de la situation ; je cherche à déterminer qui a intérêt à régler le problème. Si vous me dites que les constructeurs ne sont pas intéressés, c'est parfait, je classe le dossier ; mais si vous me dites qu'ils sont intéressés, il faut qu'ils le montrent en mettant la main à la poche. » Après trois séances d'âpres discussions, Jaffré a mis un tout petit peu d'eau dans son vin, Télémécanique a un petit peu baissé ses exigences, mais les constructeurs ont dû apporter une bonne part du financement des garanties et du service après-vente. La Télémécanique - prudente - préféra créer une filiale pour y placer cette activité. Ainsi naquit Num, qui s'est remarquablement développée en France et surtout à l'étranger.

Les centres d'usinage

Parlons un peu maintenant de ces machines à tout faire et dérivées des fraiseuses que l'on appelle « centres d'usinage ». Elles réalisent des opérations de fraisage, perçage et alésage, grâce notamment à des dispositifs de changeurs d'outils. À noter, pour l'anecdote, que Kearney Traecker, constructeur américain, fut le premier à mettre de telles machines sur le marché. Il attendit quelques années et attaqua en contrefaçon tous ceux qui avaient fabriqué des dispositifs de changeurs
d'outils sur le même principe que le sien…

En France, Alcatel en fit un, sans beaucoup de succès. De même HES, qui a toujours privilégié les tours, n'eut pas un gros succès avec le sien. Or, HES avait un excellent licencié au Japon, Toyoda Machine Works,
filiale machine-outil du groupe Toyota. Et à la fin des dix années de vie du contrat de licence, le président de Toyoda vint trouver le président de HES : « Cher Monsieur, nous avons été très heureux et honorés d'être votre licencié ; vous nous avez appris à fabriquer des machines-outils. Mais maintenant, nous allons arrêter la fabrication des fraiseuses et fabriquer les centres d'usinage que nous avons développés ; et, si vous voulez, nous pouvons vous céder la licence de fabrication… »
Quelques années plus tard, Toyoda a pris le contrôle d'HES… et a complètement échoué en voulant transposer en France les méthodes japonaises…

Pour en revenir aux centres d'usinage, l'atelier de fabrication de Tarbes en développa un, mais sa méconnaissance du métier fit que ce ne fut pas non plus un succès.

Suite de ce dossier :

Le rôle de l'Etat dans la crise de la machine-outil française

Fermer

Newsletter

Inscrivez-vous à la lettre d'information hebdomadaire de la Fondation iFRAP.

Recevez chaque semaine notre lettre d'information pour vous tenir au courant de l'activité et des travaux de la Fondation iFRAP.